Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 21
J'ai oublié de noter dans ce journal qu'en nous rendant à la porte Maggiore M. Visconti nous fit remarquer une porte murée qui donnait entrée dans un jardin appartenant à un magicien dans le dix-septième siècle, et où, dit-on, des sortiléges s'opéraient. Les montants de la porte, ainsi que les chapiteaux, sont en marbre blanc sculpté; des lignes cabalistiques s'y trouvent avec des inscriptions de diverses natures: mais il y en a une qu'il est singulier de lire dans une rue de Rome. Elle est en bon latin et signifie: Il y a trois choses extraordinaires: _un Dieu fait homme, une vierge mère, et trois qui ne font qu'un_.
SIXIÈME PROMENADE
Le 18 décembre, nous fîmes notre sixième promenade. Nous retournâmes sur la voie Appia. Nous visitâmes la vallée de la nymphe Égérie, vallon qui serait délicieux s'il était arrangé, planté et cultivé. Les mouvements de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle végétation, et tous les éléments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapprochée de la ville, il existe un temple élevé au dieu du retour. C'est le point d'où les Carthaginois, commandés par Annibal, ont menacé la ville de Rome. C'est là qu'est situé le champ mis en vente pendant que les Carthaginois y étaient campés et dont la valeur ne fut nullement diminuée par cette circonstance. Le temple marque les limites où s'arrêtèrent les ennemis, et d'où ils partirent pour s'éloigner. Il est petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de la république, décoré de colonnes à huit faces. Il y avait des statues intérieurement. Des voûtes élevaient son sol à une certaine hauteur, et un escalier de quelques marches y conduisait.
En remontant la vallée, à assez peu de distance, on trouve la grotte de la nymphe Égérie. Un bois sacré l'entourait. Il reste encore, tout auprès de la hauteur, un bouquet de chênes verts composés de jets peu âgés, mais qui viennent de souches très-anciennes, et chaque souche appartient à plusieurs arbres à la fois et établit ainsi entre eux une liaison. Là, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les inspirations des dieux, ou plutôt pour rendre ses résolutions sacrées aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creusée dans le tuf et d'où sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans doute à toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple à quelques pas de là. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but d'effacer les souvenirs de la république, qui aimait à embellir Rome et voulait rappeler son nom constamment à l'esprit du peuple par la vue de ses ouvrages, fit revêtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue de marbre blanc, représentant la nymphe Égérie, y fut placée. Elle est mutilée, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue occupant encore la place où elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bâti et dédié aux bonnes inspirations législatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait du prix à voir son nom rapproché de celui de Numa. Il ambitionnait d'être considéré comme le second législateur de Rome. Il cherchait à se placer dans l'opinion, relativement à Jules César, dans des rapports semblables à ceux qui avaient existé entre Numa et Romulus. Aussi fit-il exécuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de marbre cannelées d'un beau travail, pour lui donner un péristyle. Ce péristyle a été réuni au temple par un mur, et les colonnes y sont renfermées en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un ermite.
À quelques pas de là sont des cavernes creusées de main d'homme et assez profondes. Le sol étant de tuf, ce travail a été facile. Ces grottes ont servi de demeure aux aborigènes. Des divisions font voir que plusieurs familles ont pu les habiter simultanément. Dans tous les pays où le climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherché un logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les pays les plus favorisés par la nature, et où le climat est constamment doux, ils ont cherché un abri à la surface de la terre, en construisant leur demeure légèrement avec du bois. Il en résulte des points de départ différents pour l'architecture, et une différence marquée dans les éléments qui la composent. Les Grecs ont ignoré les arts consacrés dans les premières constructions romaines, et ont employé les colonnes et les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placés perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons.
Nous revînmes en arrière, et nous fûmes visiter le cirque de Caracalla. C'est le seul monument de ce genre resté assez intact pour faire juger de la manière dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situé dans Rome, était beaucoup plus grand, mais il est entièrement détruit. Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il était renfermé dans une construction en maçonnerie soutenant huit ou dix gradins en amphithéâtre, au-dessus de voûtes qui formaient un corridor. Ce corridor, embrassant tout le développement du monument, donnait les moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de l'empereur, placée au côté gauche, était à un tiers de la longueur environ. Douze entrées, contenant chacune un char, occupaient l'extrémité, et ces douze chars, à un signal donné, partaient en même temps. Ils devaient faire un nombre de fois déterminé le tour du cirque. Une épine (construction intérieure) était élevée au milieu et dans la longueur du cirque, de manière à séparer les deux routes de l'aller et du retour, et à forcer les chars à en suivre tout le développement. Comme il y aurait eu, en suivant le point de départ des chars, une distance inégale à parcourir, si les loges qui les contenaient avaient été placées sur une ligne perpendiculaire à l'axe, cette ligne était suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrémité de l'épine la plus rapprochée du point de départ était plus près du côté gauche que du côté droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du départ, le mouvement commençant par la droite. Au-dessus des loges et en arrière, était placée une maison où beaucoup de prostituées se rendaient et se livraient à leur profession. En arrière du cirque étaient placées les écuries, et de côté aussi un mur d'une grande élévation, recouvert de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les généalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et qui avaient triomphé. Extérieurement était un pavillon impérial, où l'empereur se rendait avant les courses, et où il se reposait pendant les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille spectateurs.
En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement de route où il existe encore un Trivium. C'était un monument placé à tous les carrefours. Ordinairement composé d'une fontaine, ornée de trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en faveur des passants la bonne direction, la sûreté et la santé. À Pompéia, à ces carrefours on avait placé des puits.
La porte Appienne, ou de Saint-Sébastien, est revêtue en marbre à sa base. Elle est la même qu'Aurélien fit construire; mais elle fut exhaussée et augmentée de tours par Bélisaire.
Rentrés dans l'enceinte, nous nous arrêtâmes pour voir les tombeaux de la famille des Scipions. Dans ce lieu était le temple de Mars _extra muros_. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des puissances qui n'étaient pas les alliées des Romains. La famille de Scipion reçut comme distinction la faveur d'établir le lieu de sa sépulture près de ce temple. On pénètre dans des souterrains excavés dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y trouvent et font connaître les noms de ceux qui y ont été placés. Ces inscriptions sont en général très-vaines, très-louangeuses et très-emphatiques.
Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible, les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que commanderaient les circonstances.
Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien.
SEPTIÈME PROMENADE.
Le 30 décembre, nous fûmes visiter les Thermes. Nous commençâmes par ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empêcha d'y entrer. Nous fûmes voir ceux de Trajan, situés sur le mont Esquilin. Les réservoirs des eaux sont restés intacts. Ils sont très-vastes, au nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur réunion renfermait une masse d'eau immense. Des ruines éparses sont encore debout et montrent la grande étendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'était une suite de salles rondes renfermant des niches où étaient placées des statues. Les parois intérieures de ces salles étaient revêtues en marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'idée de la disposition des citernes et un premier aperçu du développement de ces lieux de plaisir.
Nous visitâmes ensuite l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, église charmante, d'élégante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul morceau, de marbre d'Égine et cannelées. Ce marbre a la propriété, quand il est échauffé par le frottement, de dégager une odeur sulfureuse. Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments modernes, construits avec des débris d'anciens monuments. Dans cette circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un même édifice, aux thermes de Trajan. Cette église appartient à un couvent de chanoines réguliers. Elle renferme le _Moïse_ de Michel-Ange, faisant partie du mausolée de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention, est d'une beauté extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on voit que l'artiste a eu en vue de représenter la puissance et la force, et de donner l'idée d'une nature supérieure. La statue du pape s'y trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la Rovère, qui a eu la pensée de la basilique de Saint-Pierre. Il en commença l'exécution sur les dessins et les plans du célèbre Bramante.
De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allâmes voir les thermes de Dioclétien, dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a été convertie en église sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut chargé d'approprier ce local à son usage actuel. On entre par une rotonde placée au milieu de la longueur de l'édifice et sur la partie latérale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour compléter la croix. Huit colonnes de granit égyptien, dont le fût est d'un seul morceau, le diamètre de cinq pieds et la hauteur de quarante environ, sont placées au-dessous de la coupole principale, située au centre de l'église. Le terrain ayant été exhaussé pour empêcher l'humidité, ces colonnes sont enterrées de plusieurs pieds, et à leur base on a placé des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit qui sont cachés par le sol. En entrant, à droite, il y a une belle statue colossale de saint Bruno. Du côté opposé, correspondant et au delà, on voit une superbe fresque du Dominiquin, représentant le martyre de saint Sébastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris fût aussi vif et aussi beau. Elle a été tirée d'ailleurs et transportée avec le mur qu'elle revêtissait. Une ligne méridienne est tracée sur le sol de cette église.
Nous entrâmes dans le cloître des Chartreux. Il est très-vaste et a cent colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine au centre. Trois magnifiques cyprès, plantés, dit-on, par Michel-Ange, l'ombragent. L'un d'eux a été frappé plusieurs fois par la foudre. Tout cet espace et un autre, extérieur au jardin, toute la place en avant de l'église, faisaient partie des thermes de Dioclétien et appartenaient à leur enceinte.
On aurait une fausse idée de ces établissements si l'on renfermait l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui chez nous. Les bains n'étaient qu'un accessoire, un moyen spécial et un prétexte de jouissance. Ces lieux étaient consacrés aux plaisirs, à la volupté et à toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que plusieurs milliers de personnes pussent se réunir dans leur enceinte. Trois mille pouvaient s'y baigner à la fois. Il y avait des promenades, des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les genres; des jouissances accumulées offertes au peuple dans des dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine à les comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant étaient familières aux Romains.
Sous la république, il n'y avait aucun de ces établissements. C'étaient le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui occupaient les esprits et absorbaient toutes les facultés. Quand la liberté croula, que les empereurs eurent intérêt à distraire le peuple romain des affaires publiques, ils créèrent ces lieux de plaisirs, qui devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut élevé sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthéon fut destiné à en faire partie. L'opinion s'étant révoltée sur l'emploi destiné à un pareil monument, il fut converti en un temple à tous les dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Dioclétien, qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers. On dit que les thermes découverts à Ostie présentent encore un spectacle plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont ils consacraient l'existence.
Nous fûmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situés entre le Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste était placé dans le même lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa bâtie sur ses ruines. Un cirque était construit dans le vallon, et un temple à Vénus Ericina se trouvait à son extrémité. Ce temple est encore d'une belle conservation, et, sauf les ornements dont il était revêtu et les marbres qui le décoraient, il est presque intact.
En rentrant, nous visitâmes l'église de la Victoire. Elle a été bâtie à l'occasion de la victoire de Lépante, par Paul V, qui l'a mise sous l'invocation de saint Paul. Elle est d'une grande richesse en matériaux, revêtue entièrement en marbre, et ressemble à une des plus belles églises de Venise. En face du palais du Quirinal, nous nous arrêtâmes pour voir l'église de Saint-Isidore. L'architecture en est élégante. Ses dimensions sont égales à celles du plan horizontal d'un des piliers principaux de l'église de Saint-Pierre. On a peine à comprendre leur dimension en voyant ce rapprochement.
NOTE SUR LE SYSTÈME DE MONNAIE EN USAGE DANS LA RÉPUBLIQUE ROMAINE ET AVANT LES EMPEREURS.
_Monnaie de cuivre._--Pièces de douze onces, appelées _assi_; de six onces, appelées _senes_; de quatre onces, appelées _trientes_; de trois onces, _quadrantes_; de deux, _sixantes_; d'une, _oussia_.
_Monnaies d'argent._--_Denarium_, dix assis; _quinarium_, cinq assis; _sexcutarium_, deux assis et demi. Il n'y avait pas de pièces d'or.
HUITIÈME PROMENADE.
Le 6 janvier, nous fûmes voir l'église de Saint-Laurent hors des murs, et les catacombes voisines. L'église est située sur la route de Tivoli. Cette église, placée sous l'invocatîon du martyr qui mourut par le supplice du feu, fut bâtie par Constantin, et depuis augmentée par le pape Honorius. La partie ancienne est belle. Elle a été cependant construite avec les débris de monuments plus anciens. Des colonnes de marbre du plus bel ordre d'architecture, cannelées, mais de dessins différents et étrangers les uns aux autres, y sont rassemblées. On reconnaît l'ancienne division destinée à séparer les sexes à l'église. La pierre sur laquelle saint Laurent subit son supplice est enchâssée au fond du choeur. Cette église est une basilique et possède un autel disposé pour que le pape puisse y officier. Comme dans les églises les plus anciennes, il y a deux chaires en marbre, l'une pour la lecture de l'épître, et l'autre pour celle de l'évangile.
La partie extérieure de l'église, qui a été bâtie par le pape Honorius, est ornée de colonnes de granit de différentes dimensions, qui viennent de monuments détruits. Cette partie antérieure n'a rien que de très-ordinaire et de très-commun. Le plafond est en bois sculpté. Il est moderne et ne remonte pas au delà de cent cinquante ans. Le portail du péristyle a six colonnes d'ordre corinthien; quatre sont en marbre blanc cannelées à cannelure inclinée; deux autres sont en marbre gris et unies. Cette église appartient à un monastère de chanoines réguliers fort riche. Anciennement ce couvent était un hospice, et des charités considérables étaient faites aux indigents. Sous le portait se trouvent des fresques assez bien conservées, remontant au douzième siècle. À l'entrée de l'église, à droite, on voit une belle cuve carrée en marbre antique, revêtue de bas-reliefs superbes qui indiquent les fêtes d'un mariage. Elle renferme les restes du cardinal Fieschi.
Près du monastère on construit un vaste cimetière, qui servira à recevoir les morts de la partie est de la ville. Il y a trois cent soixante-cinq caveaux. Un sera ouvert chaque jour pour recevoir les morts de la journée. Chaque caveau a une surface de cent pieds carrés, et les caveaux sont fort profonds. Ils pourront renfermer les morts de plus d'un siècle. Les caveaux seront scellés de manière à empêcher toute profanation. Un mur d'enceinte enveloppe le cimetière; intérieurement et inhérents à ce mur, il y aura des caveaux pour former des sépultures de famille. Tout cet espace sera ensuite planté. Ce vaste établissement réunira la dignité, la piété, le respect que l'on doit aux morts, aux mesures de salubrité publique désirables. On ne saurait trop donner d'approbation à un pareil arrangement.
Nous entrâmes dans les catacombes voisines. Elles sont profondes et d'une étendue immense. Ouvertes dans le tuf, elles renferment une quantité immense de tombes dont les corps ont été enlevés. On en a tiré d'abord des matériaux pour les constructions, et ensuite elles ont servi tout à la fois de demeure pendant leur vie et de lieu de sépulture aux premiers chrétiens. Là où fut enterré un martyr se trouve un vase, une fiole, où l'on a recueilli son sang. Des autels se trouvent de distance en distance. Ils indiquent le lieu où fut enterré un martyr ou un pontife, et souvent celui où les restes d'un homme qui fut l'un et l'autre ont été déposés. Les autels sont recouverts d'un arc de voûte. Il y a une multitude de tombeaux d'enfants morts dans le plus bas âge, nés sans doute dans ces mêmes catacombes, et qui ne virent jamais la clarté du jour. Diverses rues avec des embranchements s'étendent sous la campagne de Rome de ce côté, à une grande distance. On a rassemblé dans le cloître du couvent diverses antiquités, tirées de ces catacombes. Une très-grande quantité de marbres funèbres porte des inscriptions, et les noms de ceux dont ils recouvrirent les restes. Les martyrs sont reconnus à deux marques: l'instrument du supplice est souvent gravé sur le tombeau, ainsi qu'une colombe représentant l'âme qui s'envole et va rejoindre Jésus-Christ, indiqué par un signe de convention dont une croix fait partie. Ordinairement ces oiseaux portent à leur bec un vase, rappelant celui où le sang du martyr était renfermé. Il y a aussi de beaux sarcophages en marbre.
Nous rentrâmes en ville en passant sous l'aqueduc construit par Auguste, qui sert encore aujourd'hui. Nous visitâmes le forum d'Auguste, dont le mur d'enceinte, prodigieusement élevé, existe en partie. Cette grande hauteur lui a été donnée pour cacher l'intérieur de la vue du mont Esquilin, et réciproquement pour que dans les sacrifices le pontife ne pût pas voir des choses de mauvais augure. Ce forum renfermait une basilique, lieu où l'on rendait la justice, et une place pour le peuple. Auguste, en le faisant construire, voulut ôter au peuple l'usage du forum républicain et détruire l'influence des souvenirs. Donatien en établit un autre, qu'il plaça entre le forum d'Auguste et celui construit plus tard par Trajan. Nerva le fit achever, et il porte son nom. Il fut dédié à Pallas, et cette divinité y eut un temple. Deux belles colonnes connues sous le nom de _Colonnacie_, enterrées aux deux tiers, un bel architrave et un entablement en marbre sont les seules choses qui en restent.
Nous terminâmes par le forum de Trajan, certainement un des plus admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait d'abord d'une immense salle où le préteur rendait la justice et où le peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothèque et d'un arc de triomphe placé au côté opposé à la colonne. Sous l'arc de triomphe était placée une superbe statue équestre de Trajan. La colonne érigée à l'honneur de Trajan, et placée près du temple et de la bibliothèque, est couverte de bas-reliefs représentant les travaux guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa hauteur est égale à celle de la partie du mont Quirinal enlevée pour aplanir le lieu où le forum est bâti. La colonne a cent vingt pieds de hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposés, ouverts et taillés intérieurement en escalier. C'est un ouvrage admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches.
En nous rendant à Sainte-Marie-Majeure, nous traversâmes un quartier de Rome connu sous le nom de _Montaniates_. C'est une population assez considérable, qui a des moeurs à part. Elle est rivale de celle des Transteverins. Elle passe pour très-passionnée et a peu de rapports avec les citoyens de Rome.
NEUVIÈME PROMENADE.