Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 2
Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres. Il a adopté pour système de réduire le plus possible la culture directe à laquelle il est obligé de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont labourées à son compte ne dépassent pas dix-huit mille jochs ou dix mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il récolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mérinos s'élèvent à cinquante mille têtes. Ses étangs factices, qui tour à tour sont mis en culture ou empoissonnés, lui rendent cent trente mille francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impôts.
Tels sont les éléments de cette fortune colossale qu'une bonne administration rendrait plus considérable encore. Il y aurait mille détails intéressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru devoir me borner à présenter les masses et les résultats.
Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prospèrent beaucoup. Depuis bien des années, cette industrie est propre à la Bohême. Les fabriques françaises leur sont très-postérieures et ne les égalent pas dans la beauté des produits. La blancheur, l'éclat des couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, où l'on emploie le plomb de préférence à la chaux.
Le verre est un sel double de silice combiné avec la potasse ou la soude et de silice combiné avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi le bon verre est-il toujours fabriqué avec la soude, ce qui le rend plus cher.
Chaque jour de nouvelles fabriques s'élèvent. Elles sont au compte des fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend à un prix fixe, leur assure un affouage. Nous allâmes en visiter plusieurs, et en particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchâmes.
En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand talent, je dirai même de génie, fils d'un simple ouvrier, nommé Mayer, l'a créé comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a été transformé en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont été élevés; trente ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reçu de l'emploi. Les plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donnés au public au prix le moins élevé. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la France pour ses exportations en Italie.
M. Mayer a modifié d'une manière avantageuse la construction des fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au surplus, il fait un secret. Il m'a donné les renseignements suivants sur la manière dont on opère dans sa fabrique. Le travail est continu, et les fourneaux ne sont éteints qu'après un roulement de vingt-huit à trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matières premières, silice, potasse ou soude et chaux, y sont placées. Vingt ou vingt-quatre heures sont nécessaires pour que la pâte soit dans l'état convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Après dix heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment où le travail recommence.
Je visitai ensuite plusieurs établissements d'agriculture. J'ai trouvé les bêtes à laine de bonne espèce, mais de petite taille. Deux faits m'ont paru curieux: on nourrit à la paille les vaches, en soumettant auparavant la paille à une fermentation qui dégage de l'alcool et lui donne, au moment où on la distribue, une température assez élevée. À cet effet, on la place par lits successifs et saupoudrés de sel. Ces lits sont mouillés et pressés convenablement dans des cuves de trois pieds de haut, ouvertes sur un des côtés. Au bout d'un certain temps, lorsque la paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au bétail, qui mange cette nourriture avec plaisir. Par ce procédé, les vaches donnent beaucoup de lait, et l'on obtient une grande économie. On m'a dit aussi que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de lait que celles nourries au trèfle vert.
Enfin, avant de quitter les établissements du prince de Schwarzenberg, j'ai été voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'épuisement mû par une machine à vapeur. Chaque année, on extrait de dix à douze mille quintaux, que l'Angleterre consomme en très-grande partie.
Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague. Pendant les deux premiers tiers, le pays est varié et ondulé; les sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est assez beau; une culture soignée l'embellit constamment. En approchant de Prague, le pays change de caractère; des plateaux élevés et nus environnent la ville et la cachent à la vue.
Le Hradschin seul, bâti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau, offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, paraît immense, mais dépeuplée. Son enceinte fortifiée, qui est peu de chose, ne doit être considérée que comme un camp retranché.
J'allai voir les autorités, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se mit à ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un émigré français, comte de Poullié, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en épousant une princesse de Cobourg, soeur du duc régnant, et se trouve ainsi beau-frère du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de Portugal, du duc de Nemours, etc.
Cette division de l'Allemagne en petites souverainetés, dont les princes sont d'un rang égal à celui des têtes couronnées, produit des alliances extraordinaires et qui donnent à l'aristocratie allemande un caractère particulier. La fortune élève quelques-uns de ces princes intermédiaires, tandis que la pauvreté ou le hasard abaisse les autres; et il se trouve que, entremêlés en même temps dans des familles de gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de très-près à de grands souverains: ce qui relève la noblesse et abaisse ceux qui occupent des trônes.
Il résulte au moins de cet inconvénient un avantage, c'est de rappeler à ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont cependant pas étrangers à l'humanité, comme certains individus de race royale, bien connus de moi, en sont convaincus.
La ville de Prague mérite l'examen le plus attentif. Elle porte le cachet d'une grande capitale déchue, mais qu'une industrie vivace relève et enrichit. La beauté de ses palais, dont l'architecture rappelle l'Italie, lui donne une physionomie imposante.
Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais, la cathédrale, le musée et les habitations des principaux seigneurs.
Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractère. J'ai visité la salie d'où, au commencement de la Réforme, on jeta par les fenêtres divers membres des États, qui furent la plupart sauvés par une espèce de miracle. La salle de représentation et de cérémonie est grande et belle, quoique un peu basse et d'un décor mesquin. La salle des fêtes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de flétrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs, avait transformé le palais en caserne; mais François Ier, mieux inspiré, a rétabli les choses telles qu'elles étaient autrefois.
La cathédrale touche le château. Le choeur seul a été construit; la nef et les bas-côtés sont restés en projet. Ainsi cette église est petite, mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, très-ornées, en environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohême, y a son tombeau. L'église est sous l'invocation de saint Jean Népomucène, saint en grande vénération dans le pays. La famille royale de France, exilée, qui, pendant son séjour à Prague, remplissait ses devoirs de piété dans cette église, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre autres choses, lui a donné un ostensoir d'un travail estimé, qui pèse quinze livres. Un beau tableau est placé sur le maître autel: il est de Jean de Maubeuge et représente saint Luc faisant le portrait de la Vierge.
De la cathédrale j'ai été voir le musée. La salle de peinture se compose de tableaux fort nombreux, réunis dans le même local, et appartenant à divers particuliers. On conçoit qu'avec de pareils éléments on n'ait pas été difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des Carlo Dolce, et particulièrement de belles choses de l'école allemande.
Après la galerie, j'ai visité le musée national, réunion d'objets précieux, fondé et entretenu par une société. En général, beaucoup d'établissements créés dans l'intérêt du bien public sont fondés aux frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohême beaucoup de patriotisme et de sentiments généreux dans l'intérêt de la gloire nationale. Une collection de minéraux et d'objets d'histoire naturelle, établie par ordre scientifique, et donnée par le comte de Sternberg, savant distingué, fondateur et bienfaiteur de cet établissement, s'y trouve placée. La bibliothèque, qui s'augmente chaque jour, renferme six cents manuscrits précieux. Il y a aussi une collection complète de médailles et monnaies de la Bohême, qui ne réunit pas moins de six mille pièces. L'étude de ces monnaies et médailles serait d'un grand intérêt à divers titres.
Je désirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, où le grand Frédéric remporta une victoire signalée sur l'armée autrichienne. Le lieutenant-colonel Rondolphe, du régiment de la Tour, vint me prendre pour m'y conduire avec les cartes et plans nécessaires. Le prince Charles de Lorraine commandait l'armée autrichienne, qui était de dix mille hommes plus forte que l'armée prussienne; mais les dispositions de ce général furent telles, que la victoire devait lui échapper. Jamais armée ne fut conduite d'une manière plus stupide. Le roi de Prusse arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'armée, et venait de Saxe. Le feld-maréchal de Schewerin commandait deux corps et venait de Silésie. La jonction de ces deux parties de l'armée prussienne exigeait donc le passage des deux rivières, la Moldau et l'Elbe. L'armée autrichienne, placée entre ces deux rivières, séparait l'armée prussienne, et se trouvait couverte, d'un côté, par l'Elbe, et, de l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la Moldau.
Le bon sens voulait que l'armée autrichienne allât camper à deux lieues de Prague, observant à la fois les deux armées ennemies, pour accabler la première qui franchirait une des rivières, tandis qu'elle mettrait obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre parti: c'était, en jetant un détachement de sept à huit mille hommes pour mettre obstacle au passage de la rivière par Schewerin, d'aller, sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en débouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De cette manière, elle lui eût opposé une force double de la sienne, et, selon toutes les apparences, elle aurait été victorieuse, puisqu'elle combattait avec des forces si supérieures et surprenait son ennemi dans son mouvement. Au lieu de cela, elle resta à Prague et sous le canon de cette ville.
Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun combat, la Moldau à deux lieues de Prague, tandis que Schewerin traversait l'Elbe à Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut opérée. Pour témoigner, on pourrait le croire, le mépris qu'il portait à l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement qui aurait dû lui être funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs lieues en vue de l'armée ennemie; puis il fit tête de colonne à droite et vint se former parallèlement, en tournant le dos à l'Elbe, en face de Prague, à une lieue de cette ville, s'éloignant ainsi de son point de passage, et renonçant, par cette manoeuvre, à toute communication assurée avec les troupes qu'il avait laissées à la garde des ponts. Le 6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus d'extension à sa gauche.
Les Autrichiens se placèrent de la manière la plus absurde et semblèrent surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent à leur connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie à leur gauche, c'est-à-dire sur un terrain difficile, coupé, dans des fonds dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, placée en l'air, dans une plaine découverte, fut accablée par la cavalerie prussienne. Le terrain qui couvrait leur gauche, et qui était la clef de la position, et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant. Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance. Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite.
Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun, qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il avait affaire.
La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas. Il faut savoir mettre en oeuvre les éléments de succès. Quelle que soit la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent un haut prix que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance d'avoir à sa tête un homme digne de la commander.
La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siége de la ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siége. Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la bataille de Prague. L'armée prussienne avait professionnellement défilé pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manoeuvre. On comprend qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela, exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter.
D'un autre coté, l'armée prussienne devait avoir de bien mauvais ingénieurs pour avoir échoué devant Prague, à peine digne du nom de place. Dominée de très près par la montagne de Ziska, qui forme un très-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un camp retranché y était construit. Un système de tours, comme à Lintz, occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapté à cette localité. Prague en serait le réduit, et une armée qui envahirait la Bohême ne devrait ni dépasser cette ligne de défense, ni rester quelque temps dans cette province avec sûreté, puisque l'armée qui y serait renfermée, ne pouvant être bloquée, aurait toujours la facilité de déboucher, après avoir été renforcée, par telle direction qu'elle voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opération de l'ennemi.
Le reste de mon séjour à Prague fut employé à voir les fabriques qui, de tous côtés, s'élèvent dans cette ville, favorisées par le bas prix du combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais fournit au commerce d'excellentes machines à vapeur. Les fabriques de toiles peintes prospèrent et se multiplient. Une seule fournit deux cent quatre vingt mille pièces par an, et on imprime jusqu'à quatre couleurs simultanément, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, établie par un Français qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces objets à la consommation entière de la Bohême, et vend pour plus de trois cent mille francs de ses produits, à raison de vingt-trois francs les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi à un Français, donne de beaux produits et emploie d'ingénieuses mécaniques.
Je fus voir la bibliothèque publique, qui est en fort bel ordre et renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint à fresque qui présente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu me rendre compte. En le regardant de différents côtés, il produit un effet entièrement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre. L'École des beaux-arts est placée dans l'étage supérieur. Elle est peu de chose, mais elle réunit un assez grand nombre d'élèves.
Je terminai mes courses par la visite de l'École polytechnique et de l'imprimerie. Le premier établissement, fort important, est formé à l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences mathématiques et physiques appliquées aux arts y est complet. Le nombre des élèves qui suivent les cours varie de six cent à mille. L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et possède un beau matériel consistant en plusieurs presses à main et en deux presses mécaniques, exécute un travail considérable avec une grande rapidité. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journée. On y imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches qui se décomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de manière à n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et présentant ainsi une surface plane. Il y a à Prague un dernier établissement qui est digne de la curiosité des étrangers: c'est la maison de réclusion et de travail. Elle est tenue avec économie et propreté. Rarement ceux qui en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils reçoivent les améliore. Leur travail, qui consiste dans la production de quelques objets de fantaisie, leur prépare un petit capital d'environ cinquante florins pour le moment où ils reçoivent leur liberté. Le système pénitentiaire porte sur la nourriture: elle s'améliore avec la conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise.
Je partis, le 6, pour me rendre à Toeplitz; mais je pris une route plus longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus beau et d'une plus grande étendue. Je passai l'Elbe à Brandeis, séjour momentané de madame la duchesse de Berry. Le château de Brandeis, sur la rive droite de ce fleuve, avait été la propriété du duc de Reichstadt. De Brandeis je fus à Iung-Bunzlau, bourg situé dans un pays charmant, et qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres très-considérables existent dans les environs; une, entre autres, établie depuis longtemps par un Français, M. Koeklin, frère de celui de Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle présente une invention très-économique. Une dépense assez considérable dans ces sortes d'établissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres. Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est très-chère. Chaque cylindre revient à six cents francs, et sa valeur est nulle quand on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il représente. M. Koeklin a imaginé de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il incruste en relief les dessins en métal fusible à basse température. À cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il veut reproduire. On le creuse avec facilité et correction, ce bois ayant un grain fin et n'offrant aucune dureté. Une fois creusé, on y coule du métal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb, ouvert pour recevoir la queue des pièces coulées.
Le dessin en relief dépasse la surface du cylindre, comme les caractères d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont montés. Un cylindre placé sur un métier est enveloppé d'un morceau de drap, ainsi qu'un autre cylindre, destiné à répandre la couleur sur la partie saillante du cylindre d'impression. Tout le système étant mis en mouvement, l'impression se fait d'une manière nette. Le fond de l'étoffe est blanc, ou a reçu d'avance la couleur qu'il doit avoir.
L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu'à six cylindres destinés à composer un même dessin de couleurs différentes. Cette invention est admirable par la beauté du travail et le bas prix des objets fabriqués. On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des anciens peut être refondu et sert à en fabriquer de nouveaux. Toute la dépense pour mettre un cylindre en état d'imprimer ne revient pas à cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvénient à couler cent fois des caractères semblables.
Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de petites montagnes variées, pittoresques, charmantes, et renfermant autant de bois qu'il en faut pour les décorer et pour laisser voir une belle culture, exécutée par une population dont la physionomie annonce le bien-être de l'aisance. Cette seigneurie appartient à un comte de Kaunitz, qui doit hériter du titre de prince, en devenant chef de cette famille.
Le pays reste le même, et devient plus beau encore aux environs de Leipa et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dépôt de verrerie alimenté par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux que ceux de Leonor-Hain, dirigé par M. Mayer. Un contre-fort boisé, qui se prolonge, en se détachant du plateau de la Saxe, se présente ensuite, et doit être franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je couchai à Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le lendemain matin, j'arrivai au château de Tetschen où j'étais attendu. Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la position du château est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrêmement aimable et distinguée, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs admirablement bien. Madame de Thun, née comtesse de Brüll, appartenant à la famille du ministre de l'électeur de Saxe de ce nom, qui était si fastueux, est âgée et presque aveugle; mais c'est une des femmes les plus aimables que j'aie jamais connues.
De beaux jardins entourent le château et suivent les bords de l'Elbe. De superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui pèsent jusqu'à trois livres.