Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 10
La conservation de l'empire ottoman intéresse l'Autriche de plus d'une manière. Placée la première des puissances de l'Europe en face de la Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que lui assure le partage, lui sera plus funeste qu'à tout autre. Arrivée au point de puissance que l'on peut conserver avec les éléments qui en garantissent le progrès, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que d'avoir les débouchés dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce qui contribuera à reconstruire cet État, si vaste et si faible, est dans les intérêts de l'occident et du midi de l'Europe.
Mais la puissance des États et la création de leurs moyens d'action ne peuvent avoir que deux origines: celle qui vient du gouvernement, ou celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance naît de la conquête, avec l'enthousiasme et les intérêts qu'elle produit, et encore ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumières pour la constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un génie supérieur qui se trouve tout à coup l'apanage d'un souverain respecté et obéi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se trouve dans les éléments de la société même, dans ses besoins et dans les agglomérations qui en sont la conséquence.
Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de départ. Méhémet-Ali, par la domination qu'il exerce, a créé un élément puissant. L'ordre régnait dans ses États, et il ne fallait, pour assurer une marche rapide vers des moeurs plus douces, que modérer un peu son avidité et son amour de l'argent.
La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection qu'ils réclament, et le développement des connaissances dans les sciences et dans les arts. Les créations de Méhémet-Ali étaient donc utiles à la puissance du sultan. Ses querelles passagères étaient sans conséquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilités venaient plutôt du Grand Seigneur que de son vassal.
Toute la politique de la partie de l'Europe qui tient à la conservation de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer l'obéissance du vassal envers le souverain. C'était chose aisée pourvu que l'existence du vassal ne fût pas mise en question ou incertaine. Il ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprême était intempestif. Beaucoup d'années doivent précéder l'arrivée sur le trône d'un homme né sujet, que des circonstances extraordinaires désignent pour l'occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs délais. Si, dans le système que j'établis, les enfants ou les petits-enfants de Méhémet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent été appelés, par l'opinion de l'Orient, à remplacer un jour la race dégénérée d'Osman, quel inconvénient en serait-il résulté pour le monde? L'histoire n'est-elle pas remplie d'événements semblables? Plusieurs des principaux souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'ancêtres à qui les nécessités de l'époque où ils ont vécu, plus que leurs droits, ont fait prendre la couronne?
Je crois avoir établi d'une manière incontestable l'aspect sous lequel le gouvernement autrichien aurait dû envisager la question d'Orient; mais l'Angleterre part d'un point de vue tout différent. Elle ne veut pas que l'Égypte soit forte et que ce pays, poste intermédiaire entre elle et ses possessions d'Asie, puisse résister à ses caprices. Elle veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et un concours utile à tous les besoins de son commerce. En un mot, nous avons intérêt à ce que l'Égypte soit forte et une utile alliée pour nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intérêt à ce que le sultan soit maître chez lui, et la Russie veut qu'il soit à ses ordres. De là l'alliance et l'harmonie qui règnent en ce moment entre ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces deux puissances et la France survenue en même temps.
On comprend et l'on ne peut blâmer l'affection de l'Autriche pour l'Angleterre. Les deux États n'ont pas un seul intérêt en opposition. Chacun d'eux a un rôle particulier, qui se trouve être le complément de l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse armée et sa grande population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante par sa marine, et son armée est secondaire. L'une est riche par un commerce étendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son agriculture et son industrie, qui n'a rien à redouter de celle de l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et, des rapports naturels à l'amitié et à l'alliance, il n'y a pas loin. Les siècles ont consacré ces relations. Elles n'étaient qu'interrompues depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu à les rétablir. Il y a aussi un autre point de vue qui mérite d'être remarqué; c'est que la Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et qu'à ce titre les intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre se confondent, tandis que la France, nécessairement rivale et ennemie de l'Angleterre, peut avoir une politique variable qui la rapproche accidentellement de la Russie. À ce titre, le gouvernement autrichien devait être porté à resserrer ses liens avec la puissance britannique; mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais s'unir avec la perspective fondée d'une humiliation probable et les chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien préparer et dont les conséquences étaient impossibles à calculer. Le concours de l'Autriche, dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas être excusé, et le seul moyen de le justifier aurait été d'en faire une déclaration formelle à la France avant la signature, au lieu d'avoir gardé avec elle un profond silence et apporté un mystère impénétrable dans cette transaction. Cette démarche eût été un acte de déférence et d'amitié qui rendait moins amère une politique isolée, et le résultat infaillible de cette communication eût été d'empêcher la séparation de la France; car il est certain que jamais Louis-Philippe, dans sa position, avec les opinions et toutes les circonstances qui l'environnent, n'aurait voulu consentir à courir les chances que la signature du traité amènerait probablement. C'est donc le silence gardé pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles elle est tombée ne blessent que ses intérêts propres et son avenir.
L'Angleterre, seul véritable auteur du mouvement qui se préparait, et entraînée par une passion acharnée à la destruction de Méhémet-Ali, entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgré le succès obtenu, taxer de ridicules. Il n'était pas un seul homme en Europe, excepté lord Palmerston peut-être, qui crût le succès possible avec les armements qui s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun résultat favorable d'une entreprise exécutée avec si peu de moyens; et, plus tard, quand un succès inespéré est venu étonner l'Europe, il n'a pas changé de langage. C'était un acte de complaisance envers l'Angleterre auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il répugnait à l'emploi de moyens plus puissants, il avait regardé les hostilités comme sans conséquence et devant être de courte durée. Peut-être lord Palmerston avait-il l'arrière-pensée de le mener plus loin; peut-être aussi y serait-il parvenu; mais tout cela était un jeu dangereux; car l'orgueil de l'Angleterre, humiliée par un non-succès, avait aussi de graves inconvénients, et l'avenir, à tout homme prévoyant, devait paraître couvert de sombres nuages. La politique insensée de la France, réunie aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Méhémet-Ali, et les turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientôt les dissiper.
Il est évident, pour tout Français raisonnable et instruit, que l'intérêt bien entendu de la France était de ne pas se séparer de l'alliance, afin d'influer d'une manière importante sur les décisions du conseil européen. M. Guizot[3] s'est laissé tromper et a été dupe de l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspiré. Nul doute que Louis-Philippe, informé de la résolution des puissances d'agir séparément, ne se fût rattaché à la proposition de l'Autriche dont j'ai parlé, afin d'obtenir un résultat pacifique. Mais, une fois la faute commise, une fois le traité signé et la France exclue de l'alliance et isolée, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopté. Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'idée. Elle devait traiter la question d'une manière isolée et comme une chose déterminée. Elle devait déclarer que le traité du 15 juillet, dont le but était la destruction de Méhémet-Ali, lui paraissait un traité préliminaire de partage de l'empire ottoman; les événements qui se préparaient étaient trop graves à ses yeux pour qu'elle se dispensât d'intervenir; toute hostilité contre l'empire égyptien était donc une cause de guerre à ses yeux. En faisant cette déclaration, il fallait l'appuyer d'armements puissants de terre et de mer; en déclarant toutefois à l'Allemagne que, étrangère à ces débats, elle ne pouvait être l'objet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire aucune espèce de dispositions sur la frontière du Rhin qui fît naître les plus légères inquiétudes, mais en même temps envoyer sans retard à Alexandrie l'escadre française avec trois mille hommes de débarquement et trois ou quatre mille matelots, destinés, en cas de besoin, à monter l'escadre turque, et en même temps ordonner le rassemblement d'une armée de cent mille hommes à Lyon, destinée à entrer en Italie à la première hostilité en Orient, et faire faire une déclaration formelle à cet égard au prince de Metternich; mais se bien garder d'éveiller les passions révolutionnaires, de faire chanter la _Marseillaise_ et de menacer les bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France fût nette, juste, modérée et motivée, et c'est là le cachet de la force.. L'effet en eût été immense. On devait ajouter, pour faire connaître les véritables intentions du cabinet français, que tous les armements seraient abandonnés au moment même où l'on assurerait à Méhémet-Ali, comme vassal de la Porte, héréditairement la jouissance de la Syrie et de l'Égypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant, au moment où les hostilités auraient pu éclater, trente vaisseaux de ligne, dont vingt français et dix égyptiens. Notre armement si supérieur et la possession de Saint-Jean-d'Acre, que les trois mille hommes d'infanterie française auraient occupé, eussent imposé aux populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'eût bougé. Les armements en France eussent continué, parce que les Anglais auraient ordonné les leurs; et une supériorité de vingt vaisseaux nous assurait pour longtemps la possession exclusive de la Méditerranée. L'Europe eût été aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages au delà des limites de la raison, aurait dicté des lois sans tirer un seul coup de canon. Le ministère de Palmerston eût été renversé, et l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prévoir, eût mis tout en oeuvre pour prévenir une guerre dont elle devait éprouver les premières calamités.
[Note 3: Ministre de France à Londres.]
J'étais à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir l'idée d'un emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.
L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun concours à un collègue qui avait mis l'État dans un si grand péril et amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette puissance. On eût dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite. Il disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il attrait faits pour empêcher une collision si fâcheuse à son pays, et qui pour lui, personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté par la France, eût été signé.
Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la _Marseillaise_, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage de victoire.
M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse. Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur, dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux, se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de la Révolution et des succès qui les ont accompagnées, quand on dépouille les événements de la fantasmagorie dont on se plaît à les entourer. Les gens de mon âge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine d'erreurs et de préjugés, doit, si elle veut s'instruire, lire le premier volume des _Mémoires_ du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement expliquée et racontée.
Après cette première faute, immense, impardonnable, qui menaçait le repos public et compromettait le développement régulier de nos forces et les rendait même dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurément, il est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le nombre de ses ennemis.
Que la France, plutôt que de s'abaisser, essaye de résister à l'Europe réunie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgré le peu de chances de réussir; mais l'attaquer capricieusement, la défier et menacer le repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette conduite est insensée. Qu'avaient à faire dans la question d'Orient le roi de Bavière, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de s'adresser à eux pour réparer des torts dont ils sont innocents qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous aiment. Et cette éternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter encore? Certes, j'ai plus que personne déploré la perte de nos provinces de la rive gauche et de la Belgique; peut-être même a-t-il été d'une mauvaise politique, au congrès de Vienne, de nous enlever des conquêtes qui n'ajoutaient à l'ancienne France que juste ce qui était nécessaire pour conserver l'équilibre avec les États qui, tous, depuis cinquante ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne prenez pas pour une résolution magnanime ce qui n'est que de la jactance.
De cette politique étourdie et insensée est résulté chez les Allemands le développement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien n'avait été préparé, depuis vingt-cinq ans pour la défense, rien n'avait été organisé; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement menacés dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur honneur, se sont mis en défense. Ainsi l'on a détruit la confiance que l'habitude et les intérêts de la paix avaient fondée. Mais, en jetant ainsi le gant à l'Europe, en résultat, on n'a rien osé, on n'a donné aucun secours à Méhémet-Ali, et, avec des escadres supérieures à celles des Anglais, on s'est hâté de regagner le port. On a été fanfaron dans les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations comme des hommes privés: la sagesse commande de craindre les dangers éloignés; le talent les fait découvrir de bonne heure et prépare les moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivés, le courage les fait mépriser et surmonter. Mais faire précisément l'opposé, voilà ce qui couvre de ridicule et de mépris un souverain et une nation. Louis-Philippe, en adoptant le système qui lui a été suggéré, a perdu en même temps l'opinion de sagesse dont il jouissait, à bon marché peut-être, et qu'il devait à la longanimité de son caractère, à l'espèce de talent que la nature lui a donné, et qui ne dépasse pas le moyen de conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentané, mais qui ne s'élève ni à concevoir un système ni à l'exécuter.
Voilà le spectacle que la France a donné à l'Europe et dont j'ai eu l'âme navrée. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractère français.
On sait quel fut l'enchaînement des événements et les complications intérieures et extérieures qui survinrent. On se rappelle le début des opérations des alliés avec des moyens si peu en harmonie avec leurs prétentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas réussir. Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre Méhémet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout dans les montagnes, est toujours une chose très-grave. Des gens plus redoutables que les Égyptiens ont souvent succombé dans une lutte pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prévoir, ni croire, c'était l'état dans lequel était tombée l'armée égyptienne et les écarts inouïs de l'administration. Et ici je suis intéressé personnellement à montrer pourquoi cette armée a répondu si mal aux espérances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouvée si différente de ce que j'ai dit qu'elle était. J'ai vu ces troupes il y a sept ans, et le compte que j'en ai rendu était exact. Elles promettaient de devenir chaque jour meilleures; mais une armée est une création où il y a tant d'art, où tant de conditions sont à remplir pour la conserver, que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manière éclairée, peu de mois suffiront pour détruire les efforts de plusieurs années.
Or Méhémet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop ignorant pour pouvoir être juge du choix des moyens. Les moeurs turques se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent, l'avidité et l'avarice jouent un grand rôle. Il a laissé dépérir son armée d'une manière déplorable et insensée. Quand lui, né en Macédoine, trouve très-bien au Caire d'être revêtu dans l'arrière-saison d'une bonne pelisse, il imagine que les soldats nés en Égypte peuvent exister en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit, souvent gâté, et ne leur fait pas donner de viande. Réduite à un pareil état de souffrance sans exemple et continuel, une pareille armée se change en hôpital, sans lits, sans remèdes et sans médecins. La désaffection s'empare de chacun, et là où on avait trouvé émulation, zèle, dévouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse, indifférence et lâcheté.
Méhémet-Ali a cru se rendre invincible en augmentant sans cesse ses forces de nouvelles levées, composées d'hommes mécontents, et commandées par des officiers que le nombre devait rendre nécessairement mauvais, et il n'a pas compris que de pareils renforts étaient plutôt une charge qu'un profit. Au lieu d'avoir une armée exercée, satisfaite, disciplinée et vivace, il a eu une masse confuse de populations mourantes.
Je lui avais conseillé l'établissement de plusieurs camps permanents, où les moyens d'instruction, de bien être et de discipline seraient réunis pour les soldats dans des cantons choisis et unissant les avantages de la salubrité à ceux d'un site agréable, à portée d'exécuter des travaux utiles. Mais ces idées, qu'il avait accueillies et qui avaient frappé son esprit, en étaient sorties, sans doute peu après mon départ, car il paraît que rien de semblable n'a été exécuté.
Les effets funestes de ces aberrations furent augmentés par l'apathie et les désordres privés d'Ibrahim-Pacha, qui passait sa vie au milieu des débauches de la table, et d'autres excès qui l'énervaient, tandis que sa vanité et sa jalousie lui rendaient suspect et désagréable Soliman-Pacha, dont les conseils, le concours et l'action avaient presque uniquement fait ses succès dans d'autres temps.
Soliman-Pacha, éloigné d'Ibrahim, n'a pu avoir aucune influence sur les dispositions qui furent prises à l'apparition des Anglais. Placé à Beyrouth avec quelques troupes exténuées et malades, il n'avait aucune force respectable à ses ordres, et Ibrahim-Pacha, établi à Balbeck, où il n'avait rien à faire, ne pensait ni à combattre l'ennemi s'il débarquait, ni à empêcher l'insurrection de naître, ni à disposer ses forces de manière à la réprimer, si elle venait à éclater. Avec une pareille conduite et de semblables éléments, les résultats qui sont survenus étaient infaillibles.