Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 23

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Nous rentrâmes en ville, et nous fûmes à la Douane. Douze colonnes du plus beau style sont les restes d'un temple élevé à Marc-Aurèle, faisant partie du forum construit par ce prince et s'étendant jusqu'à la colonne dite Antonine, qui y était comprise. Enfin nous terminâmes par le tombeau d'Auguste. Son massif est assez considérable pour servir de base à un amphithéâtre construit à sa partie supérieure. Une double enveloppe circulaire renfermait des places pour recevoir les tombeaux de sa famille. Ses cendres étaient déposées dans une chambre sépulcrale placée au milieu. Ce monument fut bâti au milieu du champ de Mars: ainsi on continua après sa mort la politique suivie pendant sa vie, qui consistait à gêner les réunions du peuple, en occupant par des édifices les espaces vides où il pouvait se rassembler.

DES RÉVOLUTIONS, ET DES CIRCONSTANCES QUI LES AMÈNENT.

J'ai vécu dans un temps où la société a été si bouleversée et j'ai si souvent entendu expliquer les révolutions qui se sont succédé d'une manière tout à fait opposée, j'ai si fréquemment entendu appeler révolutionnaires des gens qui étaient amis de l'ordre, de bons citoyens devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient pris part, que j'ai cherché à me rendre compte de ce qu'il y avait de fondé dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques dans l'état social, changements dont le nom générique est le mot: révolution.

J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la nature des sociétés de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une manière imperceptible, à mesure des besoins, et quand les secousses sociales sont évitées, l'État semble être toujours le même, quoique les circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes différentes.

Quand le pouvoir légal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui possèdent la force, l'État est dans l'ordre naturel; chaque chose est à sa place; chacun est dans la jouissance des droits résultant de la nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise, inquiétude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du législateur n'intervient pas pour rétablir l'harmonie, le repos est toujours précaire, et au moindre obstacle, à la moindre difficulté, tout prend avec violence une nouvelle forme.

La force existe par elle-même; mais elle se place dans la société différemment, suivant les temps et les époques. Deux choses la constituent et en sont le principe: les richesses et les lumières. Ceux qui en sont dépositaires doivent être forcément les maîtres de la société, et, si leur pouvoir est contesté un moment, ils finissent bientôt par le recouvrer.

Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle à notre imagination et joue un grand rôle dans nos destinées; je veux parler de l'éclat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela les souvenirs, au lieu de les grandir, les écrasent.

Dans le moyen âge, en Europe, la noblesse et le clergé possédaient tout. Le clergé, en outre, seul était instruit. Dans les cloîtres s'étaient réfugiées la science et les lumières. Le peuple était pauvre et ignorant. Toute la puissance de la société, tout son nerf, était donc entre les mains de la noblesse et du clergé; et, à juste titre, les droits y étaient aussi.

Quand les villes se formèrent, quand la marche du temps développa l'industrie, il se créa de nouveaux intérêts et de nouveaux éléments de puissance. Le tiers état, en se constituant, dut entrer en partage de la puissance publique. La force se répartit alors en trois classes, au lieu de l'être dans deux. De là les priviléges des villes, le système municipal et les moyens de police, de sûreté et de défense que prirent pour elles-mêmes toutes les agrégations, obligées de pourvoir à tous les besoins que l'état de la société leur faisait éprouver. Leur influence dans les destinées des États se fit sentir et elle augmenta à mesure que les causes qui l'avaient fait naître devinrent plus puissantes, à mesure que l'influence du clergé, par l'affaiblissement des croyances religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'éteignait chaque jour.

Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois. Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes.

Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive. Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour cela faut-il bien gouverner.

Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement et par des actes de violence, on est en révolution.

Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui, en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements complets dans l'ordre établi.

Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance morale sur les peuples.

Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette vérité.

Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui, ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.

Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France, et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait cependant d'une époque peu éloignée.

Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre du plus petit.

Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui avait conservé des droits au monopole de la considération publique.

Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens, autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles, auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances sont courtes.

Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut, pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe.

Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son devancier.

Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui embrase des matières combustibles imprudemment accumulées.

Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont rien chez eux.

Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés, exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve l'équilibre, le calme et la prospérité.

Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées, les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction.

Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence!

Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement juste, équitable et ferme.

Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir. S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les maux de ce monde viennent d'ânerie.»

Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protége efficacement et visiblement les intérêts du grand nombre, quand il est accessible aux réclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sûreté. Mais, je le répète, pour avoir une marche sûre, il faut s'éclairer, réunir le plus de lumières possibles. Cela est autant dans son intérêt personnel que dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui le réclame, et soumis à des conditions qui le garantissent de toute espèce de rivalité.

Un souverain éclairé sur ses intérêts doit aller à la recherche des besoins réels, être le premier à diriger l'enquête qui doit l'éclairer. Il en discute et en fait apprécier la valeur et le poids, et puis il décide. Voilà la marche raisonnable qui prévient les révolutions; mais, quand il craint des conseils salutaires, quand il évite des examens destinés à l'instruire, quand il s'isole des intérêts publics et de ceux des particuliers, quand il se croit placé sur le trône uniquement pour jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augmentés par un blâme mérité et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour satisfaire l'opinion et alléger le fardeau, on réclame des conseils et un concours qui rendent dépendants. Des rivalités de pouvoir s'établissent, et les révolutions arrivent. La plus simple réflexion présente donc à l'esprit le moyen de les empêcher.

L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indépendants dans le gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le résultat des fautes qui ont précédé. C'est une manière d'expiation des torts passés; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne intention plutôt qu'une garantie réelle; car les assemblées appelées à décider sur les intérêts de l'État sont souvent ignorantes et passionnées; elles s'abandonnent à mille influences diverses et s'égarent fréquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en affranchir; quand leur établissement est un moyen de pacification entre des intérêts opposés, un mode de transaction, on conçoit la nécessité de s'y soumettre; mais une chose étonnante est d'avoir vu des souverains qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les administraient avec ordre, économie et l'approbation universelle, se créer à plaisir des embarras de toute espèce et se mettre en tutelle par divertissement. Un amour immodéré de popularité, sentiment bon et louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui peuvent animer un souverain quand il l'entraîne dans des fautes semblables, impossibles à réparer. L'empereur Alexandre s'était livré à des sentiments généreux et irréfléchis, et sous son influence les souverains subalternes, animés du même esprit, ont jeté partout, dans la société européenne, des éléments de troubles qui portent le germe d'une maladie difficile à guérir.

D'un autre côté, j'ai entendu de bons esprits et des esprits supérieurs établir le principe d'une stabilité absolue dans les lois. Quoique les sociétés changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas constamment les mêmes, les choses condamnées par le temps tombent d'elles-mêmes, et l'opinion en fait justice. À cette occasion, on citait l'exemple du gouvernement de l'Église, dont la sagesse est si évidente, et qui s'est modifié par le _fait_ sans avoir rien altéré dans le _droit_. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont émoussées et qu'elles n'imposent plus à personne; mais il y a une grande différence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destinés à agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le matériel de la vie et sur l'administration. Il faut nécessairement s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et qui doivent être changées. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai déjà dit, deux causes ont influé d'une manière directe sur la Révolution de 1789: l'inadmissibilité à beaucoup de places pour ceux qui n'étaient pas gentilshommes et l'inégalité de l'impôt. Pour changer cet ordre de choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arrivé aux menaces et aux voies de fait, et une première révolution en a amené mille autres.

En Autriche, un souverain est arrivé au trône avec des idées nouvelles nullement populaires encore dans son pays. Il a brisé avec violence ce qui existait et a fait disparaître ce qui, avec le temps, pouvait motiver du mécontentement, des demandes importunes, et amener une révolution, et il en a tué le germe.

Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le mode d'exécution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, pressé par le temps, hâte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa précipitation.

Le temps, cet élément de toute chose, est surtout nécessaire pour l'exécution de projets qui touchent à l'état de la société, à sa constitution, à ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, même pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blâme surtout en lui ce mépris du passé qu'il n'a jamais cessé d'afficher, et son dédain pour les générations éteintes. La vie des sociétés ne se compose pas d'un jour, et qui manque au respect dû à ses ancêtres mérite d'être traité à son tour sans respect par la postérité. Les générations forment une chaîne dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut seul croire que la Providence a réservé à l'époque où il vit toutes les connaissances, tout l'esprit qu'elle a départis à l'espèce humaine. Les sociétés ont vécu, donc elles ont créé, suivant les différents âges, ce qui était nécessaire à leur conservation. Il n'y a pas une seule des institutions du moyen âge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse être justifiée par les circonstances relatives à son établissement.

Malgré cette critique méritée des actes et de la conduite de Joseph II, il est certain qu'il a fait tout dans l'intérêt des masses. Depuis lors, les masses ont la profonde conviction d'être protégées. Elles sentent qu'aucun ordre de choses différent ne pourrait leur promettre de plus grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du clergé, cet appât si puissant pour des novateurs, dépouille si riche pour qui veut bouleverser la société, ne sont plus là pour servir d'auxiliaires et de prétexte aux changements, et ainsi une révolution, dans le sens où on le comprend, c'est-à-dire dans une modification complète des rapports respectifs entre les diverses classes de la société, est devenue impossible; car les classes inférieures n'ont rien à prétendre ni rien à espérer de mieux que ce qu'elles possèdent.

Je crois avoir démontré les vérités suivantes: