Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 1

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MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT DUC DE RAGUSE

DE 1792 à 1841

IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR

AVEC

LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT

CELUI DU DUC DE RAGUSE

ET QUATRE FAC-SIMILE de Charles X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE.

TOME NEUVIÈME

PARIS PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41

L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction

1857

[Lettre manuscrite du duc d'Angoulême, Louis-Antoine de France, fils du comte d'Artois, datée du 29 Juillet 1830.]

[Lettre manuscrite de l'empereur "Nicolas" au Maréchal Marmont.]

MÉMOIRES DU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE

LIVRE VINGT-CINQUIÈME

1833-1838

SOMMAIRE.--Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique Koeklin.--Château de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad. --Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein. --Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de bataille de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son caractère.--Pilnitz.--Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg. --Colonie des Frères Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz. --Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.--Château de Malaczka, au prince Palffy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.

Deux choses ont occupé principalement mon esprit dans ces dernières années: la rédaction des _Mémoires_ de ma vie et le récit du voyage que j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'étais imposé l'obligation de terminer le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie; car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards, de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux qui entourèrent, à son début dans la carrière, l'homme extraordinaire qui a pesé d'une manière si puissante sur son siècle, et aucun de ceux qui avaient la même position que moi auprès de lui n'ayant écrit, mes paroles feront foi. J'espère que l'esprit de vérité qui m'anime donnera, aux yeux de la postérité, un crédit mérité à mes écrits. Ayant été de très-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands événements de cette période fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle tant de prodiges presque incroyables se sont succédé, jusqu'à ce que des malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes. Pourvu d'une bonne mémoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous les événements sont encore présents à mon esprit. La lecture de ces _Mémoires_ servira donc à éclairer sur la valeur des déclamations de cette foule de charlatans dont notre époque et notre pays sont remplis, et qui, suivant les circonstances des temps et les intérêts du jour, changent et modifient leur langage.

Le second ouvrage, le récit de mes voyages, doit être considéré comme faisant partie de mes _Mémoires_; mais, la nature des objets qu'il traite comportant une publication immédiate, puisqu'il s'agit de questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paraître sans retard. Sa composition avait été un objet de grand intérêt, et sa mise au jour un motif de vives inquiétudes. Le rôle d'auteur que j'allais prendre, et qui amène avec lui la critique, était fait pour m'intimider. Mon nom pouvait réveiller des passions populaires et m'occasionner une critique injuste et passionnée. Mes amis de Paris, dont l'attachement pour moi est sincère, et dont les lumières m'inspirent la confiance à juste titre, me déconseillaient cette publication; d'autres amis, résidant à l'étranger, étaient d'un avis opposé. Après quelques incertitudes, je me suis décidé à faire imprimer mon ouvrage, et je rends grâces au ciel de m'avoir inspiré le courage de cette résolution. Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les opinions, est venu me récompenser de mon labeur. Je n'avais pas rêvé un succès pareil, et il a été un heureux épisode de ma pâle vieillesse. Ainsi j'ai beaucoup à me féliciter d'avoir été, en 1834, à soixante ans, entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers climats. J'ai donné ainsi un emploi utile à quelques années, qui, sans cela, se seraient écoulées dans l'oisiveté. J'ai ajouté à mes connaissances; je me suis éclairé sur l'avenir d'un pays dont les destinées seront pendant longtemps une grande préoccupation pour l'Europe: j'ai réveillé les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu l'occasion de recevoir partout ces témoignages de considération et d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs encore que dans la prospérité. Je le répète, un dernier rayon de soleil a éclairé ma vie, et j'ai trouvé les plus douces et les plus consolantes sensations dans le voyage en lui-même et les souvenirs qu'il m'a laissés, dans le travail de rédaction qui l'a suivi et dans le succès qui a accompagné sa publication.

Une chose que je n'ai pas mise dans mes récits, et qui doit trouver sa place ici, ce sont les efforts qu'à mon passage en Russie, et au milieu des honneurs qui m'ont été rendus, le général Witt n'a cessé de faire pour m'engager à entrer au service de Russie; mais, fidèle aux souvenirs de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu risquer d'être obligé de combattre contre mon pays, ou du moins de me réjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un pays où la dignité dont je suis revêtu place au-dessus des plus grands seigneurs, et dans les premiers rangs d'une armée qui est à la fois nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu à faire.

Mon retour de l'Orient fut suivi d'un séjour de plus d'une année en Italie, qui m'a fait goûter des jouissances toutes particulières. Les charmes du séjour de Rome, quand il est prolongé et libre de tous devoirs, est inexprimable. En unissant les délices des rêveries à l'étude des antiquités, je vivais entre des souvenirs de mille espèces et le bien-être actuel que l'Italie peut seule donner. Des intérêts sérieux me rappelèrent à Vienne en 1836.

En m'y rendant, je m'arrêtai à Florence, que je n'avais pas vue depuis trente-six ans. Cette ville me parut, malgré son caractère particulier et imposant, malgré ses palais forteresses qui, pour ainsi dire, présentent son histoire en relief, malgré ses richesses et les chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possède, et le talent avec lequel elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre inférieur. Une circonstance particulière donna cependant de l'intérêt à mon passage.

Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre époque, grand géomètre, et qui, par une bizarrerie singulière de la nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au célèbre Lagrange, le savant le plus digne d'être comparé à Newton. Fossombroni, autrefois chargé d'affaires de la cour à Florence, auprès du grand-duc, dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour pour jour quarante ans, à l'audience du grand-duc Ferdinand, père du prince régnant, lorsque j'avais été envoyé auprès de ce souverain par le général Bonaparte, au moment où l'armée marchait sur Livourne.

Ce qui me frappa le plus à Florence, ce fut le caractère de ses habitants. Le peuple toscan possède les qualités des autres Italiens, sans en avoir les défauts. Les vertus qui lui sont propres sont une grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincère pour les lois et, par-dessus tout, un goût exquis et une délicatesse de sensation remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur Florence.

Aujourd'hui je veux arriver rapidement à une autre époque, où des récits d'un intérêt général pourront m'occuper.

Après m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui causa une mortalité fort grande. Mais, comme on s'accoutume à tout, même aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus absolue et la confiance la plus aveugle.

La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée. Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris. Elles règnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes.

L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage des droits que la société lui a donnés.

L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre justice. Ce résultat a profondément touché mon coeur et m'a causé, je l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de jamais sentir.

VOYAGE EN BOHÊME

Je n'avais pas visité la Bohême, ce pays si curieux et si intéressant. L'été de 1837 arrivé, je me déterminai à entreprendre ce voyage. J'observai avec le plus grand détail une partie de cette province et j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y développe. L'agriculture prospère dans certains cantons, mais dans d'autres elle est assez négligée. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare prospérité qui va toujours croissant. La nature l'a dotée de richesses naturelles très-grandes, et son industrie est déjà fort ancienne. Depuis un demi-siècle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux supérieurs à tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays. Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables à celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont élevées de tous les côtés. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut disposer, non-seulement de forêts qui semblent indestructibles, mais encore de mines de charbon de terre de bonne qualité que l'on peut regarder comme inépuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc de charbon qui pourrait suffire à toute la consommation des fabriques d'Europe. À côté de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi, de toutes parts, il s'en élève de nouveaux, et, malgré un accroissement de produits qui paraît fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le gouvernement est obligé d'accorder sans cesse la permission d'introduire des fers étrangers. Un seul mot donnera un aperçu de cet état de choses. Il y a vingt-cinq ans, la totalité de la fabrication des États autrichiens, hormis la Hongrie, ne dépassait pas quatre cent cinquante mille tonnes, et aujourd'hui elle est évaluée à plus de deux millions cinq cent mille tonnes, et chaque jour on étend l'emploi du fer dans les constructions civiles.

J'allai visiter d'abord les établissements du prince de Schwarzenberg, et je partis de Vienne à la fin de juin. Les terres dont quelques familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques, tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine à croire à mes récits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en Bohême, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de Hongrie. Il faut excepter de cet état de choses l'Autriche haute et basse et le Tyrol; car ces pays sont constitués tout autrement. Dans ces dernières provinces les seigneurs ont conservé des droits seigneuriaux, mais presque aucune propriété, et les paysans possèdent à peu près tout le sol. Une influence fâcheuse sur les seigneurs, une erreur de l'administration, ont contribué à multiplier outre mesure les colons. Les grands propriétaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomérations, parce que cette population, investie de grands priviléges, est devenue riche; mais ailleurs, avec un bien-être suffisant, il n'en est pas de même, et ni les seigneurs ni les paysans ne dépassent une certaine aisance.

Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont loin d'être arrivées partout à toute leur valeur. Le climat de cette partie de la Bohême est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situé au midi de la province, son élévation la rend très-froide. La base de ces vastes domaines consiste dans le duché de Krumau, qui lui donne de très-belles prérogatives, entre autres celle d'avoir des troupes; prérogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et à laquelle il paraît avoir renoncé par le fait. Les forêts qui couvrent les montagnes lui appartiennent. Dans ces cantons, il en réunit cent quarante mille jochs, c'est-à-dire à peu près cent mille hectares, dont l'exploitation se fait par des coupes rases. L'aménagement est de cent et cent vingt ans; système qui me paraît moins bon que celui suivi en France, où l'on établit une réserve d'arbres de différents âges; mais peut-être est-il convenable pour des forêts composées entièrement d'arbres verts, dont la croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carrées donne un produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes.

Je me rendis à un charmant château destiné à l'habitation de printemps, à Rothenhof, où je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg. J'avais traversé la ville de Budweis, située au milieu d'une immense plaine, que possède presque en entier le prince de Schwarzenberg. La ville de Budweis ressemble à toutes les villes de troisième ordre d'Allemagne, toutes bâties sur le même plan.--Une place immense, des arcades tout autour, des maisons bariolées avec pignon sur la façade, voilà ce qui les compose. Cette ville renferme un dépôt d'artillerie. On ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et assez près de la frontière.

De Budweis je fus à Krumau, petite ville de six mille âmes, et chef-lieu de duché. Ici le pays devient triste et sévère. Le château, bâti sur un rocher escarpé entouré de la rivière qui, quoique encore près de sa source, est bientôt navigable, domine la contrée. C'est une immense maison sans architecture. Un assez grand jardin français est placé sur les montagnes voisines. Pour parvenir à les lier avec le château, on a construit, sur des voûtes superposées et qui traversent le vallon, un corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour s'y rendre.

C'est une belle chose que le château, comme monument de famille. Il est d'un bon effet à voir et à montrer; mais, comme habitation, il me paraît un des séjours les moins agréables que l'on puisse choisir. Aussi les possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l'été, ils résident à Rothenhof et l'automne à Frauenberg, château situé au commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la Moldau qui coule à son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau à Rothenhof est charmant, silencieux et sauvage, sans être triste. Il offre de beaux points de vue et présente une riche et belle végétation.

Le château est d'une dimension bornée; mais le jardin, très-vaste, renferme les arbres les plus beaux et les plus précieux.

Dès le lendemain, nous partîmes, le prince et moi, pour la tournée que nous avions projetée. Les terres que nous allions parcourir sont habitées par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses corvées[1], mais qui se rachètent, pour le plus grand nombre, en argent et à fort bas prix. Chaque ménage doit cinquante-deux jours de travail avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en nature que la quantité absolument nécessaire à l'exploitation des domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de payer en argent le prix de sa corvée au taux fort équitable. Ces corvées, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant été originairement avantageuses à chacun. Elles sont le résultat d'un pacte, d'un traité dont les conditions ont été favorables aux deux parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres pour les occuper: chacun a donné à l'autre ce qui lui manquait.

[Note 1: Supprimées en 1818, et par toutes les lois postérieures. Toutes les corvées ou redevances féodales ont été évaluées en argent et représentées par un capital dont un tiers payé par l'État, le deuxième tiers par le corvéable, et le troisième tiers au compte de l'ancien seigneur propriétaire, qui, se trouvant ainsi son débiteur pour un tiers, a dû se contenter des deux tiers, qui lui sont payés en obligations de l'État hypothéquées sur les terres libérées. (_Note de l'Éditeur._)]

Des forêts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais situées à une aussi grande distance des lieux de grande consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux affluents des plus grandes rivières sont-ils disposés pour amener à ces rivières les bois en même temps que le tribut de leurs eaux.

De petits étangs destinés à fournir une masse d'eau suffisante, et le redressement du cours des ruisseaux, ont résolu la question d'une manière facile et économique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en Bohême d'une manière naturelle, puisque telle est la direction de tous les cours d'eau, et, l'abondance du bois étant très-grande dans cette province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contrées du midi de la Bohême, il n'y a aucun minerai de fer à portée. On a remplacé les usines à fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de la plus grande prospérité. Cependant elles sont encore insuffisantes pour assurer la consommation, à un prix convenable, de ces combustibles si abondants. On a donc cherché le moyen de faire arriver les bois en Autriche et à Vienne, où un prix assez haut leur est assuré. À cet effet, on a profité d'un col peu élevé qui permet de passer du bassin de la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal à mi-côte de la chaîne qui sépare les deux provinces. Il a été placé à une assez grande hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant que possible les eaux et les bois supérieurs. Afin d'en augmenter encore l'usage, on a établi dans les localités favorables des plans inclinés, et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'élèvent tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transportés ainsi de la Moldau dans un canal d'où ils sont jetés dans un ruisseau flottable qui les conduit sur le bord du Danube. Là ils sont embarqués pour Vienne sur de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque année dans cette ville trente mille cordes de bois au moins.

Le canal est un travail vraiment monumental. Commencé par le grand-père du prince Adolphe, il a été terminé par le prince Joseph. Sa longueur est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une toise, et aux bords supérieurs il en a deux. Sa profondeur est considérable. Placé à mi-côte, il est très-favorable à l'irrigation des prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises pour éviter un contre-fort qui l'eût allongé beaucoup. Tout le système de flottage est très-développé, très-bien entendu. C'était le seul moyen de tirer un parti convenable de ces immenses forêts.