Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 19

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Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de Voronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Pétersbourg.--Peu d'années suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix fixé par le gouvernement.

Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration.

Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc.

FIQUELMONT.

PROMENADES DANS ROME.

La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le siége d'une immense puissance. L'étude de son histoire et de sa langue remplit encore nos premières années. Fondée sous les auspices de la violence et de l'amour du butin, agitée par des révolutions continuelles, Rome devint la maîtresse du monde et fut la tête d'un ordre social dont aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tombé, la ville ressaisit dans le moyen âge une puissance d'opinion qui remplaça en partie la puissance matérielle qu'elle avait possédée et perdue. Elle sut, par la majesté et la grandeur de ses souvenirs, imposer une modération presque miraculeuse aux barbares qui menaçaient de la détruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les idées religieuses une sorte de suprématie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville éternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit la sensation à laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux étaient accoutumés à la vue des antiquités que ces pays renferment. Leur conservation, la beauté des matériaux, leur grandeur et même leur immensité empêchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les monuments de Rome sont dénués de tout ornement. Ces masses de construction en briques donnent d'abord l'idée de décombres, de masures, que la misère et une mauvaise administration ont produits. Ôtez les noms, et, à quelque exception près, le voyageur ne verra ces ruines qu'avec une sorte de dégoût.

Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'église de Saint-Pierre est le symbole de l'Église triomphante, de même qu'un superbe palais indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite. Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus développé dans les objets de sculpture et la perfection dans les peintures. Il est, à cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts, le lieu le plus digne d'intérêt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme recueilli et disposé à vivre de méditation, est incommodé par la splendeur qui y règne. L'éclat de la lumière l'importune. Les grandeurs de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en évidence. Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source dans son esprit et dans son coeur. À Jérusalem, j'ai vu, avec émotion, l'Église souffrante, l'Église dans sa misère et dans son humiliation. La piété y semble naturellement inspirée. La vue et le nom des lieux où de si grandes choses se sont passées laissent des traces ineffaçables dans les souvenirs. La vue de Rome, le séjour à Saint-Pierre, devraient, tout en donnant des idées de puissance et de prospérité, rappeler aussi les idées tristes qui s'associent naturellement au christianisme et contribuent à sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite nécessaire, je n'ai rien écrit pour retracer à ma mémoire ce que j'ai vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en résumé ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu de lui.

PREMIÈRE PROMENADE.

Nous commençâmes nos «mises en nous rendant au Capitole. De la tour on voit également bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome ancienne avait à son extrémité le Capitole, comme la Rome nouvelle. À l'est est la première. À l'ouest est la seconde, qui est bâtie sur le sol même de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la première habitée. Les débordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'était dans ces marais même que Romulus et Rémus, son frère, enfants, avaient été exposés. Un temple de très-petite dimension, fondé dans ce lieu en mémoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui. Il a été transformé en une église de Saint-Théodore.

Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une heureuse destinée. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur à un enfant: «Il n'a pas été porté dans l'église de Saint-Théodore.» Tant il est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les superstitions de leurs ancêtres! C'est à peine si les temps et les différences de croyance apportent quelques changements dans l'expression de ces sentiments.

Un temple de Vesta existait tout près de celui-là. C'est celui où les vestales veillaient à la conservation du feu sacré. Ce temple est devenu une église sous le nom de Sainte-Marie-Libératrice.

Le grand cirque était entre le mont Palatin, le mont Aventin et le Tibre. Là furent donnés par les Romains ces jeux publics fameux qui attirèrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; là eut lieu l'enlèvement des Sabines. Après une guerre acharnée, les Sabins et les Romains se rencontrèrent dans l'emplacement du forum, et ils y conclurent le traité de paix qui rétablit la bonne harmonie entre les deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour établir la communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la _Voie sacrée_. Les deux peuples n'en firent bientôt plus qu'un seul, et, Tatius ayant péri dans une expédition dirigée contre le Lavinium, Romulus resta seul souverain. Le Capitole reçut son nom de la circonstance qu'une tête représentant celle de Jupiter fut trouvée dans l'excavation que les travaux nécessitèrent. Il devint la citadelle de Rome, et fut en outre destiné à recevoir les temples des dieux supérieurs.

Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, ayant soumis les habitants d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite détruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains, ses habitants furent transportés à Rome, établis sur le mont ou Cælius et ses principaux citoyens admis dans le sénat.

Numa, deuxième roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se défendre contre les Sabins, et des travaux y furent exécutés par Tarquin l'Ancien dans le même objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom de Romulus.

Ancus Marcius, quatrième roi, envoya une colonie à Ostie, près de l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour faciliter cet établissement; mais cette rivière, qui séparait le Latium du pays des Étrusques, était considérée comme un fleuve sacré. Il institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer à ces travaux sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de _pontifices_, et depuis ce nom n'a plus exprimé qu'une fonction religieuse, tandis que dans l'origine elle n'était qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre côté du Tibre.

Le mont Capitolin était plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est masqué par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs reçu un exhaussement considérable. Il s'étend jusqu'au Tibre. Dans le moyen âge, des papes l'encombrèrent de constructions pour empêcher le peuple de s'y réunir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de même dans le Forum, sous prétexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'était proposé.

La ville de Rome se trouva composée de sept collines, savoir: 1° du Palatin, où fut le commencement de la ville; 2° du mont Capitolin; 3° du mont ou Cælius; 4° du mont Quirinal; 5° du mont Aventin; 6° du mont Viminal; 7° du mont Esquillin.

L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la même jusqu'à Aurélien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius Tullius fut tout entière sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait immédiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie. Le mont Janicule a toujours été extérieur. Les trois quarts de la population, sous Auguste, étaient en dehors des murs. L'amphithéâtre flavien, bâti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de Colisée, était considéré comme étant à peu près au centre de la ville. La situation de la population sur des collines élevées rendit nécessaire la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les débris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des pentes régulières, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'à soixante-quatre milles de développement. En général, jamais les Romains n'ont reculé devant les difficultés quand ils ont reconnu une grande utilité publique à les vaincre.

Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut jusqu'à quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'élevait, d'après des calculs certains, à un million deux cent mille mètres cubes par vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le produit est de cent cinquante mille mètres cubes par vingt-quatre heures, c'est-à-dire la huitième partie de la quantité ancienne, et cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux dotée en eau.

Quand les barbares et les guerres civiles eurent détruit en partie les aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines, et vint s'établir près du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses maisons. Les eaux de la fontaine de Trévi, amenées à Rome par Agrippa, gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et n'avaient jamais cessé de couler. Ce fut une raison de plus pour ce changement. Voilà l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le pape Sixte V eut fait rétablir les aqueducs, les eaux furent dirigées dans les lieux habités, et la ville est restée sur le nouvel emplacement qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes bien distinctes: la ville nouvelle, bâtie dans l'ancien champ de Mars, et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquités existant dans la partie de Rome habitée aujourd'hui vient des temples construits du temps d'Auguste, et postérieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet était encore d'en diminuer l'étendue pour gêner les grandes réunions du peuple.

Après avoir jugé de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole, nous sommes allés sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'à Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius, censeur, qui la fit construire. Nous avons visité le tombeau de Cecilia Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec César et Pompée, du premier triumvirat, et qui périt dans la guerre contre les Parthes. Ce tombeau a de la grandeur et avait de la beauté quand les riches matériaux dont il était couvert et rempli se trouvaient encore à leur place.

Toute la voie Appienne était garnie de tombeaux de gens célèbres, la plupart élevés aux frais de la république, comme honneur, les autres aux frais des familles. Ils se composaient en général de massifs en maçonnerie de briques, avec une chambre sépulcrale, et l'extérieur revêtu eu marbre sculpté et orné. Ces tombeaux avaient environ trente pieds d'élévation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus élevé, a servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen âge. Ils avaient bâti un château dont les dépendances, formant une vaste enceinte, se liaient avec le tombeau de Metella. Celui-ci en était comme le donjon et la citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est la disposition des fenêtres des bâtiments du moyen âge. Elle indiquait à quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propriétaire. Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unité: c'était une colonne placée au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant la construction en quatre parties égales, était supposée le symbole de l'égalité. De cette croix aux fenêtres est venu pour nous le mot croisée pour le mot fenêtre. Tous les châteaux, en Allemagne, ont des fenêtres à une colonne, parce que l'on y était Gibelin. Les créneaux étaient simples ou divisés en deux parties, suivant qu'on était Gibelin ou Guelfe.

Une circonstance particulière à l'ouverture du tombeau de Cecilia Metella mérite d'être rapportée ici. Le corps de cette Romaine se trouva intact; et, comme le peuple, à Rome, prend pour un signe de sainteté ces conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prétendue sainte n'occasionnât des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre. C'est sous Paul III Farnèse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage de Cecilia Metella est encore aujourd'hui déposé dans la cour du palais Farnèse.

DEUXIÈME PROMENADE.

Le 25 novembre s'exécuta une seconde course avec M. Visconti. Nous sortîmes par la _porta Pia_, qui mène dans la Sabine. Nous fûmes, sans nous arrêter, jusqu'au mont Sacré, petite hauteur située sur la rive droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira, mécontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et résolu d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses ancêtres étaient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome qu'eut lieu cet événement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de Virginie. Des négociations eurent lieu entre le sénat et le peuple. On lui promit des magistrats spéciaux pour défendre ses droits. De là l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont Sacré et sur le bord de la route. Ils furent élevés, l'un à Ménénius Agrippa, qui avait ramené le peuple, l'autre à Anna Perenna, qui l'avait nourri pendant son séjour sur le mont Sacré, et dont le nom pourrait se traduire par union perpétuelle. En commémoration de l'événement du mont Sacré, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux frais des patriciens. La rivière l'Anio, venant de Tivoli, où elle a formé des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre plus bas. En arrière sont les coupures et les escarpements exécutés pour rendre défensifs ces coteaux. Le pont qui y est bâti se nommait autrefois Nomentanus. Détruit par les Goths et rétabli par Narsès, leur vainqueur, il prit le nom de ce général. Le pape Nicolas V fit construire la tour qui en rend maître.

En nous rapprochant de la ville, nous vîmes un colombarium découvert depuis peu d'années. Un grand espace paraît avoir été consacré à en recevoir plusieurs. Celui que nous visitâmes renfermait quatre cents urnes. Des peintures et des inscriptions le décorent. Il y a des inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait déposé les cendres de son fils, âgé de vingt-deux ans dit: «Je fais pour toi ce qu'il eût été dans l'ordre que tu fisses pour moi.» Une autre dit: «Celui dont les cendres sont recouvertes a vécu quatre-vingts ans,» et ajoute: «C'est bien.»

Après le colombarium, nous fûmes voir l'église de Sainte-Agnès, garnie de colonnes antiques de dimensions et d'ordres différents, tirées de monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agréable à l'oeil. Il y a des travées supérieures. Elles étaient, dans la primitive Église, exclusivement occupées par les femmes. Cette église fut bâtie par Constantin. La statue représentant la sainte était en albâtre oriental; on lui a substitué une tête, des mains et la partie inférieure du corps en bronze. Une tête très-belle, très-expressive, dernier ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette église. À côté est un ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous détruits, excepté celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut converti en église. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes dépareillées. Elle rappelle l'église située près de Noura, dans le royaume de Naples, on bien le beau péristyle du palais de Caserte, au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaïques dans cette rotonde, comme aussi des mosaïques du style byzantin dans l'église de Sainte-Agnès.

En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous laquelle nous passions était inachevée. Il nous raconta, à cette occasion, que le dessin en avait été fourni par Michel-Ange au pape Pie IV, du nom de Médicis. Ce pape n'était point de la maison de Médicis, mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du père du pape. On s'aperçut de l'intention avant la fin des travaux, et ils furent suspendus.

Nous terminâmes notre journée en visitant la villa Colonna. Le mont Quirinal avait été coupé à pic par Néron, du côté qui regardait le champ de Mars. Cet escarpement était revêtu en marbre. Sur la plate-forme était un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du fronton et de l'architrave, sont encore sur place et ornés du plus beau travail. Près de là sont les thermes de Constantin, excavés dans la montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont devenus une propriété de la maison Colonna. En général, les grandes maisons se sont attribué, dans le moyen âge, les édifices publics. C'est à ce titre que le théâtre de Marcellus est resté la demeure en même temps que la forteresse de la maison des Orsini.

C'est aux catacombes existantes auprès de l'église de Sainte-Agnès que l'on proposa à Néron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que, tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement à voir la lumière. Il passa l'Anio, se réfugia dans la maison de Phaon, son affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon était dans l'emplacement où se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del Gregorio.

Le séjour des catacombes était respecté, à Rome, par les dépositaires du pouvoir. Le malheur auquel s'étaient condamnés ceux qui les habitaient les rendait en quelque sorte sacrées. Peut-être aussi craignait-on d'empiéter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans leur empire.

TROISIÈME PROMENADE.

Le 27 novembre, nous fûmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne à Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les directions. Le pays est ondulé, et présente à la vue des lignes agréables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes. Ses champs sont d'une fertilité extrême. La terre est excellente et rend vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre. Nous traversâmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprès du tombeau élevé à Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du sénat. Le discours à sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est gravé sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions approchant de celui de Cecilia Metella. Il a été converti en poste militaire du temps de Paul II, pour la défense des approches de Tivoli, et cette circonstance l'a conservé.

Les monuments anciens échappés à la destruction n'ont été sauvés que lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matériels sont venus les protéger. Ainsi les temples, transformés en églises et surmontés d'une croix, sont devenus sacrés. Le théâtre de Marcellus, devenu une habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il n'y a que le Colisée qui fasse exception. Encore, pendant un certain nombre d'années, a-t-il joué le rôle de forteresse entre les mains des Frangipani; mais ensuite, pendant bien des siècles, il a été livré à la destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est étendue sur lui.

De là nous sommes allés à la ville Adrienne, située à peu de distance du tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulière pensée de la composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visités. Il bâtit le Poecile tel qu'il existait à Athènes. C'était une double galerie ouverte, dont le toit était supporté d'un côté par des colonnes. Le mur qui séparait les deux galeries était couvert de peintures semblables à celles existant dans le même lieu à Athènes et représentant les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son étendue. Il bâtit aussi le Lycée, l'Académie, etc. Il creusa une vallée, qu'il nomma la vallée de Tempé, et où il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour représenter la branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vénus. C'est comme une espèce de naumachie, où il y avait des chambres sous l'eau, consacrées, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses, sont immenses et présentent de très-grandes masses. Le pays, qui est fort accidenté, offre de très-belles vues. L'enceinte des jardins était de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouvé l'immense cuve de porphyre placée au musée du Vatican. Cette villa d'Adrien était remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter à Rome pour décorer les bains qu'il y fit bâtir.