Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 11

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Ibrahim-Pacha eût dû choisir ce qu'il avait de plus disponible dans ses troupes, et se placer sur le revers du Liban, en face du point de débarquement des Anglais et à deux ou trois lieues; stimuler ses troupes par tous les moyens possibles, et faire occuper les points principaux du Liban par le reste de son armée afin d'imposer une crainte salutaire aux Maronites. Dix à douze mille hommes qu'il eût eus sous la main lui auraient donné les moyens de jeter à la mer les cinq ou six mille Turcs qui s'avançaient réunis à douze cents Anglais, force réelle de l'expédition. Un masque de troupes, laissé dans le Taurus, suffisait pour couvrir la Syrie contre le corps turc qui venait de l'Asie Mineure. La question allait se décider sur le bord de la mer. Les véritables ennemis étaient les Maronites. Il fallait les contenir et ils se trouvaient hors d'état de rien entreprendre le jour où les troupes de débarquement auraient été battues. Osman-Pacha, avec un détachement, fut dirigé sur le point où Ibrahim, à la tête de ses troupes, aurait dû se placer lui-même. Les forces d'Osman battues, tout fut dit. L'opinion, chez les Égyptiens, détruisit tout moyen ultérieur de défense, donna une confiance sans bornes à la population insurgée, détermina la défection de l'émir Bechir; tandis que, si la marche offensive des troupes débarquées eût été repoussée, et que les Anglais eussent été forcés de regagner leurs vaisseaux, les six mille Turcs débarqués désertaient et venaient se joindre aux troupes de Méhémet-Ali. C'est donc dans ce combat misérable, sans importance comme fait d'armes, mais immense sous le rapport de l'opinion, qu'est la solution de la campagne. Mais, après cet événement, il y avait encore bien des ressources. Il est vrai que celui qui n'avait pas compris une chose si simple ne pouvait remédier à ses fautes en adoptant le système qu'il avait alors à suivre.

Ibrahim-Pacha laissa ses troupes éparpillées sur la côte, dans de petites places qui toutes furent enlevées successivement, ce qui augmenta encore l'effet de l'opinion qui lui était contraire.

Puisqu'il avait laissé éclater la révolte du Liban, et que les troupes ne voulaient pas combattre, il devait les éloigner et les réunir, afin de les retremper par l'ascendant de son autorité et les moyens de toute espèce qu'il avait encore à sa disposition. Il devait évacuer sans retard le Taurus et toute la côte, excepté Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et Gaza, et placer toute son armée en Palestine, sur les bords du Jourdain à Nazareth, à Jérusalem, ayant ses avant-postes jusque sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Un corps de huit à dix mille hommes serait resté à Damas pour lui assurer les ressources de cette ville importante, et, se trouvant à l'est de l'Anti-Liban, ce corps aurait pu conserver la libre communication avec l'armée. La principale force de la cavalerie eût été réunie dans la plaine d'Esdrelon, d'où elle aurait pu se porter dans toutes les directions. La communication avec l'Égypte se trouvait assurée. On pouvait en recevoir des secours. Saint-Jean-d'Acre, ainsi appuyé, était difficile à prendre.

Je sais bien que, vu la manière dont les choses se sont passées à l'égard de cette ville, toutes ces dispositions n'eussent pas empêché l'ennemi de s'en emparer; mais il était facile de la mettre en meilleur état de défense. D'abord il fallait blinder le magasin à poudre, afin de le mettre à l'abri des bombes, et, à cet égard, les Turcs, même les anciens Turcs, en savent autant que nous. Cette explosion ne devait donc pas avoir lieu. Ensuite, jamais défense maritime n'a été moins bien préparée. En visitant Saint-Jean-d'Acre, j'avais remarqué le mauvais système de batteries placées sur des terrasses voûtées, protégées seulement par un parapet en pierre, et je me suis fatigué à répéter à Méhémet-Ali que ces sortes de défense ne signifient rien; que la maçonnerie, en fortifications, pour être utile, doit être couverte, et que ce qui est en vue du canon de l'ennemi doit être en terre et suffisamment élevé, pour mettre à l'abri les défenseurs; qu'ainsi, à Saint-Jean-d'Acre, si l'on ne pouvait pas régulariser la défense, il fallait placer extérieurement des batteries sur le bord de la mer, en avant des remparts; mais tout cela a été oublié. Les canonniers cependant sont restés à leur poste et se sont fait tuer bravement. On ne peut concevoir de quelle stupidité était doué leur commandant, puisque, ayant vu, la veille de l'attaque, des chaloupes ennemies établir des bouées dans des points déterminés, il pensa que c'était l'indication du lieu où les vaisseaux devaient s'embosser, tandis que c'était celle des bas-fonds qu'il fallait éviter. Il fit, dès ce moment, pointer les canons de la forteresse sur les points où personne ne devait se présenter, et, le lendemain, les vaisseaux s'avançant beaucoup plus près qu'il ne l'avait supposé, il n'imagina pas de faire pointer plus bas. Toute l'artillerie égyptienne tira par-dessus les vaisseaux, et, ne les atteignant pas, se borna, par son feu, à percer quelques voiles et à endommager quelques manoeuvres.

Si, au contraire, Saint-Jean-d'Acre eût été mieux disposé contre l'attaque d'une flotte, celle-ci eût éprouvé des périls, et la ville eût moins souffert. La garnison, en liaison avec l'armée, eût été encouragée. Comme, pour prendre une place maritime qui se défend, il faut d'abord débarquer et l'envelopper, jamais les Anglais et les Turcs n'auraient osé exécuter leur descente et s'éloigner de la côte, parce que, dans un pays ouvert, sans cavalerie, et loin de leurs alliés, les Maronites, qui n'auraient pas osé quitter les montagnes, ils pouvaient être accablés. Dès ce moment, la résistance de Saint-Jean-d'Acre rétablissait tout. La campagne se prolongeant, et l'hiver étant arrivé, les Anglais, forcés de s'éloigner d'une côte dangereuse et sans abri, devaient remettre au printemps la suite de leurs opérations.

On avait alors du temps devant soi, et tout était changé. L'armée égyptienne, renforcée par les envois de l'Égypte, reprenait, après le départ des Anglais, possession des pays qu'elle avait évacués. Les insurgés du Liban auraient pu être châtiés, et, l'année suivante, tout était à recommencer de la part des alliés.

Jamais, je le répète, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et le sort d'une armée. Le plan ci-dessus développé pendant les opérations, je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu alors le prince de Metternich. L'armée égyptienne avait toujours sa retraite sur l'Égypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait maîtresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tête est militaire, n'ait conçu et voulu ce système d'opérations; mais, éloigné de son chef, il n'a pu exercer sur lui une salutaire influence.

Je n'écris pas l'histoire de cette misérable et déplorable campagne. Ainsi je n'entrerai pas dans plus de détails à cet égard. On sait ce qui arriva; on connaît cette retraite par le désert, au milieu de l'hiver, avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui entraînèrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent réduits à suivre cette direction. Soliman-Pacha, chargé du commandement de cette colonne, a montré, par la force d'âme et l'énergie qu'il a déployées, tout ce qu'il vaut, et il a justifié pleinement le cas que je fais de lui et les éloges que je lui ai donnés.

Les éléments de résistance étaient devenus nuls pour Méhémet-Ali, et il était évident que cette fatalité, ces illusions et cette force de l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientôt sa perte en Égypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombât pas, et cette circonstance, au moment où il était obligé de combattre corps à corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgré la mauvaise foi de celui-ci, qui ne se démentit pas un seul moment.

Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intérêts de la paix du monde, et, satisfait d'avoir échappé aux épouvantables chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards. Plus qu'un autre, il avait peine à croire aux résultats que la combinaison politique dans laquelle il était entré, peut-être bien légèrement, avait amenés, à l'étonnement du monde entier. Aucun, au surplus, de ceux qui y ont concouru n'a porté un jugement différent sur cette issue; mais lui n'a pas manqué une occasion de le proclamer.

Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre. Dans l'instant où la décomposition de l'armée égyptienne s'était opérée, il n'était plus possible d'espérer des chances favorables pour Méhémet-Ali.

Je l'engageai donc à accepter tout de suite, sans plus de difficultés, les propositions qui lui étaient faites, en prenant cependant des garanties pour qu'elles fussent exécutées de bonne foi, et ces conseils ne lui ont pas été donnés en vain. Les changements survenus dans la situation des choses ayant fait renaître naturellement nos conversations avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie indirecte, les mêmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me répondrait une lettre à la communication que je lui avais faite, et que je l'enverrais en original à Boghos-Bey, comme par suite d'une indiscrétion. Depuis ce moment, tous les débats ont été terminés. Les arrangements entre le Grand Seigneur et Méhémet-Ali ont été conclus, et il ne reste plus qu'un voeu à former, c'est que Méhémet-Ali emploie les années qu'il lui reste à vivre à assurer la durée de ses oeuvres, en s'occupant avec efficacité du bien-être et du bonheur des peuples qu'il gouverne et qu'il léguera à ses enfants.

APPENDICE

Après avoir fait le récit des créations de Méhémet-Ali et présenté le tableau de la puissance qu'il avait élevée par son irrésistible volonté, on peut être étonné de la faible résistance qu'il a opposée à l'attaque dont il a été l'objet; je crois donc à propos de chercher la cause de sa chute et d'en faire connaître les circonstances.

Aucune exagération n'a existé dans le jugement que j'ai porté en sa faveur.

Les troupes égyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait une valeur réelle. Ses différentes armes étaient suffisamment instruites pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont donné la preuve. L'examen circonstancié auquel je me suis livré, en inspectant les troupes qui m'ont été présentées, a confirmé mes premiers aperçus, et je déclare de nouveau que particulièrement l'artillerie et la cavalerie pouvaient être comparées à des troupes européennes. Une bonne organisation, bien calculée, avait été donnée à cette armée et ajoutait à sa valeur. La campagne faite aux sources de l'Euphrate et la bataille de Nézib, gagnée, le 24 juin 1839, sur l'armée ottomane, fort supérieure en nombre et en artillerie, la destruction complète de celle-ci et la perte de tout son matériel ont confirmé de nouveau le jugement porté et les éloges donnés.

Mais, si des soins intelligents, une forte volonté, avaient créé cette armée, les soins d'entretien lui avaient complétement manqué. Sans solde pendant plus d'une année, misérablement nourrie, vêtue de toile au milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit à vue d'oeil et perdit bientôt son énergie. Aucune armée européenne n'aurait supporté mieux qu'elle cette difficile épreuve; car, si l'on peut exiger de bonnes troupes de résister à de grandes souffrances et de grandes privations, ce ne peut être que pendant un temps assez court dont on aperçoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces de l'homme ont des bornes, et une armée est une chose si artificielle, que, pour la conserver au milieu des éléments de destruction qui ne cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour à chercher à l'améliorer. Méhémet-Ali était Turc et en avait conservé les moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'était élevée au-dessus de la leur, sous d'autres il était resté à leur niveau. Avide, il ne concevait pas des bénéfices qui ne fussent pas pour lui. Prêt à tout sacrifier, et sans mesure, pour opérer et exécuter ce qui était l'objet de sa passion, il se livrait à la plus grande parcimonie pour en assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un gouvernement que de savoir dépenser à propos et avec mesure. Ainsi, quand l'Europe se préparait à intervenir, par la force des armes, dans la querelle turco-égyptienne, l'armée égyptienne était dans un état misérable; et, au lieu de pourvoir à ses besoins, il faisait de nouvelles levées qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur. Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispersé ses forces d'une manière peu judicieuse. La plus grande partie était sur l'Euphrate, en présence de quelques troupes ottomanes nullement menaçantes ni dangereuses; d'autres à Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chaîne du Liban, tandis que c'était là, en présence des Européens, qu'il devait réunir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait à son bord, il est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur nombre; mais elles étaient nouvelles pour les Égyptiens, dont les forces étaient tellement éparpillées, qu'ils ne purent opposer aucune résistance sérieuse; de manière qu'une action d'un moment entre quelques milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes de débarquement. Mais ce qui, indépendamment des mauvaises combinaisons du général égyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des Maronites. Là était le seul véritable danger de Méhémet-Ali, danger qu'il avait été le maître de prévenir et d'éviter en administrant avec modération et douceur les habitants de la Syrie en général et les Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais démontré si souvent l'importance. Ces populations l'avaient appelé de leurs voeux, l'avaient reçu comme un libérateur, et s'étaient soumises à ses lois avec empressement et reconnaissance, à cause de leur éloignement pour les Turcs de Constantinople, qui leur étaient odieux par suite de leurs exactions. Méhémet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modérer les impôts et de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et moins d'avidité, il eût pu faire des Maronites l'appui fondamental de son autorité en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'Égypte.

Une fois la révolte du Liban devenue générale, l'armée égyptienne s'occupa à se réunir. Elle évacua ses positions et se rapprocha de l'Égypte. Les mouvements furent lents et décousus. On avait négligé les dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure de résister à un bombardement; de manière qu'un armement très-considérable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune espèce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, détruisit toutes les défenses et fit sauter le magasin à poudre. La partie de l'armée qui était venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'être en arrière, à peu de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison en conservant sa communication avec elle, s'était éloignée sans motifs et sans raison, sans se lier avec le gros de l'armée, qui, rassemblée à Damas et complétement isolée, dut faire sa retraite par le désert, sur Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau et de vivres, et après avoir souffert tout ce que l'histoire peut présenter dans ses récits de plus déplorable et l'imagination concevoir de plus triste. En peu de jours, l'armée égyptienne perdit toute sa puissance réelle et tout son prestige. Aussi Méhémet-Ali n'eut-il plus qu'à implorer les conditions les moins dures et à s'y soumettre. Toute résistance était devenue impossible. Le sort de l'Égypte était fixé.

Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les puissances de l'Europe, et je chercherai à reconnaître d'abord si elle a été équitable et si elles n'ont pas foulé aux pieds les droits de Méhémet-Ali, qu'elles-mêmes avaient reconnus et consacrés.

En 1832, les débats survenus entre Méhémet-Ali et Abdalla-Pacha amenèrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse pour le pacha d'Égypte, et son armée, après une suite de victoires dont j'ai exposé les circonstances, arriva jusqu'à Konieh, où il fit prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Après chaque succès, Ibrahim-Pacha s'était arrêté, attendant le moment de rentrer dans l'ordre naturel de soumission qu'il devait à son souverain, mais avec les garanties nécessaires à sa sûreté. De Konieh, il eût pu se rendre à Scutari sans obstacle, et le sultan était à sa discrétion; car les secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crimée, n'étant pas arrivés, n'auraient pu empêcher des entreprises plus graves, mais il ne voulait que la paix. Les puissances européennes étant intervenues dans ces débats, un traité fut signé qui laissait à Méhémet-Ali l'administration des pays au delà du Taurus, avec un tribut dont la quotité fut fixée; la soumission et l'obéissance furent rétablies entre le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre.

Mais l'humiliation du sultan avait profondément blessé son coeur, et, en signant le traité, il n'était occupé que d'arriver au moment où il croirait pouvoir le détruire. Lorsqu'en 1834 j'étais à Constantinople, je fus frappé des bruits de guerre qui y régnaient et des projets hautement avoués de recommencer les hostilités. Les ambassadeurs et les ministres étrangers n'étaient occupés qu'à empêcher le gouvernement turc d'entrer dans une voie si funeste, et à calmer une ardeur si peu opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il était hors de leur puissance d'en détruire le germe.

À mon arrivée en Égypte, Méhémet-Ali, parfaitement instruit de toutes ces choses, répugnait à payer des tributs qui étaient destinés à fournir les moyens de l'écraser. Mais la moindre observation et son bon sens naturel lui firent bientôt sentir que rien ne serait plus contraire à ses intérêts que d'hésiter à remplir ses engagements, attendu qu'eux seuls fondaient ses droits à la position exceptionnelle qu'il occupait. Le traité de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de l'Europe, qui, dès lors, lui servait de garantie. Il a été fidèle à ce parti et a enlevé au Grand Seigneur tout prétexte de le combattre et de chercher à détruire sa puissance. Mais le sultan avait augmenté le nombre de ses troupes, et, poussé par les intrigues des Anglais, il se décida tout à coup à commencer des hostilités et attaqua l'armée de Méhémet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et l'armée turque fut anéantie à Nézib. Alors le sultan comprit la conséquence de sa conduite et le danger dont il était menacé. Il se hâta de réparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de la paix. Elle était convenue et au moment d'être signée quand l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et l'on s'occupa, non pas de protéger les droits et les intérêts de celui qui avait été fidèle à ses engagements, mais au contraire de celui qui les avait violés. Si l'Europe ne fût pas intervenue, tout rentrait dans l'ordre, suivant les stipulations du traité de Kutayeh. La vice-royauté de l'Égypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le défendre. Tous les éléments de forces rassemblés, qui chaque jour pouvaient s'accroître, ont disparu, là même où ils avaient le plus de chance de développement. Les ennemis de Méhémet-Ali répondent qu'au lieu de cela le sultan aurait péri renversé par son vassal. Nullement, erreur complète: jamais le vice-roi n'a conçu la pensée, éprouvé le désir de détrôner son maître. Le sang d'Othman a encore trop d'éclat en Orient pour cesser de régner. Ce lien peut être plus ou moins serré, mais on ne peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la religion, qui joue un si grand rôle parmi ces peuples.

L'empire turc, depuis près d'un siècle, présente le spectacle de la faiblesse, du désordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut être rétablie dans son ensemble que lorsque l'ordre régnera dans ses principales parties, que l'obéissance y sera habituelle, à l'état normal, et l'intelligence en voie de développement. C'est le seul moyen de le rendre à la vie; mais il est trop étendu et trop vaste pour que l'action centrale puisse se faire sentir d'une manière efficace à ses extrémités avant qu'on les ait préparées à la recevoir; pour y parvenir, il faut que plusieurs centres d'actions, d'où partent des efforts simultanés, agissent dans ce but. C'est à l'Égypte, dont la population est arabe, qui, par sa position géographique et les rapports de tous les temps, possède une action facile sur tout ce qui est Arabe, à remplir cette mission sur tout le midi de l'empire, à le réorganiser et à le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle réagira puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile. L'Égypte rendue faible, tout reste dans le désordre et l'anarchie, aucun progrès utile ne peut être espéré; et, comme rien n'est stationnaire dans ce monde, les éléments de faiblesse et de destruction s'accroîtront toujours là où Méhémet-Ali avait trouvé le secret de créer une autorité irrésistible, car sa volonté ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pût vaincre; on lui obéissait ponctuellement dans toute l'étendue de ses domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontières de l'Abyssinie, les communications étaient parfaitement sûres, au grand étonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amélioration matérielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant dans toute sa force et sa liberté.

L'intérêt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, et l'Europe aurait dû chercher à exercer sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et à le diriger sans s'occuper à le détruire; il pouvait devenir l'élément principal de la réorganisation et de la force de l'empire ottoman. Méhémet-Ali jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrès rapides, ardente, passionnée, la première de l'Asie; car la population arabe, enfin, n'en est pas à faire ses preuves de capacité. N'a-t-elle pas précédé les Européens dans la civilisation, dans les sciences, dans la pratique des moeurs sociales généreuses et dans la culture des sentiments qui honorent le coeur humain.

Assurément, si on compare l'élément méridional de l'empire ottoman à l'élément septentrional, tout est à l'avantage du premier. Une population presque homogène l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup sur celles qui sont divisées par les races et les religions. Les millions de chrétiens placés au milieu des Osmanlis rendront toujours, quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnérable. Elle est plus près des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que l'autre assez près de la première pour la secourir dans toutes ses provinces, ne peut être attaquée dans le centre de sa puissance et peut être mise très-facilement hors de toute atteinte.