Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 14
«J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 16 janvier, et je me flatte de vous dire tout le plaisir qu'elle m'a causé. Le vice-roi a pris une attitude digne de lui, digne de ses antécédents, et dont le résultat, j'en ai la persuasion intime, sera favorable à ses intérêts. J'ai éprouvé une véritable jouissance à le voir répondre si complétement à l'idée que je me suis formée de son habileté et de son caractère. Chaque jour on reconnaîtra davantage la solidité de la base sur laquelle il s'est placé, et, pour mon compte, je n'ai pas manqué de proclamer hautement mes convictions à cet égard. Je regarde aussi comme certain que, malgré toutes les nouvelles dont sont remplis les journaux, les négociations de Londres n'amèneront aucun résultat qui lui soit contraire, et déjà divers indices prouvent l'impossibilité de s'entendre. J'applaudis cependant beaucoup aux mesures de prévoyance dont on s'occupe en Égypte et dont vous voulez bien m'entretenir. Le temps récompensera de si nobles efforts, et j'aurai bientôt, j'espère, à féliciter le vice-roi de ses succès. Il faut seulement de la patience. Je suis avec une constante préoccupation tout ce qui se passe chez vous et concerne Méhémet-Ali, et je ne perds jamais l'occasion de chercher à lui être utile quand elle se présente. Je vous demande, de votre côté, monsieur, de me tenir exactement au courant de ce qui se passe en Égypte; vous me devez cette complaisance, en raison de l'amitié que je porte au vice-roi.
«Agréez, etc., etc.»
«Alexandrie, le 16 avril 1840.
«Monsieur le maréchal,
«Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 11 février, laquelle a beaucoup satisfait Son Altesse le vice-roi, mon maître, vous me demandiez de vous tenir toujours au courant de ce qui se passe chez nous. Dans le désir de pouvoir annoncer quelque chose de nouveau, j'ai retardé ma réponse jusqu'à ce jour; différer davantage, ce serait manquer aux égards qui vous sont dus, monsieur le maréchal, et cependant, comme rien n'est survenu, il ne me reste rien, presque rien à ajouter à la lettre écrite le 16 janvier dernier.
«Son Altesse le vice-roi continue dans son système de modération et attend qu'on lui rende justice; s'il continue ses armements, c'est uniquement dans les vues d'une défense légitime. Son Altesse Ibrahim-Pacha ne fera pas le moindre mouvement sans un ordre du vice-roi, et cet ordre ne serait donné qu'en cas qu'on fût attaqué. Vous avez eu, monsieur le maréchal, des entretiens très-fréquents et assez intimes avec Son Altesse le vice-roi pour avoir pu connaître sa manière de penser et sa loyauté; on affecte aujourd'hui de ne pas croire à ses promesses, lorsqu'il donne au jour le jour une preuve convaincante d'y être religieusement fidèle. Il attend, et sa demande malgré les événements et les circonstances n'a jamais changé, l'hérédité pour sa famille de ce qu'il possède et qu'on n'a pu lui ravir. Il proteste de son obéissance, de son attachement à son souverain, au service duquel il veut se dévouer pour relever sa nation avilie. Son grand tort n'est que de penser que les étrangers seront toujours étrangers en Turquie, que son organisation définitive ne peut s'obtenir que pas à pas, en procédant du connu à l'inconnu, en employant les musulmans déjà instruits à former ceux qui ne le sont pas, pour inspirer ensuite de l'émulation aux uns et aux autres. Voilà son tort; il est grave, parce qu'il contrarie les projets d'une puissance voisine; mais aussi tout le monde ne peut pas avoir un seul et même intérêt; si celui du vice-roi est conforme à la majorité, pourquoi l'éliminer?
«Soyez bien convaincu, monsieur le maréchal, que Son Altesse le vice-roi respectera toujours son souverain et n'ambitionne que de lui être utile, qu'il n'a aucune difficulté à reconnaître les grandes puissances, ou telle qui serait plus particulièrement indiquée, comme garant de ses obligations.
«Il suffit qu'on satisfasse à sa juste demande et qu'on se conduise à son égard avec bonne foi. Je l'ai dit et je dois le répéter, Méhémet-Ali ne commencera jamais les hostilités; mais il ne reculera pas devant la guerre, de quelque part qu'elle vienne, et alors..... Dieu seul sait ce qui pourra arriver.
«J'ai à vous annoncer que l'enthousiasme gagne insensiblement la population au Caire. Les cheiks de la mosquée El-Ahzar ont voulu être eux-mêmes à la tête des milices qui se forment avec une grande rapidité; les officiers égyptiens et étrangers s'étonnent du progrès que font journellement ces milices dans le maniement des armes.
«Agréez, monsieur le maréchal, etc.
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Je répondis la lettre suivante:
«Monsieur,
«J'attendais de vos nouvelles avec impatience, mais n'étais nullement étonné de n'en pas recevoir, vu le _statu quo_ qui subsiste partout. J'admire sincèrement les fortes résolutions que le vice-roi a adoptées, l'attitude qu'il a prise, et je crois fermement que cette marche le mènera au résultat que ses justes droits lui font ambitionner. Je devine cependant les embarras financiers qu'il peut éprouver; mais la force de son caractère suffit pour les vaincre, et l'Égypte, d'ailleurs, est certainement le pays du monde où l'on peut pendant plus longtemps faire de grandes choses avec peu d'argent. Cette crise aura un terme; l'opinion de l'Europe grandit chaque jour en faveur du vice-roi, et il n'est pas aujourd'hui un bon esprit qui ne comprenne combien a été intempestive une intervention où personne n'était d'accord ni sur le but ni sur les moyens, et dont l'exécution offrait des questions insolubles et des difficultés insurmontables. Les auteurs de cette intervention ne se sont pas doutés qu'elle serait, comme il est arrivé, plus à la charge de ceux qu'ils voulaient servir qu'à celui qu'ils voulaient combattre, et qu'elle tendrait à affaiblir encore un empire déjà si faible qu'ils voulaient ressusciter. Je pense donc que Méhémet-Ali doit persévérer dans le système qu'il suit, mais redoubler ses efforts pour arriver à traiter et à s'arranger directement avec la Porte. Le jour où il y sera parvenu, les gouvernements de l'Europe se trouveront soulagés d'un grand poids; et, joyeux d'un événement qui assurera la paix, ils s'empresseront de garantir ce qui aura été fait pour accroître les gages de la sécurité et du repos de l'avenir. Je crois donc que le vice-roi ne doit négliger aucun moyen pour arriver à ce résultat. Les Turcs éclairés de Constantinople doivent reconnaître qu'il n'y a aucun bénéfice et aucune sécurité pour l'empire turc à laisser au hasard de l'avenir et de la complication des intérêts de plusieurs son sort et sa destinée; les exaltés religieux doivent être mécontents de la politique suivie jusqu'à ce jour; ainsi le pacha doit avoir des appuis et des auxiliaires dans sa nation, dent le nombre devra augmenter chaque jour et ajouter l'influence de l'opinion à celle que lui donnent déjà sa politique habile et les moyens dont il dispose. Le triomphe de Méhémet-Ali et la consolidation de l'édifice politique qu'il a créé correspondent aux calculs et aux prévisions de mon esprit et satisferont aux sentiments que je lui porte.
«Adieu, monsieur, etc., etc.»
«Alexandrie, le 16 juin 1840.
«Monsieur le maréchal,
«J'avais eu l'avantage de vous écrire en date du 16 avril, et la récente lettre dont vous m'avez favorisé le 12 mai porte tous les caractères d'une réponse à ma susdite. M'étant parvenue après que Son Altesse le vice-roi s'était mis en voyage pour le Caire, j'ai rempli mes devoirs par l'envoi d'une exacte traduction; mais j'ai dû, en même temps, attendre un nouveau courrier avant que de prendre la plume pour la correspondance que vous avez daigné autoriser; l'absence de Son Altesse et le manque de nouvelles de quelque intérêt m'y obligeaient.
«Je suis heureux, monsieur le maréchal, de pouvoir vous annoncer que, par suite de la récente destitution de Khosrew-Pacha, la principale pierre d'achoppement étant levée, Son Altesse le vice-roi, suivant les impulsions plus d'une fois manifestées et toujours méconnues, a saisi la circonstance de la naissance d'une princesse, fille du sultan, pour donner à son suzerain un témoignage public et officiel de son respect et de son dévouement. En conséquence, aujourd'hui même, par bateau à vapeur exprès, Son Excellence Samy-Bey, général et premier aide de camp de Son Altesse le vice-roi, est parti pour Constantinople, porteur d'une lettre de félicitations analogue à la circonstance, et spécialement chargé d'exprimer à Sa Hautesse les assurances de toute sa soumission comme fidèle vassal, ainsi que de son désir de coopérer au bien de l'empire par tous les moyens à sa disposition. Son Excellence Samy-Bey a l'autorisation d'appuyer, par des témoignages de fait, les assurances dont il est porteur, parce que, dans la position actuelle des choses, ces preuves feront foi entière des sentiments obséquieux de Méhémet-Ali, et ne peuvent être attribués ni à la faiblesse ni à la contrainte.
Le vice-roi doit espérer que sa noble conduite ne sera pas méconnue et qu'elle portera ses fruits.
«Veuillez agréer, monsieur le maréchal, etc.
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Voici ma réponse:
«Monsieur,
«Je n'ai pas eu l'honneur de répondre à votre dernière lettre et de vous écrire par le dernier paquebot, parce que je n'avais à vous mander rien d'intéressant. J'attendais avec une confiance extrême le succès de la mission de Samy-Bey à Constantinople pour faire mon compliment bien sincère au vice-roi; car je m'identifie de coeur avec lui, et désire ardemment de voir terminer cette pénible affaire qui compromet le repos de l'Europe et du monde; mais je vois le temps s'écouler sans amener le résultat que j'attendais, et en même temps les révoltes de Syrie, qui retentissent beaucoup et dont on exagère peut-être l'importance, donnent du crédit aux ennemis de Méhémet-Ali, leur fournissent des arguments et raniment leurs espérances.
«Tout semblait devoir marcher rapidement à une solution favorable, quand les bruits des insurrections du Liban ont tout suspendu et rendu tout incertain. Pour ma part, j'en ai éprouvé un véritable chagrin, et je suis persuadé encore que le vice-roi, par sa vigueur et sa résolution, d'un côté, et la modération qu'il apportera ensuite, trouvera le moyen de tout terminer dans ces parages. S'il obtient ce résultat promptement, il avancera beaucoup la solution de la question principale. Dans tous les cas, je suis convaincu que le vice-roi ne manquera pas à sa destinée et sera à la hauteur des événements qui peuvent survenir.
«Je rencontre souvent M. le consul de Danemark à Alexandrie, qui s'occupe avec zèle des intérêts de l'Égypte et me semble très-dévoué au vice-roi. Je trouve du plaisir à causer avec quelqu'un dont les opinions sont aussi en harmonie avec les miennes. Il voulait partir pour Alexandrie; je l'ai engagé à rester encore, parce que je crois sa présence utile aux intérêts du pacha.
«Veuillez agréer, monsieur, etc., etc.»
Boghos-Bey me répondit:
«Alexandrie, le 16 juillet 1840.
«Monsieur le maréchal,
«Les journaux et les salons de l'Europe ont sans doute fait retentir aux oreilles des personnes marquantes que des troubles existaient en Syrie, à la montagne du Liban; car il importait à ceux qui voulaient arracher cette province à sa domination actuelle de faire exécuter un mouvement qui pût donner crédit à leurs présages diplomatiques et les établir sur le trépied de prophètes.
«Le mouvement a eu lieu, en effet; mais, comme il devait essentiellement tenir de l'essence de sa création étrangère, il ne put jamais prendre naissance dans le pays; il n'a eu aucune base fixe, aucun but avoué, aucun chef de marque. De pauvres montagnards ont été trompés; leurs yeux n'ont pu se dessiller qu'au moment où le gouvernement égyptien s'est vu dans la nécessité de prouver que, s'il leur avait accordé du temps pour se reconnaître, c'était l'effet de la magnanimité de notre vice-roi (qui veut le repentir du coupable plutôt que sa destruction) et non de la faiblesse.
«Sans faire le moindre déplacement dans les cantonnements des troupes en Syrie, et en écrivant à son fils Ibrahim-Pacha qu'il en faisait son affaire, Méhémet-Ali a réuni à Beyrouth, Saïda et Balbeck un nombre plus que suffisant de troupes pour réduire les insurgés, quand même ils auraient opposé une opiniâtre résistance. Son Altesse Abbas-Pacha fut envoyé d'Égypte pour commander en chef les opérations.
«Vous comprendrez, monsieur le maréchal, que, ces dispositions achevées, tout devait se terminer sans autre délai. On signifia aux chefs insurgés, gens de nulle valeur, de mettre bas les armes; ils firent sentir qu'ils se rendraient si on leur assurait des avantages personnels. Une pareille proposition faisait sentir que le mouvement insurrectionnel demeurait toujours factice et n'avait point de racine dans la population; mais il aurait été honteux de l'accepter, et, après avoir signifié le refus, on en vint aux armes.
«Cette démonstration fit évanouir tous les projets conçus sur l'opinion d'une faiblesse qui n'existait que dans des cerveaux malades; on s'empressa de livrer les armes et d'implorer le pardon.
«Je renouvelle, monsieur le maréchal, etc.
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
«Alexandrie, le 27 août 1840.
«Monsieur le maréchal,
«J'ai eu l'honneur de recevoir et de soumettre à Son Altesse le vice-roi la lettre que vous avez bien voulu m'adresser le 25 juillet dernier. Son Altesse, qui apprécie en tout temps vos bons conseils, a remarqué avec plaisir une coïncidence nouvelle dans les idées; les troubles de la Syrie ont été apaisés par la vigueur de sa résolution, accompagnée et suivie de sa modération. Aussitôt que les Maronites ont quitté la partie et remis leurs armes, la montagne du Liban a été évacuée par les troupes, afin de prévenir les excès auxquels leur présence aurait pu donner lieu; les chefs mêmes des révoltés ont obtenu la vie sauve et ont été expédiés au Sennaar.
«Il a été fort malheureux que les cabinets de l'Europe, très-mal renseignés depuis quelque temps par leurs agents officiels, aient pu croire que de pareils troubles, dans une province comme la Syrie, pussent se changer en insurrection générale. Aucun motif de plaintes sérieux n'avait été donné, et ceux qui ont forgé des griefs pour remuer les masses ne sont parvenus à séduire qu'un petit nombre; les faits l'ont prouvé à l'évidence. Ces troubles mêmes auraient été plus tôt étouffés si Son Altesse le vice-roi n'avait pas ordonné à Son Altesse Ibrahim-Pacha de ne point s'en inquiéter, qu'il en ferait son affaire.
«Cela est d'autant plus malheureux, qu'il a pu faire prendre avec une précipitation que rien ne saurait justifier, et presque _ab irato_, une décision à Londres, criante d'injustice contre Son Altesse le vice-roi, et tellement criante, qu'elle a été repoussée à Constantinople même parmi les ennemis de Méhémet-Ali; mais les personnes dirigeantes n'ont d'autre planche de salut que l'importance que leur donnent la question actuelle et l'appui de l'étranger.
«Rifaat-Bey, commissaire de la Porte, a notifié cette décision à Méhémet-Ali, le 16 août. Son Altesse lui a exprimé combien il était peiné de voir que le sultan, qui lui avait fait concevoir, depuis son avènement au trône, les meilleures espérances d'un arrangement direct plus ou moins éloigné, et toujours basé sur le dévouement de Méhémet-Ali à sa personne et au bien de sa nation, voulût s'appuyer sur une décision prise à l'étranger sur des pièces fausses ou erronées; qu'elle croyait, d'après cette tournure des affaires, devoir s'en remettre à la médiation de la France, mieux instruite et plus désintéressée dans la question; qu'elle n'attaquerait pas en attendant, ne voulant point se prévaloir des circonstances, mais qu'elle se tiendrait en mesure de repousser la force par la force.
«Les quatre consuls généraux ont ensuite adressé à Son Altesse leurs réflexions sur la nécessité de se soumettre à la décision émanée; et, comme le vice-roi en a témoigné le désir, ces réflexions furent remises par écrit, escortées d'une lettre d'accompagnement. Hier 26, Rifaat-Bey, avec les quatre consuls généraux qui seuls ont empêché son retour à Constantinople, depuis la réponse qui lui a été donnée, s'est présenté de nouveau à Son Altesse le vice-roi, espérant sans doute que son opinion se serait modifiée depuis l'arrivée de la presque totalité de l'escadre anglaise sur notre rade, avec l'amiral Stafford et deux frégates autrichiennes. Son Altesse se contenta de lui dire «Dieu seul prend et distribue les empires.» Le consul anglais voulant répliquer, le vice-roi dit alors: «Tout est inutile, car je n'ai rien d'autre à ajouter.»
«Notre côte est garnie de batteries, pour empêcher un coup de main. Il y a assez de troupes pour repousser un débarquement; d'autres sont en marche et arriveront demain probablement. Les vaisseaux sont embossés sur deux lignes, dans le port, près des passages, et quatre d'entre eux défendront spécialement l'arsenal et le bassin où l'on a placé les autres navires moindres, préparés pour être coulés bas dans le cas d'urgence. La grande passe du port a été fermée avec des caissons remplis de lest; de sorte que les seuls bâtiments avec très-peu de tirant d'eau pourront entrer dans le port vieux.
«Les provenances du dehors sont, par les pilotes, conduites dans le port neuf, où les navires marchands débarqueront; ils ne passeront dans le port vieux qu'après s'être assurés par la visite qu'ils sont vides, prêts à charger, et n'ayant pas de matières inflammables.
«Je ne finirais pas si je vous détaillais toutes les mesures qui ont été prises, ou qui se prennent par précaution.
«La Syrie est complétement tranquille. Les propositions que le commandant Napier a faites à Son Excellence Abbas-Pacha, le 14 août (deux jours avant la notification de la décision de Londres à Méhémet-Ali), ont été repoussées; il en a été de même des ouvertures faites à Hassan-Pacha, général de division des troupes de Constantinople.
«L'émir Bechir a assuré le vice-roi de toute sa fidélité et du désir de la Montagne, qui ne veut ni étrangers ni insurrection.
«Des corps de troupes nombreux gardent toutes les côtes de la Syrie, et les vaisseaux anglais ne pourront, en dernière hypothèse, jamais commander au delà de la portée de leurs canons.
«Son Altesse Méhémet-Ali a bon espoir que l'on saura enfin la vérité en Europe, et qu'on reconnaîtra combien l'on a été trompé sur la portée de la prétendue révolte de la Syrie. Que si on s'est fourvoyé une seconde fois, le 15 juillet, à Londres, comme on s'est fourvoyé à Constantinople en réclamant la demande d'intervention, il y aura toujours moyen (à moins qu'on ait des raisons pour soulever une guerre générale) de conseiller au sultan d'user de sa munificence, et, en faisant un acte de souverain favorable à Méhémet-Ali, rendre à la Turquie sa force et à l'Europe le repos.
«Je suis, etc., etc.
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Ma réponse était conçue en ces termes:
«Monsieur,
«Mon retour tardif à Vienne m'a empêché de répondre par le paquebot dernier à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 août, et en même temps de vous entretenir de la mesure insensée prise à Constantinople contre le vice-roi. Vous imaginez sans peine la sensation que j'en ai ressentie; mais ce que je regrette de ne vous avoir pas dit plus tôt, c'est que cet acte, qui a eu une désapprobation universelle, a mécontenté de la manière la plus vive le prince de Metternich, et que l'internonce autrichien, qui y a concouru, a été l'objet de son blâme le plus sévère. Cet événement, jugé partout en Europe de la même manière, accélérera je l'espère la fin d'une crise dont tout le monde souffre, et servira probablement les intérêts du vice-roi, au lieu de leur être contraire. L'attitude qu'il a prise et qu'il conserve, les concessions qu'il a faites en dernier lieu, et qui paraissent suffisantes à tout ce qui n'est pas aveuglé par la passion, sont des motifs de croire que tout s'arrangera bientôt. C'est un voeu que je forme ardemment; personne ne s'en réjouit davantage, comme personne plus que moi n'admire plus sincèrement la dignité et la raison qui ont constamment présidé aux résolutions du vice-roi.
«Veuillez, etc., etc.»
«Alexandrie, le 16 septembre 1840.
«Monsieur le maréchal,
«J'ai eu l'honneur de vous adresser ma dernière lettre sous date du 27 août dernier; et, sans en attendre la réponse, je suis l'engagement pris avec vous, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant de ce qui se passe dans nos contrées.
«Son Altesse le vice-roi a fait appeler les quatre consuls généraux, quelques jours avant l'expiration du dernier terme, et leur a déclaré qu'il acceptait la disposition du traité de Londres quant à l'hérédité de l'Égypte, etc.; mais que son intention était, en fidèle vassal, de représenter à son souverain ses services passés, et d'obtenir de lui et de l'équité de ses augustes alliés une plus large part en ce qui concerne la Syrie. Sa dépêche fut envoyée à Constantinople, d'où elle aura été communiquée aux principales cours d'Europe.
«Lorsque le terme expira effectivement, Son Altesse le vice-roi étant indisposée, elle délégua Son Excellence Samy-Bey pour recevoir les commissaires de la Porte et MM. les consuls généraux. Cette séance ratifia officiellement ce qui avait déjà été dit et proposé dans la première.
«Rifaat-Bey partit alors pour Constantinople. Par cette conduite, Son Altesse, qui est bien décidée à résister à l'injustice et à ne céder qu'aux armes ce qu'il doit à ses armes, a voulu prouver qu'il aime à tenir de son souverain cette faveur et ne veut nullement empiéter sur ses droits; mais, d'un autre côté, si la politique passionnée des étrangers ne reconnaissait pas qu'il ouvre une dernière porte pour la pacification de l'Orient, qu'il ne peut aller plus loin; si on avait des arrière-pensées contre l'existence de l'empire et qu'on voulût sa destruction en commençant par lui tirer le peu de sang qui reste dans ses veines, alors, dis-je, le devoir de Son Altesse se trouvera tracé.
«Méhémet-Ali, obligé, forcé de lutter, soit pour son existence, soit pour sauver l'empire, n'aurait plus de ménagement à garder. Il sait bien qu'en dépit de tous les efforts rien de sérieux ne peut être tenté contre lui qu'au printemps prochain; et, à moins que tout sentiment de justice, à moins qu'il y ait dans tous les cabinets, chez toutes les nations intéressées à la tranquillité de l'Orient, un éblouissement dont on ne saurait se rendre compte, il ne sera pas seul dans la lutte. L'histoire n'aura pas à dire que toutes les nations policées se sont coalisées pour étouffer la civilisation renaissant en Orient par l'Égypte, qui avait été son premier berceau.
«J'ai dit étouffer la civilisation renaissante, parce qu'il est inévitable que les pachas de la Porte se borneraient à des démonstrations, comme l'on fait à Constantinople, et que Méhémet-Ali et sa dynastie peuvent seuls donner le complément aux institutions solides implantées sur ce sol.
«Je déplore toujours que le cabinet autrichien, ami réellement de la Turquie, se soit laissé entraîner par je ne sais quelle illusion ou quelle nécessité. On s'accorde à dire que Son Altesse le prince de Metternich avait énoncé une opinion contraire: en effet, le plus habile diplomate de notre siècle devait mieux apprécier les choses qu'il ne l'a fait.