Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 12
Les puissances de l'Europe, dont les conférences sur les affaires d'Orient n'amenaient aucun résultat, avaient des vues différentes, car la France voulait la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, tandis que l'Angleterre avait la passion de la détruire; aussi se séparèrent-elles, et tout à coup le traité du 15 juillet, qui consacrait une alliance hostile à l'Égypte, fut signé entre l'Angleterre, l'Autriche et la Russie. On avait réclamé l'adhésion de la France, sans la mettre dans le secret absolu des conventions arrêtées, mais non encore signées. La légèreté de l'ambassadeur de France et une sorte de hauteur dédaigneuse l'empêchèrent d'ajouter foi aux avis confidentiels qui lui furent donnés par le ministre d'Autriche. Le gouvernement français apprit avec étonnement qu'il était exclu d'un concours où il aurait pu exercer une influence utile.
L'Angleterre était seule passionnée dans cette question; l'Autriche et la Russie agissaient de complaisance, et peut-être croyaient-elles sans danger pour Méhémet-Ali les faibles armements dont il était menacé, et qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui voulait le sauver et qui par son isolement était maîtresse de ses actions, s'effraya trop du danger de faire éclater, par une attitude ferme et décidée, une guerre dont personne ne voulait. Une seule démonstration eût tout terminé à notre gloire. Il fallait, au lieu de rappeler l'escadre à Toulon, l'envoyer à Alexandrie avec de doubles équipages pour remplacer à bord de l'escadre ottomane les matelots turcs que l'on aurait fait débarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie française avec un général intelligent et de choix à Saint-Jean-d'Acre pour y tenir garnison; leur présence eût assuré le repos et l'obéissance des Maronites et prévenu l'insurrection générale du Liban, véritable danger de Méhémet-Ali.
Le début de la lutte eût été terrible pour l'alliance par suite de notre grande supériorité; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se fussent décidés à réunir plus de moyens et à ajourner les hostilités, la saison avancée forçait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver, les esprits se seraient calmés; tout se serait pacifié; la puissance de Méhémet-Ali était sauvée, et le but que se proposait lord Palmerston avec tant d'audace était manqué.
J'ai dit que l'Égypte, source de richesses inépuisables, peut être mise à l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme un réduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui viendraient en aide à l'empire, comme le feraient ses alliés d'Europe s'il était attaqué. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour parvenir à la rendre telle, il suffit de rétablir le lac Maréotis, en y introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace étroit par lequel serait établie sa communication avec la mer. Cette mer intérieure, portant une flottille, conserverait à cette place, à plus de trente lieues dans l'intérieur de l'Égypte, des communications d'où elle pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empêcher toute descente. Un débarquement est impossible sur la côte du Delta; il en est presque de même au-dessous de Damiette. Reste donc le désert de Syrie, qui se trouve impossible à traverser pour peu qu'il soit défendu par quelques forts véritables qui assurent la possession des puits. Ainsi, par toutes ces circonstances, il entrait dans les intérêts bien entendus de la force de l'empire ottoman de conserver Méhémet-Ali puissant et grand, assuré qu'une fois tranquille sur son existence politique il consacrerait pour le soutien de son maître et la défense de l'empire dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il l'avait déjà fait avec empressement lors de la guerre contre la Grèce révoltée, quand le sultan lui fit la demande de son armée et de sa flotte. C'était cependant toujours au nom de l'intérêt et du salut de l'empire ottoman que l'on s'occupait de détruire son meilleur appui, celui qui aurait pu et dû être le bras droit du sultan.
L'Angleterre était conduite dans sa politique haineuse et ardente contre Méhémet-Ali tout à la fois par ses passions contre la France et par un intérêt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des préférences dont la France était l'objet en Égypte, et rêvant la possession de ce pays. Sans le langage énergique de la France et de l'Autriche, elle eût obtenu ce résultat. Ce but manqué, lord Palmerston voulait au moins enlever à l'Égypte tout moyen de résister quand la situation de l'Europe lui laisserait la faculté de s'en emparer.
Si quelques doutes pouvaient subsister à cet égard, ils seraient facilement levés si on réfléchit avec quelle instance et quelle ténacité le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de fer pour établir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait eu la pensée d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il paraît qu'on y a renoncé. J'ai démontré dans le cours d'un autre ouvrage combien cette construction était inutile, difficile et inopportune; et cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insensé que celui de la vallée du Nil. S'il a pour objet spécial de diminuer le temps nécessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le temps nécessaire pour effectuer ce voyage est déterminé par la marche des bâtiments à voile et à vapeur sur les différentes mers à parcourir, on demande quel avantage il pourrait y avoir à économiser un ou deux jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps général ne peut être raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation dans l'intérieur de l'Égypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune marchandise d'Europe n'arrive en Égypte pour y être vendue. Ce pays ne consomme à peu près rien: des toiles suffisent pour l'habillement du peuple, et, pour la classe élevée, fort peu nombreuse, des draps fabriqués sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les conduire à Alexandrie. Dans la haute Égypte, les transports ne peuvent s'éloigner de son cours, à cause même du peu de largeur de la vallée. Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient. Trois ou quatre petits bateaux à vapeur suffiraient et au delà à tout le mouvement commercial de l'Égypte. Quant aux transports des individus, il suffit d'avoir entrevu l'Égypte pour être assuré qu'aucun fellah ne payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course fût-il réduit à un médin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilité, aucun emploi possible; et, par conséquent, l'idée de le construire est complétement dépourvue de bon sens et de raison.
Il y a sans doute cependant un but caché, et il ne peut être que d'établir partout des ateliers anglais, de multiplier les établissements anglais, d'accoutumer les Égyptiens à voir partout des Anglais commander et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et après avoir pris une espèce de possession, ils puissent se déclarer les maîtres du pays. Voilà le véritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multiplié ses efforts pour refuser une concession que Méhémet-Ali n'avait jamais voulu accorder.
Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des matériaux aux Égyptiens, matériaux qui ne leur serviront à rien, et en exécutant des travaux chèrement payés, qui ne donneront aucun résultat utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des trompés; mais, assurément, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront les capitaux nécessaires pour créer et établir un chemin de fer dans la vallée du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour régler ainsi leurs intérêts.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIÈME
«Alexandrie, le 6 août 1839.
«Monsieur le maréchal,
«Une lettre reçue par le bateau à vapeur français, arrivée ici le 4 de ce mois, et datée de Carlsbad, le 9 juin écoulé, m'a fourni l'occasion de soumettre à Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et très-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le maréchal. Son Altesse y a été doublement sensible et par l'autorité de leur source et par le témoignage de bon souvenir. Elle m'a spécialement chargé d'invoquer pour l'Égypte la continuation de cette amitié si précieuse à laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien noble aliment. Son Altesse espère aussi qu'ayant différé le voyage de Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le maréchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos écrits, qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le maréchal, l'Égypte compte parmi ses plus beaux moments celui où vous l'avez honorée de votre présence: on y connaît aussi que «l'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.» Elle a toute confiance dans vos sentiments.
«En ce moment, votre présence auprès de personnes augustes ne peut être que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitués à voir surgir en Turquie des hommes de la trempe de Méhémet-Ali (et ils sont fort rares, en effet), ont dû apprécier la conduite pleine de convenance, de modération et de dignité qu'il a tenue dans les circonstances critiques où le plaçait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan. La victoire éclatante qui a dissipé l'armée sous les ordres de Masin-Pacha a dû moins les surprendre, parce que de vous-même, monsieur le maréchal, ils avaient appris la supériorité en instruction, discipline et courage des troupes égyptiennes, et ils auraient vainement cherché un meilleur juge en cette matière; mais ce qui ne doit pas manquer de produire une sensation propre à provoquer leur sympathie pour Méhémet-Ali, c'est la modération dont il a fait preuve lorsqu'il s'est trouvé victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut être grand, de cette grandeur d'âme qui est le partage des hommes vraiment prédestinés: toute hostilité cessa au même instant. Ce qu'il demandait constamment pour sa sécurité et celle de sa famille, pour la conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger violemment par la force, l'hérédité pour tous les pays sous sa domination, aucun excepté, il le demande au nouveau sultan, Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui déclarant qu'il ne fera point la guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique, méritée, non arrachée par la violence, et promet son concours à la réorganisation et à la défense de l'empire, qu'il veut, avant tout et par-dessus tout, uni et formidable.
«Il est vrai qu'en même temps il porte au pied du trône l'expression de son désir de voir éloigner de la direction des affaires le sadi-arem actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de personnalité. Méhémet-Ali est d'un caractère trop supérieur pour s'arrêter à l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet homme, qui a voué à lui-même et à bien d'autres personnages éclairés une haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman, dans sa position éminente de sadi-arem, avec un sultan si jeune. Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la férocité, et, pour le triomphe de ses créatures et de ses convenances, il n'aurait égard ni à aucune tête respectable ni à aucun principe; tout moyen lui est licite, dût-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire à feu et à sang. Nous ne sommes plus dans un siècle, monsieur le maréchal, où la puissance d'un pareil grand vizir puisse être maintenue; ceux qui le soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie, s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste.
«Méhémet-Ali s'attend à voir ses demandes exaucées pour le bien de tous et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en était autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes modifications; il est résolu, et sans retour, de se maintenir dans sa position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une portion seulement de ce qu'il possède, il devrait croire qu'on veut détruire le peu de vitalité qui existe encore dans l'empire et sa nationalité; il se croirait dans la nécessité d'une résistance d'autant plus opiniâtre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale. Méhémet-Ali, même avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut faire encore avec du courage et de la résolution.
«Agréez, etc., etc.
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Voici les deux lettres que je lui écrivis en réponse:
«Vienne, le 8 septembre 1839.
«Monsieur,
«J'ai reçu avec un véritable plaisir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 6 août, qui vient seulement de me parvenir. Je me suis identifié avec les intérêts de l'Égypte, avec la cause de Méhémet-Ali, et j'ai joui du succès de ses armes. Aussi toutes les nouvelles qui viennent de votre pays sont-elles remplies d'intérêt pour moi, et, quand elles me sont adressées, elles sont reçues avec reconnaissance. J'accepte, monsieur, avec empressement la promesse que vous me faites de m'écrire souvent, et je prends l'engagement de vous répondre exactement.
«J'ai joui beaucoup de la victoire de Nézib; elle a satisfait mon penchant et réalisé mes prédictions. J'avais annoncé à tout le monde ici et répété à satiété que, s'il y avait une collision, l'armée ottomane serait, non-seulement battue, mais encore dispersée et détruite, et il me semble que les choses se sont passées précisément ainsi. J'ai reçu de Soliman-Pacha une relation très-intéressante de la bataille, que j'ai communiquée à plusieurs personnes; lue avec un grand intérêt, elle a appris à chacun combien l'armée égyptienne est devenue manoeuvrière, car on ne pouvait pas exécuter le mouvement décisif qui a été fait sans avoir des troupes très-instruites et très-disciplinées.
«Vous imaginez bien que toutes les affaires qui vous concernent sont l'objet de toutes les conversations et l'aliment de tous les discours. Chacun a son système, et, pour mon compte, je remets à une époque peu éloignée à vous communiquer mes idées à cet égard, pouvant profiter alors d'une occasion sûre; mais tout le monde s'accorde à trouver que le vice-roi a prouvé une grande habileté en montrant une si grande longanimité avant l'explosion, en apportant ainsi à l'Europe la preuve qu'il ne voulait pas sortir des limites de ses droits reconnus, et en s'en tenant à une défensive légitime et nécessaire. En cette circonstance, il est vrai, il a été servi puissamment par les passions et l'aveuglement de ses ennemis; mais c'est un auxiliaire précieux pour arriver à ses fins, dont un homme aussi véritablement habile que Méhémet ne manque jamais de profiter.
«Le vice roi a grandement raison de vouloir aujourd'hui fonder l'avenir et la puissance de sa famille; car, assurément, l'occasion est favorable. Je ne puis qu'applaudir aux assurances qui terminent votre lettre: elles conviennent à sa position, et je ne puis qu'approuver une politique que je crois promettre des avantages, ne pas présenter de véritables dangers; mais il ne doit cependant pas perdre de vue que le résultat doit être de faire arriver, le plus tôt possible, à un état de choses définitif. Au surplus, je reprendrai la plume incessamment et je m'expliquerai d'une manière plus intelligible.
«Soyez assez bon, etc., etc.»
«Vienne, le 10 septembre 1839.
«Monsieur,
«Je tiens ma parole et reprends la plume pour vous parler de nouveau des intérêts de Méhémet-Ali et du jugement que je porte sur la situation des choses. Je vous répéterai encore combien j'ai joui de voir le pacha, dès le début, adopter une marche si sage et montrer une si grande modération. Cette conduite l'a beaucoup élevé dans l'opinion, et il a montré en cette circonstance, par son calme, que ses actions sont le résultat de combinaisons positives et de projets conçus avec autant de maturité qu'exécutés avec résolution.
«Une seule chose m'a étonné après la victoire, c'est qu'il ait confondu avec une affaire aussi capitale et d'une aussi grande portée que la possession héréditaire de ses États pour sa famille une question de personnes, question momentanée et transitoire. Assurément, je sais tout ce qu'est Khosrew-Pacha, et le peu d'estime qu'il mérite; mais il avait naturellement une grande influence sur le Divan, et, si son renvoi n'eût pas été une des conditions imposées par le vainqueur, nul doute que les demandes de Méhémet-Ali n'eussent été immédiatement accordées. Une fois le traité fait, signé et accepté, les puissances de l'Europe n'avaient plus rien à faire. Elles ne pouvaient plus intervenir que pour assurer l'existence du nouvel ordre de choses, garantir à chacun la jouissance de ses droits, et fonder d'une manière durable la paix de l'avenir. Au lieu de cela les puissances sont arrivées assez à temps pour se placer au milieu d'intérêts qui leur étaient assez étrangers, et elles ont compliqué la question, sans qu'il puisse en résulter aucun avantage pour elles, en laissant cependant une chance ouverte à de nouvelles combinaisons qui peuvent naître à chaque moment. Je trouve donc qu'autant cette intervention commune était utile, convenable, d'une sage prévoyance avant la bataille, autant elle est peu à sa place aujourd'hui. Vous savez sans doute que le concert qui s'établissait, il y a six mois, pour l'exercer était la conséquence et le résultat des lettres que vous m'avez écrites, et dont j'avais fait un utile usage pour éveiller la sollicitude des puissances pour prévenir une collision et ses suites, et pour contribuer à assurer l'avenir de la famille de Méhémet-Ali.
«Cependant cette intervention, non-seulement n'est pas opportune à exercer en ce moment, mais elle perd son caractère par le peu d'accord qui règne. La Russie paraît se refuser maintenant à en faire partie; le gouvernement français se prononce d'une manière formelle pour Méhémet-Ali et se sépare de l'Angleterre dans les mesures hostiles que celle-ci serait tentée d'employer. L'Autriche, par sa position géographique, ne peut exercer qu'une influence morale, et le nom de la Prusse ne doit être prononcé que pour mémoire. Voilà donc de quoi se compose cette action de l'Europe. Je pense que, dans un semblable état de choses, le pacha a beau jeu pour tenir le langage qu'il a pris, car il ne court aucun danger véritable. Encore une fois, la France est son amie, et la Russie veut rester neutre. Celle-ci cependant pourrait seule agir d'une manière directe et redoutable sur la Syrie; mais, si le cas arrivait, l'Angleterre frémirait de rage en voyant les Russes avancer sur l'Euphrate, et cependant l'Angleterre veut dicter des lois, sans en avoir les moyens. On ne comprend pas la fureur aveugle de cette puissance contre Méhémet-Ali, fureur que rien ne motive et rien ne justifie. Elle prend ici l'ombre pour le corps, et, par des alarmes imaginaires, elle peut faire naître des événements dont les conséquences seraient bien plus graves, et d'une bien autre importance pour elle et le repos du monde que ceux qu'elle redoute en ce moment.
«Je crois donc que le pacha n'a à craindre que la flotte anglaise; mais, excepté un blocus du côté de l'Égypte, qui pourrait le gêner, et qui, dans tous les cas, ne saurait être que momentané, je ne vois pas ce qui le menacerait. C'est aujourd'hui à Méhémet-Ali à calculer le plus ou moins grand inconvénient qui résulterait pour lui de ce genre d'hostilité, car il est vrai qu'il a besoin d'une libre navigation pour assurer l'envoi de ses produits en Europe et en recevoir la valeur.
«Mais, tout en abondant dans le système qu'il suit, j'engage le vice-roi cependant à ne pas perdre de vue que son but est d'assurer l'avenir de sa famille et de fonder une dynastie. Or, quelle que soit sa possession actuelle, le but ne sera atteint que lorsqu'il sera reconnu, sous le rapport nouveau, par les puissances de l'Europe; car leur concours unanime, d'accord avec les délibérations du sultan, peut seule mettre la dernière main à l'édifice qu'il élève. C'est donc à atteindre ce résultat le plus tôt possible que tous ses efforts doivent tendre; il faut que Méhémet-Ali se consulte pour savoir sur quoi il peut se relâcher et le fasse connaître par insinuation et sans éclat. Les puissances, s'étant engagées dans cette affaire, ne voudront pas, pour leur propre honneur, renoncer à obtenir de meilleures conditions du sultan, puisque c'est dans ce but avoué qu'elles se sont mises en avant. Mais je crois qu'elles se contenteront de peu de chose et saisiront le premier prétexte pour conclure, et qu'il leur tarde de terminer, au moins celle dont je suis plus à même de connaître les intentions. Il est donc dans l'intérêt du pacha de leur en offrir l'occasion. En un mot, je crois qu'au langage calme et fier que Méhémet a pris, à la résolution sage de rester en place et d'attendre, il serait bon de faire des ouvertures secrètes, et de s'adresser ici où rien de malveillant n'existe, et à la France, dont les sentiments sont énergiquement prononcés en sa faveur. Quant à la flotte, quels qu'aient été les cris à cet égard, mon opinion personnelle est tout entière d'accord avec la conduite qu'a tenue le pacha, et il ne doit s'en dessaisir qu'au moment où il aura tout terminé.
«Voici, monsieur, une longue lettre; je vous ai dit ma pensée sans réserve.
«Veuillez bien, monsieur, etc., etc.»
Ces deux lettres furent écrites, la première pour accuser réception, et l'autre pour leur parler avec abandon des intérêts du pacha, ayant une occasion sûre pour faire arriver ma lettre à Trieste avant le départ du bateau à vapeur. Je ne voulus pas envoyer cette lettre par la poste, quoiqu'elle ne contînt assurément rien que je ne puisse avouer; mais, les sentiments du prince de Metternich envers le vice-roi n'étant plus nullement en harmonie avec ceux que je lui portais, je trouvai superflu de le mettre dans la confidence de ce que je lui écrivais.
Cette correspondance se poursuivit, et je continuai à recevoir de fréquentes lettres de Boghos-Bey et à lui communiquer mes idées sur la situation du vice-roi et le parti qu'il avait à prendre. Cette partie de notre correspondance se compose des lettres suivantes et nous amène jusqu'au moment de la signature du traité du 15 juillet.
«Alexandrie, le 6 octobre 1839.
«Monsieur le maréchal,
«Je m'empresse de vous faire connaître en mon pouvoir les lettres que vous avez daigné m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tournée dans la Basse-Égypte, est arrivé au Caire dans la journée d'hier. Nous l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forcé, monsieur le maréchal, de retarder une réponse catégorique jusqu'au prochain courrier du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu.
«Recevez, etc., etc.
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
«Alexandrie, le 27 octobre 1839.
«Monsieur le maréchal,
«En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser réception des lettres que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je différais la réponse catégorique au courrier suivant, à cause de l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai prévenu mon frère de Trieste que son arrivée était immédiate; en effet, Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps était trop court pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma promesse.