Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 24

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I. Les révolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui gouvernent. Les dépositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens pour le conserver, et, quand il leur échappe, il faut qu'ils n'aient pas distingué le moyen à employer pour le fixer entre leurs mains.

II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner. Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands, qu'ils suffisent pour contenter les peuples.

III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les lumières possibles.

IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés, indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes supérieurs.

V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source indépendante.

VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement, sans secousses, et qui dérivent du pouvoir.

DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.

Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.

La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent, l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux, peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société, sont la loi fondamentale des tribus du désert.

La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance.

Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis, suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent l'opinion et l'origine des lois.

Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les garantissent sans les avoir consacrés, et suppléent en partie aux lacunes des lois et à leur insuffisance.

NOTE RECTIFICATIVE A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES CONCERNANT M. LE DUC DE BLACAS.

Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces _Mémoires_ ont donné lieu à une réclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuadé que nous sommes que l'impartialité du duc de Raguse en aurait fait autant, et que, d'ailleurs, la lumière se fait par la discussion même.

L'histoire pèsera les arguments apportés de part et d'autre et jugera en dernier ressort.

(_Note de l'Éditeur._)

Voici la note de M. de Blacas fils:

«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi Louis XVIII, voici l'entière vérité:

«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut confiée à M. de Belleville, qui donna une décharge signée de lui et _approuvée_ par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de 1815 à 1824, qui portent tous le _vu et approuvé_ de la main du roi Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre après la Révolution de 1830.»

FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838.

Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en Russie.--Le savant Fossombroni.

Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de Leonor-Hain.

Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique Koeklin.--Château de Telschen.

Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad. --Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.

Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de bataille de Lowositz.

L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son caractère.--Pilnitz.

Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.

Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.

LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841.

Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali. Confidences.

Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.

Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.

Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne par le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.

Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec l'Égypte.--Appendice.

CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME

Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf. Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha. Observations du maréchal sur cette bataille.

LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841.

Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.

Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.

Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.

Chioggia.--L'Adige.--Digues.

Le Pô.

Bologne.--Peintures.

Florence.--Tableaux.

Gênes.

MÉLANGES.

Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1851).

Promenades dans Rome.

Des révolutions et des circonstances qui les amènent.

Des vertus des peuples barbares.

Note relative à quelques passages des _Mémoires_ concernant M. le duc de Blacas.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.

NOTES RELATIVES A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE

Les deux documents qui suivent nous ont été adressés avec prière de les publier à la suite des _Mémoires_: l'un est destiné à faire connaître, par des pièces officielles, la part que le prince Eugène avait prise aux événements de 1814; l'autre a trait à M. le duc de Blacas. (_Note de l'Éditeur._)

Nº 1.--LETTRE DU ROI DE BAVIÈRE, MAXIMILIEN-JOSEPH, AU PRINCE EUGÈNE.

Nymphenbourg, le 8 octobre 1813.

Mon bien-aimé fils,

Vans connaissez mieux que personne, mon bien cher ami, la scrupuleuse exactitude avec laquelle j'ai rempli mes engagements avec la France, quelque pénibles et onéreux qu'ils aient été. Les désastres de la dernière campagne ont surpassé tout ce qu'on pouvait craindre; cependant la Bavière est parvenue à lever une nouvelle armée, avec laquelle elle a tenu en échec jusqu'ici l'armée autrichienne aux ordres du prince de Reuss. Cette mesure couvrait une partie de ma frontière, mais laissait à découvert toute la ligne qui court le long de la Bohême, depuis Passau jusqu'à Egra, ainsi que toute la frontière de la Franconie, du côté de la Saxe. J'ai attendu d'un moment à l'autre que cette immense lacune du système défensif fût remplie, mais mon attente a été vaine. Les princes voisins, comme le roi de Wurtemberg, ont refusé tout secours, sous prétexte qu'ils avaient besoin de leurs forces pour eux-mêmes. L'armée d'observation de Bavière a reçu une autre destination et n'a jamais suivi aucune espèce de correspondance avec le général de Wrede. On a laissé le temps aux troupes légères ennemies d'occuper, sur les derrières de l'armée, tout le pays entre la Saal et l'Elbe, d'y détruire divers corps français et de se rendre redoutables à mes frontières, aux réserves de Benningsen, de gagner la Bohême, d'où elles sont à portée de se jeter, sans trouver d'obstacle ni de résistance, sur mes provinces en Franconie ou dans le Haut-Palatinat, et de là sur le Danube, opération qui ne laisserait d'autre retraite à Wrede, de son propre aveu, que les gorges du Tyrol, et laisserait à découvert le reste de mes États. Je serais forcé de les quitter avec ma famille, dans un moment où il serait le plus dangereux d'en sortir. Dans une situation aussi critique, et presque désespérée, il ne m'est resté d'autre ressource que de me rendre aux instances vives, réitérées et pressantes des cours alliées de conclure avec elles un traité d'alliance. Je crois avoir remarqué à cette occasion, avec assez de certitude pour me croire fondé à vous le dire, que les Autrichiens ne seraient pas éloignés de se prêter du côté de l'Italie à un armistice sur le pied de la ligne du Tagliamento. C'est votre père, et non le roi, qui vous dit ceci, persuadé que vous saurez allier _vos intérêts_ avec, ce que vous devez à l'honneur et à vos devoirs.

J'ai, comme bien vous pouvez croire, fait rendre le chiffre de l'armée au ministre de France, sans en prendre copie. Je vous prie de même d'être persuadé que les malades qui sont dans mes hôpitaux seront traités à mes frais et renvoyés libres chez eux. Il en sera de même des individus français et italiens qui se trouveront en Bavière.

J'espère, mon cher Eugène, que nous n'en serons pas moins attachés l'un à l'autre, et que je serai peut-être à même de vous prouver _par des faits_ que ma tendre amitié pour vous est toujours la même. Elle durera autant que moi.

Je vous embrasse un million de fois en idée.

Votre bon père,

MAX.-JOSEPH.

La reine vous embrasse.

Nº II.--LE PRINCE EUGÈNE AU ROI DE BAVIÈRE, SON BEAU-PÈRE.

Gradisca, le 15 octobre 1813.

Mon bon père,

Je reçois à l'instant votre lettre du 8 courant. Votre coeur sentira facilement tout ce que le mien a dû souffrir en la lisant. Encore si je ne souffrais que pour moi! mais je tremble pour la santé de ma pauvre Auguste lorsqu'elle sera informée du parti que vous vous êtes cru obligé de prendre.

Quant à moi, mon bon père, quel que soit le sort que le ciel me réserve, heureux ou malheureux, j'ose vous l'assurer, je serai toujours digne de vous appartenir, je mériterai la conservation des sentiments d'estime et de tendresse dont vous m'avez donné tant de preuves.

Vous me connaissez assez, j'en suis sûr, pour être convaincu que dans cette pénible circonstance je ne m'écarterai pas un instant de la ligne de l'honneur ni de mes devoirs; je le sais, c'est en me conduisant ainsi que je sois certain de trouver toujours en vous pour moi, pour votre chère Auguste, pour vos petits-enfants, un père et un ami.

Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le général Hiller sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans les positions que nous occupons, c'est-à-dire sur les deux rives de l'Isonzo; je ne sais ce qu'il répondra; mais, vous le sentirez, je ne puis faire au delà. Si cette première proposition est jugée insuffisante, si la fortune m'est à l'avenir aussi contraire qu'elle m'a été favorable jusqu'à présent, je regretterai toute ma vie qu'Auguste et ses enfants n'aient pas reçu de moi tout le bonheur que j'aurais voulu leur assurer; mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour héritage à mes enfants une mémoire sans tache.

Je ne sais, mon bon père, ce que votre nouvelle position vous rendra possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais manquer à mes premiers devoirs si je ne vous disais pas: Sire, n'oubliez ni votre fille ni vos petits-enfants.

Je suis, mon bon père, avec les sentiments de respect et de tendresse que vous me connaissez et que je vous ai voués pour la vie.

Votre bien affectionné fils,

EUGÈNE.

Je présente mes hommages à la reine; j'embrasse frères et soeurs.

Nº III.--LE ROI DE BAVIÈRE AU PRINCE EUGÈNE.

Francfort-sur-Mein, le 16 novembre 1813.

Vous pouvez ajouter foi, mon cher Eugène, à tout ce que vous dira le prince Taxis, porteur de la présente. Il a toute ma confiance, et, quoique jeune, il en est digne. Le papier ci-joint vous donnera une idée générale de la situation des choses. Brûlez-le dès que vous l'aurez lu. Je vous embrasse tendrement, et vous aimerai, vous, ma fille et mes petits-enfants, jusqu'à mon dernier soupir.

Votre bon père et meilleur ami,

MAX.-JOSEPH.

Il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez aussi heureux que vous méritez de l'être; tout le monde _de ce côté-ci_ vous aime et vous respecte; c'est ce que j'entends tous les jours.

Nº IV.--RELATION DE LA MISSION DU PRINCE DE LA TOUR ET TAXIS, ENVOYÉ PAR LES SOUVERAINS ALLIÉS AUPRÈS DU PRINCE EUGÈNE, EN NOVEMBRE 1813. FAITE À MUNICH, LE 15 NOVEMBRE 1836 ET ADRESSÉE À SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE DE LEUCHTENBERG, VEUVE DU PRINCE EUGÈNE.

Madame,

D'après l'autorisation du roi mon maître, dont Votre Altesse Royale m'a donné l'assurance au nom de son auguste frère, je m'empresse d'obéir à ses ordres, et de lui soumettre un récit fidèle de la mission dont je fus chargé au mois de novembre de l'année 1813.

J'étais, à cette époque, major et aide de camp du feu roi Maximilien-Joseph, attaché pour la durée de la guerre à l'état-major général de M. le maréchal prince de Wrede, qui se trouvait à Francfort, où en même temps tous les souverains alliés étaient présents. Le roi de Bavière s'y était également rendu.--Ce fut le 16 novembre que le maréchal me fit venir, et me dit qu'on avait pris la résolution de faire des démarches pour détacher, si cela serait possible, l'Italie entière du système ennemi sans effusion de sang: que déjà on avait entamé des négociations avec le roi Joachim à Naples, et que maintenant les puissances alliés avaient engagé le roi de Bavière, comme le beau-père du prince vice-roi, de faire en leur nom des ouvertures à ce sujet à son gendre.--De plus, j'appris que c'était moi qui avais été choisi pour cette mission, et je reçus l'ordre de me rendre immédiatement chez Sa Majesté. Le roi me donna une lettre adressée à son beau-fils, et m'ordonna d'aller trouver, avant mon départ, M. le prince de Metternich, chancelier d'État de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, lequel me donnerait des instructions verbales.

Arrivé au logement de ce dernier, j'appris que, comme cette affaire délicate devait être traitée avec le plus grand secret, je devais me présenter en uniforme autrichien aux avant-postes de l'armée française en Italie, comme un parlementaire ordinaire. Le prince de Metternich me dit que l'intention des souverains alliés était que je fisse tout ce qui serait en mon pouvoir pour persuader le prince Eugène d'accepter les propositions contenues dans la lettre du roi de Bavière; à quoi je pris la liberté de répondre que j'avais l'honneur de connaître personnellement le vice-roi, et que j'étais intimement persuadé que tous les efforts seraient infructueux, quand même mon éloquence serait aussi grande que possible, ce que d'ailleurs j'étais bien éloigné de croire; mais que toutefois, étant militaire, je saurais obéir. M. de Metternich répliqua que sans aucun doute le prince Eugène possédait l'estime de l'Europe entière, mais que la situation générale des affaires lui faisait un devoir d'essayer, au nom des puissances, la démarche en question. Puis il me donna une lettre pour le général baron Hiller, quoique son successeur, le maréchal comte de Bellegarde, était déjà nommé.

Je partis en poste, dans la nuit du 16 au 17 novembre, de Francfort, passai par Augsbourg et Inspruck, et suivis la grande route jusqu'à Trente, où j'étais obligé de la quitter, vu la position respective des deux armées. Je pris donc par le col de Lugano, et descendis par Citadelle et Bassano.

Enfin, le 21 de grand matin, j'étais rendu à Vicence, où se trouvait le quartier général autrichien. Peu après, je me fis annoncer chez le général Hiller, et lui remis la dépêche concernant les détails accessoires de ma mission, et qui lui prescrivait de me fournir l'uniforme d'un officier supérieur de son état-major général; tout fut arrangé de la sorte, et le 22, avant la pointe du jour, je partis de Vicence, déguisé et sous le nom d'un major Eberle pour Stradi-Caldiera, où je remis une lettre du général Hiller au général Pflachner, qui commandait les avant-postes, dans laquelle il lui était enjoint de me faire donner de suite un cheval de hussard, et de me faire accompagner par un trompette aux avant-postes français.

Bientôt après, j'avais passé les dernières vedettes autrichiennes, et, avançant sur la grande route de Vérone, j'aperçus dix minutes plus tard un piquet de chasseurs à cheval; je fis donner le signal d'usage, et dans quelques instants un officier vint pour me recevoir; il me dit (comme c'est l'usage général) que je ne pouvais passer en aucun cas jusqu'au quartier général du vice-roi, vu que le général Rouyer, qui commandait les avant-postes français, avait les instructions générales pour se faire remettre toutes les dépêches apportées par un parlementaire quelconque. Comme cette difficulté était prévue, je lui remis une lettre écrite par moi, mais cachetée par le général Hiller, et dans laquelle je prévenais le prince que des communications de la plus haute importance devaient lui être faites verbalement. Puis j'ajoutais que, en tous cas, je ne quitterais pas les avant-postes avant la réponse du vice-roi. L'officier partit au galop, et revint bientôt après pour m'annoncer que le général Rouyer venait d'expédier un aide de camp afin de porter ma lettre à Vérone.

J'attendis trois heures environ, au bout desquelles on vint m'annoncer que le prince me recevrait dans l'église du petit village de San-Michèle, qui se trouvait à peu près à mille cinq cents pas des avant-postes; j'eus les yeux bandés, comme c'est l'usage en pareil cas, et je fus conduit à cette église, où on ôta de nouveau le mouchoir.

Quinze minutes après, le prince Eugène descendit de cheval et entra dans le local où je me trouvais; il me reconnut à l'instant même où je lui remis la lettre du roi, et puis se tourna vers les officiers de sa suite, en disant: «Comme nous n'avons rien à cacher à Monsieur dans un pays ouvert, j'aime autant respirer en plein air.» Nous sortîmes donc tous, et, tandis que la suite se tenait près du péristyle de l'église, le vice-roi se promenait avec moi à cent pas de distance.

Ce n'est qu'après m'avoir demandé des nouvelles de la santé de son auguste beau-père que le prince ouvrit sa lettre; il la lut deux fois, ainsi qu'une note qui y était incluse, et puis me dit, sans la moindre hésitation: «Je suis bien fâché de donner un refus au roi, mon beau-père, mais on demande l'impossible.»