Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 15

Chapter 153,819 wordsPublic domain

«La sollicitude, ou, pour mieux dire, la passion que les agents anglais déploient en cette circonstance, prouve qu'il y a un but à eux particulier. M. le colonel Hodges cherche à donner de la gravité aux moindres événements pour forcer la patience du vice-roi à se lasser; mais Son Altesse n'est pas seulement un guerrier heureux, on doit le voir. Je prends la liberté de vous adresser, monsieur le maréchal, les pièces relatives à une dernière affaire dont les journaux s'empareront sans doute. Il est juste que vous sachiez qu'une barque du pays, ou tout autre transport par eau ou par terre, qui voudra abusivement arborer pavillon anglais pour faire des actes illicites, pourra le faire en toute sécurité, sauf, dans le cas contraire, à entendre signifier que le pavillon anglais est insulté pour être obligé de se rendre à la Douane; je dis signifier, car aucun raisonnement n'est plus admis.

«Est-ce que les quatre puissances alliées ont jamais entendu faire les affaires particulières de l'une d'elles, tout en annonçant vouloir pacifier l'Orient? Cela n'est pas croyable; mais il n'est pas moins vrai, par le fait, qu'une d'elles agit activement et seule.

«Daignez agréer, monsieur le maréchal, etc.

«BOGHOS-JOUSSOUF.»

«Alexandrie, le 6 novembre 1840.

«Monsieur le maréchal,

«Le prix que Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, attache à votre bienveillante amitié et à vos conseils lui a fait recevoir avec beaucoup de satisfaction la lettre dont vous m'avez honoré, monsieur le maréchal, en date du 3 octobre. Son Altesse m'a chargé de vous en présenter ses remercîments et de vous répéter qu'elle désire beaucoup que vous puissiez, dans vos moments de loisir, donner suite à votre correspondance.

«Des nouvelles peu favorables concernant la Syrie doivent être en ce moment répandues dans le public. Vous m'avez imposé le devoir, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant des événements; je le remplirai fidèlement.

«Vous ne devez pas ignorer les dissidences qui se sont manifestées depuis des siècles entre les chefs et les sectes du Liban. Ces dissidences, dont le germe n'a pu être entièrement détruit par le court espace de temps écoulé depuis que la Syrie entière se trouvait sous la domination de l'Égypte, ont été exploitées, je ne vous dirai pas au profit de qui, mais au détriment de la tranquillité locale.

«L'émeute venait d'y être comprimée, et Son Altesse traitait avec humanité et avec clémence les chefs des troubles; j'en donnai avis au corps consulaire le 15 juillet, et le même jour on signait à Londres une convention qui déclarait Méhémet-Ali incapable de gouverner la Syrie.

«Vers les premiers jours d'août parurent les vaisseaux anglais devant Beyrouth; le 14, devant Alexandrie. Je ne vous détaillerai point ce qui a été dit ou fait, car cela est déjà du domaine public; mais ce qu'il m'importe de vous faire bien remarquer, monsieur le maréchal, c'est qu'il y avait à défendre une côte syrienne de cent vingt-cinq lieues de longueur, dépourvue d'ouvrages propres à résister aux batteries de plusieurs vaisseaux (et on en a employé dix, sans compter les frégates, corvettes, et six à huit bateaux à vapeur de grande force); il était donc impossible de résister sur la plage à toute démonstration sérieuse sans exposer des soldats en pure perte, comme il était impossible de refouler les troupes débarquées, qui se tenaient sous la protection des batteries des vaisseaux. Successivement donc il a fallu abandonner plusieurs points de la côte, et alors les montagnards, en dissidence avec l'émir Bechir, ont pu recevoir des armes et de l'argent, ce qu'ils ne refusent jamais pour se rendre forts et indépendants chez eux. Son Altesse Ibrahim-Pacha, voulant ramener ceux-ci par la douceur, leur fit demander le motif de leur mécontentement. Ils répondirent qu'ils n'avaient pas de griefs contre le gouvernement égyptien, mais qu'ils étaient vexés et pillés par l'émir Bechir, que ce gouvernement soutenait; alors Son Altesse Ibrahim-Pacha fit publier par toute la montagne que dorénavant l'émir Bechir n'avait plus à recevoir aucun impôt. Ce dernier, voyant que les partis qui lui étaient contraires étaient armés par les Anglais, et que son influence avait reçu un échec de la part du gouvernement égyptien, jugea que sa position n'était plus tenable, se rendit au camp des Anglais et fit sa soumission avec cent vingt personnes de sa suite. Ils ont tous été embarqués pour Malte.

«Un nouvel émir Bechir, hostile au gouvernement égyptien, a été nommé, et toute la montagne se trouve dans l'anarchie la plus complète. Son Altesse Ibrahim-Pacha a dû juger convenable de ne pas laisser ses troupes dans un lieu où elles n'auraient pu être d'aucune utilité; une retraite fut opérée derrière le Liban, se rapprochant des plaines, et dans celle-ci, comme dans les mouvements antérieurs, par l'effet de la séduction comme par celui des traînards, on compte de cinq à six mille hommes qui se trouvent passés à l'ennemi, et avec eux un drapeau de régiment.

«Les montagnards ne sont guère disposés à quitter leurs positions pour se battre les uns contre les autres; ils se bornent à intercepter les communications et à piller tout ce qu'ils trouvent, amis ou ennemis. Nos courriers ne peuvent passer sans escortes considérables.

«Je doute que les Anglais puissent être satisfaits de leur oeuvre, et surtout que le sultan puisse jamais reprendre la domination de la montagne par ses propres moyens, à moins qu'il ne se contente d'une illusion. Voilà comme on rétablit l'intégrité de l'empire ottoman.

«Son Altesse Ibrahim-Pacha, ayant avec lui Son Excellence Soliman-Pacha et vingt-cinq mille hommes de troupes, devait en recevoir quinze mille de l'armée du Taurus, qui a ordre de ne pas quitter ses cantonnements; il se trouvera donc avec un effectif de quarante mille hommes. On va envoyer du Caire, à sa rencontre, six régiments, tant cavalerie qu'infanterie, pour faire diversion et rouvrir les communications; ils sont sous les ordres de Leurs Excellences Achmet-Pacha et Ibrahim-Pacha jeune, tous deux neveux du vice-roi, lesquels étaient employés à la guerre d'Arabie; avec eux, un corps nombreux de Bédouins pour avant-garde et flanqueurs.

«Il reste à voir à présent si les troupes débarquées en Syrie, quoique ayant des officiers anglais à leur tête, voudront bien en venir à une affaire, car on ne peut pas dire qu'il y ait eu d'engagement jusqu'à présent. Si on a jeté l'anarchie dans le Liban, on n'a pas conquis la Syrie pour cela, et les nouvelles que l'on envoie de Syrie à Constantinople, d'où elles se répandent dans les journaux européens, quoique forgées pour donner du contentement au sultan et de l'impulsion aux sujets de la Porte, ne sont pas moins accompagnées de très-puissantes demandes d'argent et de troupes. Son Altesse le vice-roi, toujours avec son sang-froid ordinaire, n'envisage pas encore comme arrivé le moment d'employer des moyens extraordinaires. Elle est fort persuadée qu'on éclairera le sultan, et ne veut se prêter à rien qui puisse troubler son empire ou faire chanceler son intégrité.

«J'ai l'honneur de vous réitérer, etc.

«BOGHOS-JOUSSOUF.»

«Alexandrie, le 6 novembre 1840.

«Monsieur le maréchal,

«Honoré par la bonté de Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, qui me permet d'assister quelquefois à ses conseils et d'y exprimer librement mon opinion, je prends la liberté, monsieur le maréchal, de vous adresser cette lettre particulière, où je viens réclamer le concours de vos lumières pour agir et parler en temps et lieu dans les vrais intérêts de celui que vous appelez votre ami et que je révère comme mon maître et bienfaiteur, de celui auquel j'ai voué toute mon existence, comme un faible acquit de toutes les obligations que sa confiance m'impose.

«Vous avez parcouru l'Orient, monsieur le maréchal, et avez pu juger de ce qui existe, de ce qui peut former l'intégrité de l'empire ottoman; vous avez connaissance pleine et entière des débats qui ont eu lieu dans la question actuelle, et des sentiments élevés de Son Altesse le vice-roi; vous avez dans votre dernière lettre approuvé la dignité et la raison qui ont présidé aux résolutions prises dans des circonstances difficiles. Vous n'ignorez pas que Son Altesse aurait désiré en appeler à la médiation de toutes les puissances qui doivent chercher le maintien de la paix, et que la France seule, étant exclue de la convention du 15 juillet, se trouvait nécessairement la seule des hautes puissances à qui la médiation fût échue, et avec d'autant plus de raison, qu'elle avait toujours donné des conseils pacifiques, malgré son abstention de concourir aux mesures proposées et ensuite adoptées contre l'Égypte.

«Néanmoins, ayant toujours considéré la mission Brunow sous un point de vue où la question égyptienne n'était que secondaire, j'ai dû concevoir l'espérance que d'autres cabinets ne seraient pas aussi hostiles à Méhémet-Ali que celui de Londres, quoique possiblement poussés par des rapports haineux. La haute sagesse de Son Altesse le prince de Metternich m'a toujours fait croire qu'elle n'a pas accédé de plein gré à ladite convention, et qu'elle profiterait des nouvelles circonstances pour rétablir l'équilibre que d'autres circonstances l'avaient forcé d'abandonner.

«En cela la conduite de Méhémet-Ali servira admirablement ceux qui chercheront à lui faire rendre justice. La Prusse, selon toutes les apparences, suivra les impulsions du chef de la diplomatie européenne et marchera avec l'Autriche. La France, quoi qu'on en dise et qu'on imprime, vu l'état des partis qu'elle a dans son sein et les progrès de son industrie, n'entrerait dans une guerre que forcée par _une nécessité absolue et pour son compte_. Ainsi je compte déjà trois cabinets sur cinq enclins à la paix.

«Restent les deux antagonistes, aujourd'hui alliés, entre lesquels les autres auront de la peine à maintenir la balance. La Russie, par sa force et son voisinage, exercera toujours une grande influence sur l'empire ottoman. Cette influence lui est aujourd'hui disputée et presque enlevée par l'Angleterre, qui, étant trop éloignée, cherche à prendre des _positions rapprochées_, aux dépens du sultan qu'elle entend protéger et au détriment des tiers. Quelles qu'en soient les suites, l'Égypte ne devrait pas compter la Russie au nombre de ses ennemis. Cette idée se trouve renforcée lorsque je jette les yeux sur une dépêche que la chancellerie impériale a adressée à M. le comte de Médem, consul général russe en Égypte, le 21 juin 1839, signée par M. le comte de Nesselrode. Son Altesse le vice-roi ne s'est en rien écarté de la volonté de Sa Majesté l'empereur Nicolas, relatée mot à mot dans la susdite dépêche. Il peut donc espérer que la Russie ne lui sera plus ennemie, comme elle ne chercherait à lui faire aucun mal tant qu'il se bornera à défendre ce qu'il possédait du consentement de son souverain.

«Cependant il devient inexplicable aujourd'hui que la Russie, qui n'a aucun grief à opposer à Méhémet-Ali, veuille, par son consentement et au besoin par ses forces, concourir à l'abaissement du même Méhémet-Ali et lui enlever la Syrie et le pachalick ou le district d'Adana, qu'il possédait déjà du consentement de son souverain, et cela lorsque Méhémet-Ali n'a point tiré parti de sa position heureuse, après Nézib, pour accélérer la fin du différend, précisément par respect pour les puissances et d'après leurs assurances bienveillantes.

«Monsieur le maréchal, permettez-moi, ainsi que je l'ai dit, d'invoquer vos propres lumières et les liaisons que votre éclatant mérite vous a procurées avec des personnes augustes, pour avoir en détail, par les faits comme par le raisonnement, votre opinion sur la conduite du cabinet de Saint-Pétersbourg et sur ses intentions envers Méhémet-Ali et sa famille.

«Vous me rendrez un grand service, monsieur le maréchal, en m'aidant à fixer mes idées sur ce point important, et vous me faciliterez les moyens de me rendre utile à mon auguste maître.

«Je vous prie, en attendant, d'excuser le trop de liberté dont je fais usage en cette occasion; vous m'y avez encouragé et ne saurez me blâmer à présent; daignez recevoir enfin l'expression du respect et du dévouement avec lesquels, etc., etc.»

Je lui répondis la lettre suivante:

25 novembre 1840.

«Monsieur,

«Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met à mon amitié. Elle est sincère et me cause en ce moment de véritables chagrins par suite des événements funestes qui se succèdent en Syrie, événements hors de tous les calculs et de toutes les prévisions. Je plains sincèrement Méhémet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il éprouve que des circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une armée désorganisée au point où paraît l'être l'armée égyptienne, tant sous le rapport moral que sous le rapport matériel. Cette armée, dont les succès sont encore dans tous les souvenirs, a donc été bien abandonnée pour être devenue en si peu de temps si différente de ce qu'elle était et de ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus affligé de ce qui se passe, que ces événements diminuent l'intérêt que les amis du pacha lui portaient en Europe et leur ferment la bouche. À mon avis, le vice-roi n'a rien de mieux à faire aujourd'hui que d'en finir promptement et d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignité de son caractère ne peut être compromise, puisqu'il a cédé à la force irrésistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas dépasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos mains, il faut éviter tout ce qui peut en accélérer la destruction.

«Il me serait difficile de vous répondre avec détail, vu le peu de sûreté de la correspondance, sur les questions que vous m'adressez dans votre lettre particulière; mais ce que je peux vous dire ici, c'est que, dans mon opinion, le changement de politique survenu dans la conduite de quelques puissances à l'égard de Méhémet-Ali ne vient pas de sentiments qui lui sont contraires, mais de circonstances qui lui sont étrangères. En un mot, il n'est pas le but, mais l'occasion d'une nouvelle politique suivie par elles; et j'ajouterai que je ne doute cependant pas qu'elles ne désirent sincèrement la conservation de Méhémet-Ali et de sa famille en Égypte. Les dernières décisions de la conférence de Londres, résultat de leur influence, en sont une preuve irrécusable. Mais elles désirent aussi que Méhémet-Ali se prête à arrêter promptement un torrent qui semble vouloir le renverser.»

«Alexandrie, le 26 décembre 1840.

«Monsieur le maréchal,

«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 novembre dernier est venue confirmer entièrement nos idées dans les suppositions qui motivèrent les questions du 6 novembre, et, dans ces sentiments, Son Altesse le vice-roi se conduisait tout à fait dans la ligne des conseils que renferme votre susdite, parvenue ici le 15 courant. Des avis indirects annoncent qu'on se disposait à envoyer de Constantinople un personnage distingué à Alexandrie; ainsi nous ignorons la décision qui sera prise et sommes dans l'attente. De notre côté, il ne reste plus rien à faire. Son Altesse le vice-roi me charge de vous présenter, etc., etc.

«BOGHOS-JOUSSOUF.»

Voici ma réponse à la précédente:

«Vienne, le 23 janvier 1841.

«Monsieur,

«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 26 du mois dernier. Vous imaginez la part sincère que j'ai prise aux malheurs qui ont affligé le vice-roi, en même temps que j'ai admiré sa sagesse et sa prudence. Un homme d'un esprit aussi supérieur sait toujours se soumettre à l'empire de la nécessité. J'ai donc éprouvé une véritable satisfaction de le voir, en dernier lieu, se décider à prendre un parti que je regardais comme un moyen de salut pour lui. Je ne puis pas vous dire combien les intrigues dont Constantinople est le théâtre me causent d'humeur et d'ennuis. Cependant, l'Angleterre exceptée, je crois pouvoir vous assurer que les dispositions des autres puissances sont bienveillantes pour Méhémet-Ali et sincères dans leurs rapports avec lui. Je ne doute donc pas que l'on s'accorde à le faire investir enfin de l'hérédité qui lui a été promise. Je m'en réjouirai sincèrement, et fais des voeux pour qu'une fois le calme revenu, un ordre régulier établi et la paix assurée, le vice-roi s'occupe à réparer les maux que de longs efforts et de grands sacrifices ont fait éprouver à l'Égypte. Cette illustre contrée mérite de jouir d'un bien-être qui assure l'établissement fondé par Méhémet-Ali.

«Je suis reconnaissant du prix que le vice-roi attache à mes conseils; les circonstances me faisant croire qu'il est opportun de lui en adresser, je le fais avec empressement, comme je saisirai toujours avec plaisir l'occasion de lui être utile. Ainsi mon affection pour lui ne cessera jamais d'être la même.

«Veuillez agréer, etc., etc.»

«Alexandrie, le 6 avril 1841.

«Monsieur le maréchal,

«J'aurais désiré, en reprenant la plume pour vous écrire, pouvoir vous annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette Égypte à laquelle vous prenez tant d'intérêt. Ce désir a été cause du retard que j'ai mis à vous accuser réception de votre honorée missive du 23 janvier dernier. Je ne m'arrêterai point à vous détailler le hatti-schériff que l'on a envoyé à Son Altesse Méhémet-Ali, ni la manière avec laquelle il a été reçu. Toute l'Europe en est informée aujourd'hui, et vous avez dû sentir l'impossibilité d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien que la réserve mise en les repoussant.

«Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-même, des hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictées ou conseillées par quelques puissances étrangères, à part le blâme sévère qui tombe sur les ministres ottomans, elles doivent éveiller l'attention des autres puissances européennes sur le but et le moyen qui tendent également à la destruction, et les obliger à se demander: À qui le profit? à qui le dommage?

«Beaucoup de personnes impartiales désireraient qu'une occasion pût se présenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question d'Orient, isolement assez naturel d'après la manière de voir que le gouvernement français peut avoir acquise sur l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman, par les relations véridiques et exemptes de passion de ses agents. Il était impossible de prévoir qu'une occasion aussi favorable se présenterait pour ce rapprochement; car toute puissance désirant sincèrement la paix demeurera convaincue des raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela même une occasion de ralliement pour le bien-être de l'Orient et de l'Europe entière.

«L'Égypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise, parce que les faits n'ont point tardé à justifier que sa manière de voir était la plus exacte et la plus en rapport avec la véritable situation de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adaptée aux circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jeté, qu'on ne voudra plus sacrifier le peu qui existe à des principes, lorsqu'ils manquent d'appui moral dans le pays où l'on veut les imposer. Cependant cet espoir pourrait être déçu, dans l'incertitude des choses humaines. Toutes les puissances sont aujourd'hui armées extraordinairement; une étincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son Altesse a recours à vos lumières et à votre expérience, monsieur le maréchal, pour tracer la conduite de l'Égypte, ne fût-ce que dans un billet séparé et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore à la reconnaissance qui vous est vouée.

«Méhémet-Ali m'a dit: «Le maréchal m'a honoré du titre d'ami; l'amitié ne fait pas défaut en des temps difficiles. Écrivez-lui, et je suis sûr qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.»

«Daignez agréer, etc.»

Je lui répondis:

«Monsieur,

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 avril. Vous imaginez sans peine le chagrin véritable que j'ai ressenti en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui imposer. Méhémet-Ali a pris, dans les circonstances où on l'a placé, le seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y eût à adopter. Il n'y a pas de personne sensée, en Europe, qui ne l'approuve dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre que des engagements exécutables. Je pense donc que, dans ses intérêts bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions exécutables et compatibles avec sa sécurité et un avenir tranquille. Ma conviction intime est que toutes les puissances veulent l'hérédité effective dans la famille de Méhémet-Ali, avec la suzeraineté réelle du Grand Seigneur. Et, si les intrigues à Constantinople ont pu faire croire à la mauvaise foi du gouvernement ottoman, les décisions de la conférence de Londres donnaient en même temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand l'hérédité stipulée dans le hatti-schériff ouvrait une large porte aux intrigues et à la corruption, et, par suite, aux désordres, la conférence voulant que l'hérédité fût simple et par ordre de primogéniture, je crois que les trois objets les plus importants sont fixés aux yeux des cabinets de l'Europe: succession établie et acquise par droit de naissance, et qu'une incapacité démontrée pourrait seule supprimer; nomination réservée à Méhémet-Ali des officiers de son armée jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sûreté; tribut établi par abonnement et évalué à une somme fixée, seule manière de terminer cette question, dans laquelle un contrôle est impossible sans amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me paraît d'accord, concédés par la Porte, le vice-roi doit se rendre facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assuré. Mais, en même temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup à ne rien négliger pour tenir en bon état et compacts son armée et son trésor, en adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que soient les droits reconnus et les titres légitimes dont on est revêtu, le moyen le plus sûr de leur durée et de leur force, c'est de posséder la puissance de les faire respecter.

«J'espère donc que Méhémet-Ali pourra bientôt se livrer à des travaux intérieurs et à des améliorations qui ne seront pas sans gloire et sans utilité pour lui.

«Recevez, monsieur, etc.»

RELATION DE LA BATAILLE DE NÉZIB

«Nézib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211).

«Monsieur le maréchal,

«J'ai reçu, avant mon départ de Saïda, l'ouvrage que vous avez eu la bonté de m'envoyer, avec une lettre à la date de 1837. Je présume que l'ouvrage que vous m'avez adressé ne m'est point arrivé, et qu'on en a substitué un autre. J'ai écrit à Votre Excellence trois ou quatre lettres, qui toutes sont restées sans réponse. Je présume, et j'ai des raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais préparé à Saïda, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait été le théâtre; mais je n'ai pas eu le temps de la finir, à cause de la guerre qui a éclaté entre la Turquie et l'Égypte.

Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre l'armée égyptienne et l'armée turque. Cette dernière a été battue complétement et mise en pleine déroute. J'ai fait tout mon possible, Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifestée sur moi dans votre ouvrage.