Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9)
Part 3
Je remplissais bien ma tâche en tenant en échec avec un corps de troupes aussi faible dix-huit ou vingt mille hommes qui composaient les forces dont ce général disposait. J'engageai du plateau de Morvilliers, avec les Bavarois, un feu d'artillerie soutenu, dans le but de faire diversion et de les occuper; mais tout annonçait qu'ils allaient transformer cette canonnade en une action plus vive, et se disposaient à une attaque régulière de ce poste. En effet, des détachements s'approchaient dans les différentes directions, et les reconnaissances préliminaires se multipliaient sur tous les points.
L'Empereur, ayant senti l'importance de Chaumesnil, avait fait soutenir la brigade Joubert, qui l'occupait, par la division Meunier, de la jeune garde. Ce poste, au moment d'être enlevé, se soutint encore pendant quelque temps; mais tout faisait prévoir que cette résistance ne serait plus de longue durée.
Il était trois heures environ; un épouvantable chasse-neige eut lieu, et vint obscurcir le temps. Je profitai de cette circonstance favorable pour renvoyer jusqu'à Brienne tous mes équipages et une partie de mon artillerie, afin de rendre ma retraite plus facile et plus légère quand le moment de l'effectuer serait arrivé. Comme je ne me souciais pas, ainsi qu'il était arrivé au maréchal Davoust en 1812, de voir mon bâton de maréchal, qui était placé dans mes bagages, devenir la proie de l'ennemi, pour figurer ensuite dans quelque église de Saint-Pétersbourg ou de Vienne, je donnai l'ordre de l'emporter et d'en séparer les diverses parties.
Le combat continua jusqu'à quatre heures. Chaumesnil fut enfin emporté. La Rothière l'avait été précédemment. Ma retraite se trouvait compromise, car l'ennemi pouvait, par le bois d'Ajou, se porter avec facilité sur mon unique route de communication. D'un autre côté, toutes les colonnes d'attaque du général de Wrede étaient formées et se mettaient en mouvement pour enlever Morvilliers. Je donnai l'ordre à mes troupes de se retirer. La sortie de ce village se fit avec tant d'ordre, tout avait été si bien prévu, que les troupes bavaroises ne trouvèrent plus personne à leur arrivée. Je n'éprouvai aucune perte. J'allai prendre position en avant de Brienne, à l'embranchement de la route de Morvilliers avec la chaussée. J'y arrivai à la nuit close.
Telle fut cette bataille de Brienne. Aucun raisonnement ne saurait la justifier de la part de Napoléon. Elle ne pouvait lui donner aucun résultat favorable, à cause de l'immense supériorité de l'ennemi, car presque toutes ses forces étaient réunies. Les localités ne nous offraient aucun avantage particulier, et nous combattions dans un pays ouvert. Enfin, si quelque chose doit étonner, après l'idée de donner cette bataille, c'est d'avoir vu l'ennemi si mal profiter de ses avantages, et l'armée française échapper à une destruction complète.
J'allai trouver, dans la soirée, l'Empereur au château de Brienne. Il me fit connaître ses intentions pour le lendemain. L'armée devait se retirer sur Troyes en passant l'Aube au pont de Lesmont. Afin de faciliter sa marche et d'empêcher l'ennemi de la poursuivre trop vivement, Napoléon m'ordonna de me retirer, avec mon infanterie, qui ne s'élevait pas à plus de deux mille hommes, ma cavalerie et six pièces de canon, par Perthes et Rosnay. La masse de mon artillerie et de mes bagages suivrait la chaussée. Je devais prendre position à Perthes avant le jour, et me montrer avec ostentation, afin d'attirer l'attention de l'ennemi, passer ensuite, à Rosnay, la Voire, rivière étroite, mais profonde, et la défendre. Un pont, au-dessous de Rosnay, devait servir à la retraite d'un petit corps commandé par le général Corbineau, chargé de le détruire après l'avoir franchi. Je me rendis donc à Perthes pendant la nuit. Ce village est situé au milieu d'un sol marécageux, mais qui, en ce moment, était très-solide, à cause du froid excessif qui régnait. Il est placé sur une petite élévation. A la pointe du jour, je plaçai mes troupes de manière à les faire paraître nombreuses et à donner de l'inquiétude à l'ennemi.
La masse des troupes de l'armée se retirait, mais en désordre, et le mouvement s'accéléra, au pont de Lesmont, de manière à rappeler les désastres de la campagne précédente, et à faire craindre les plus grands malheurs.
Tout à coup l'ennemi, apercevant sur son flanc droit, et à portée, un corps de troupes stationnées, changea la direction de sa marche et porta presque toutes ses forces sur moi. C'était remplir mon objet. Je me mis en mouvement pour me rapprocher du défilé; mais, voulant occuper autant que possible l'ennemi, je ne me hâtai pas de le franchir. Je fis garnir, par des détachements d'infanterie, des bouquets de bois situés à une petite distance en avant, et je restai, sous cet appui, avec ma cavalerie.
L'ennemi se présenta avec des forces immenses. Il commença par établir une batterie de vingt pièces de canon. Ce fut seulement quand cette batterie eut commencé à jouer que j'effectuai le passage du défilé avec ordre, sans confusion, et comme je l'aurais exécuté à une grande manoeuvre. Une fois de l'autre côté de la rivière, je m'occupai à faire détruire les ponts placés, à la suite les uns des autres, sur les divers bras de cette rivière. Nous étions malheureusement dépourvus de toute espèce d'outils. La force de la gelée avait donné la dureté de la pierre à la terre qui recouvrait ces ponts. Ce ne fut qu'avec une peine extrême que l'on parvint à y faire une coupure. Les longerons mêmes restèrent intacts, faute de haches et de scies pour les détruire.
Pendant ces travaux, je remarquai, sur la rive droite de la Voire, à quelque distance, plusieurs hommes à cheval qui paraissaient ennemis. Je supposai qu'il existait un gué sur la Voire, à un point plus bas, et qu'il avait été franchi par quelques éclaireurs. Comme je n'avais que faire de ma cavalerie en ce moment, je lui donnai l'ordre d'aller balayer le bord de la rivière. Un peu plus tard, pensant qu'un peu d'infanterie pouvait être utile, j'ordonnai au général Lagrange de partir, avec huit cents hommes, pour suivre le mouvement de la cavalerie. Enfin, le pont étant détruit autant qu'il pouvait l'être, je me décidai à descendre la rivière, et à aller voir moi-même ce qui se passait de ce côté. Arrivé à moitié chemin du lieu où étaient les troupes, j'entendis une fusillade assez vive. Je courus sur la hauteur, et je vis cinq cents hommes de mes troupes que le général Lagrange avait portés en avant, se retirant en désordre, à la vue d'une masse de trois à quatre mille hommes d'infanterie marchant à eux, après avoir passé la rivière sur le pont abandonné par le général Corbineau, sans l'avoir détruit.
Je courus aux fuyards, et cherchai à les rallier, mais inutilement. Alors je pris le parti de me rendre avec rapidité au 131e, fort de trois cents hommes environ, en réserve, et formé en colonne. Quelques paroles suffirent pour l'exalter. Immédiatement après il fut mis en mouvement en battant la charge. Je me plaçai à dix pas en avant avec quelques officiers. J'envoyai l'ordre à ma cavalerie de faire simultanément une charge sur le flanc de la montagne. Ceux qui auparavant fuyaient et avaient été sourds à ma voix revinrent sur leurs pas à la vue de ce mouvement offensif. Nous arrivâmes ainsi, avec impétuosité, à l'extrémité du plateau au moment même où la tête de la masse ennemie l'attaquait du côté de la rivière. La culbuter fut l'affaire d'un moment. Abîmée par notre feu et sabrée par la cavalerie, ce qui ne fut pas tué fut pris ou noyé. L'ennemi y perdit environ trois mille hommes.
Presque toute l'armée ennemie vint se former de l'autre côté de la rivière. Quatre-vingt mille hommes étaient en vue. Une nombreuse artillerie, déployée contre nous, ne produisit aucun effet. Tout, de notre côté, pièces et troupes, était embusqué et mis à couvert.
L'ennemi tenta de nouveau de passer le pont; mais mes six pièces de canon, placées à portée de mitraille, le battaient avec succès. Beaucoup de tirailleurs y dirigèrent leur feu, et l'ennemi, après deux tentatives inutiles, y renonça. Un tiraillement insignifiant s'engagea ensuite d'une rive à l'autre.
Mais l'ennemi ne voulait pas renoncer à venger ce revers. Il porta une portion de ses troupes en face de Rosnay et essaya d'enlever le pont sur lequel nous avions passé.
Les longerons étaient découverts et sans tablier. Il fallait passer en équilibre, un à un, sur les poutres. Je plaçai en embuscade, en arrière et à couvert par l'église, un officier de choix avec trois cents hommes. Je lui donnai l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer: cent hommes au moins devaient franchir la coupure. Quand ils seraient en deçà, les trois cents hommes embusqués marcheraient sur eux, les prendraient ou les jetteraient dans l'eau.
Ce brave officier, nommé Salette, avait été longtemps mon aide de camp. Il exécuta ponctuellement sa consigne, et le détachement ennemi, en tête de la colonne, fut détruit, mais il y perdit la vie.
L'ennemi renonça alors à faire de nouvelles tentatives. Sur ces entrefaites, on me prévint qu'une colonne se montrait sur la route de Vitry, et allait nous prendre à dos. Le moment était critique. Faire retraite dans un pays ouvert, ayant devant soi des forces si considérables, et en commençant son mouvement de si près, était fort périlleux. Un peu d'avance était nécessaire. La mauvaise saison vint a mon secours; la neige, tombant à gros flocons, obscurcit le temps. Mes troupes se portèrent à un quart de lieue en arrière, je laissai les mêmes tirailleurs au pont pour répondre à l'ennemi, en leur recommandant de diminuer successivement leur feu, et ensuite de venir nous joindre. L'ennemi ne s'apercevant ni de notre silence ni de leur départ, ils nous avaient rejoints, et nous étions en pleine marche pour Dampierre et Arcis, lorsque nous entendions encore ses décharges multipliées.
J'allai prendre position, le soir, à Dampierre. Rarement un général s'est trouvé dans une circonstance aussi difficile. Si j'étais arrivé quelques minutes plus tard sur le point où l'ennemi venait de passer la rivière, ou que j'eusse hésité un instant à me mettre à la tête de cette poignée de soldats, seule troupe sous ma main, c'en était fait de mon petit corps: personne n'échappait. Il y a un grand charme et une grande jouissance à obtenir un succès personnel, à sentir, au fond de la conscience, que le poids de sa personne, et, pour ainsi dire, de son bras, a fait pencher la balance et procuré la victoire. Cette conviction, partagée par les autres, et exprimée par un sentiment d'admiration et de reconnaissance, cause une félicité dont on ne peut guère avoir l'idée quand on ne l'a pas éprouvée.
L'Empereur, extrêmement satisfait de ce succès, récompensa les officiers que je lui désignai. Ce coup de vigueur, fait avec si peu de monde contre des troupes si supérieures en nombre et en moyens, prouvait qu'il y avait encore un reste d'énergie en nous-mêmes, et que, si le nombre nous accablait, nous n'avions pas dégénéré.
Pendant ces divers mouvements, le général York, dont l'avant-garde avait été, le 31, à Montier-en-Der, au lieu de continuer sa marche pour opérer sa jonction avec l'armée, se dirigea sur Vitry, qui d'abord se défendit, de là sur Châlons, où le duc de Tarente était le 31 janvier.
Le duc de Tarente ayant évacué Châlons et envoyé au général Mont-Marie, commandant à Vitry, l'ordre de quitter cette place, le corps d'York passa la Marne et suivit le duc de Tarente dans son mouvement sur Épernay, Château-Thierry, et la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente, en se retirant constamment contre des forces très-supérieures, retarda, autant qu'il était possible, la marche de l'ennemi; mais sa retraite était en outre nécessitée par la marche du reste de l'armée de Silésie, qui se portait sur la Ferté-sous-Jouarre, par la route directe de Montmirail.
Le lendemain du combat de Rosnay, 3 février, je me portai à Arcis-sur-Aube, où je pris position. L'Empereur s'était placé en avant de Troyes, où il réunit au reste de ses forces le maréchal duc de Trévise, qui s'y trouvait déjà. Là il s'arrêta. L'ennemi ne fit aucune entreprise sérieuse; il n'y eut que quelques engagements insignifiants.
Pendant toute la journée du 4, je pus voir, d'Arcis, les colonnes ennemies descendant la rivière par la rive droite, et se portant dans la direction de Fère-Champenoise. Malgré les efforts de courage si récents dont les soldats devaient être glorieux, un découragement général se faisait sentir par un symptôme effrayant. Deux cent soixante-sept soldats du 37e léger désertèrent pendant la même nuit; des cuirassiers en firent autant avec un officier supérieur prisonnier, qu'ils étaient chargés de garder.
La division Lagrange, par suite des combats livrés et de cette désertion continuelle, se trouvait, après avoir reçu des renforts en apparence considérables, réduite à dix-huit cent vingt-quatre baïonnettes.
Le 5, d'après les ordres de l'Empereur, je me portai sur Méry, au confluent de l'Aube avec la Seine, et, le 6, à Nogent-sur-Seine.
Le mouvement décousu de l'ennemi; les rapport faisant connaître la marche des colonnes ennemies à distante l'une de l'autre, et sans se soutenir; la probabilité qu'une partie des troupes composant l'armée de Silésie était sur la Marne, à la suite du duc de Tarente; enfin, la certitude de la présence, devant Troyes, de la grande armée, toutes ces considérations me firent naître la pensée que la fortune nous présentait une occasion favorable pour faire un grand mal à l'ennemi en agissant avec promptitude. En débouchant rapidement par Sézanne, et coupant la route de Montmirail, on avait la chance de rencontrer ses corps éparpillés. Autant par leur faiblesse que par la surprise, on pouvait les écraser et même les détruire. J'envoyai mes réflexions à l'Empereur, et lui proposai cette opération. Elle me paraissait si utile, que j'insistai. Je lui écrivis trois fois dans la journée sur le même sujet. Comme mes idées furent adoptées, et qu'un résultat brillant en a été le prix, je consacrerai ces souvenirs en insérant ici la lettre que j'écrivis au prince de Neufchâtel, le 6 février au soir, de Nogent.
«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les renseignements fournis par les habitants donnent pour certain l'arrivée hier, à Pleurs, de cinq mille hommes d'infanterie prussienne. Ces troupes, ainsi que celles qui les ont précédées, filent sur la Ferté-Gaucher. D'autres troupes ennemies marchent sur Montmirail par Étoges. Il semblerait que celles-ci sont russes, et appartiennent au corps de Sacken.
«Ces nouvelles me confirment dans l'opinion que je vous ai déjà émise aujourd'hui. L'Empereur obtiendrait un grand résultat d'un mouvement rapide que l'on pourrait faire après-demain avec douze ou quinze mille hommes, en marchant par Sézanne sur la trace de l'ennemi, et le coupant jusque sur Fromentière et Champaubert. L'ennemi est sans défiance, parce qu'il ne croit pas à l'existence d'un corps d'armée considérable ici. Cependant il va y avoir moyen de le former. En ne perdant pas un moment, on pourrait obtenir les plus grands avantages. La présence de l'Empereur à Troyes attire les regards et arrête les principales forces de l'ennemi. Pendant ce temps, on peut détruire les troupes qui s'éloignent et marchent inconsidérément.»
Mes instances convainquirent l'Empereur. Le 7, je reçus l'ordre de commencer mon mouvement. Ce même jour, j'arrivai dans la nuit à Fontaines-Denis. Le 8, j'entrai à Sézanne, d'où je chassai huit cents chevaux ennemis qui se retirèrent dans la direction de la Ferté-Gaucher.
Informé par les habitants de la marche des principaux corps ennemis par la route d'Étoges à la Ferté-sous-Jouarre, je plaçai mes troupes en avant de Chapton. J'envoyai des reconnaissances sur Bayes pour avoir des nouvelles, afin de déboucher avec connaissance de cause aussitôt que je serais appuyé. Les rapports annonçaient la présence de l'ennemi ayant des troupes assez nombreuses à Montmirail, à Champaubert et à Vertus. L'Empereur n'arrivant pas, je rapprochai mes troupes de Sézanne pour ne pas donner l'éveil à l'ennemi; mais le 9, ayant reçu l'avis de la marche de Napoléon avec sa garde, je me reportai en avant. Le 10, je passai le défilé de Saint-Gond, et je marchai sur l'ennemi occupant Bayes.
Le corps d'Olsouffieff s'y trouvait placé en intermédiaire entre le corps de Sacken et Montmirail, et le corps de Kleist à Vertus, où Blücher était en personne. J'attaquai immédiatement. Les Russes firent bonne contenance, et se battirent avec courage. Leur artillerie était nombreuse; mais ils n'avaient point de cavalerie. Bayes fut emporté. Le corps principal, placé en avant de Champaubert, fut culbuté et se mit en retraite. Présumant qu'il la ferait dans la direction de Vertus, je fis placer toute ma cavalerie à ma droite et la dirigeai en arrière du village de Champaubert, où la tête de la colonne en retraite arrivait déjà. Jetée hors de la communication principale, dans un pays difficile et boisé, à un mouvement régulier succéda le désordre et la confusion. Tout fut pris ou détruit, à l'exception de sept ou huit cents hommes qui atteignirent Vertus par détachements. Quinze pièces du canon tombèrent en notre pouvoir. Nous fîmes plus de quatre mille prisonniers, et, entre autres, le général Olsouffieff en personne, commandant ce corps. La force de mon corps d'armée, en hommes présents sous les armes, était ce jour-là de trois mille deux cents hommes d'infanterie, représentant cinquante-deux bataillons différents, et de quinze cents chevaux. Aucune autre troupe que les miennes ne fut engagée.
Je me portai sur Étoges qui, pour nous, était la position défensive. Le plateau élevé de la Brie-Champenoise domine les immenses plaines stériles et dépouillées qui le précédent, et composent tout le pays, depuis Étoges jusqu'à Châlons.
Les troupes montrèrent une grande valeur. Des conscrits, arrivés de la veille, entrèrent en ligne, et se conduisirent, pour le courage, comme de vieux soldats. Oh! qu'il y a d'héroïsme dans le sang français! Je ne puis me refuser au plaisir de citer deux mots de deux conscrits qui peignent, tout à la fois, l'esprit de cette jeunesse et les instruments dont il nous était donné de nous servir.
Deux conscrits étaient aux tirailleurs. Ils avaient été commandés par l'ordre de service. Je m'y trouvais aussi. J'en vis un qui, fort tranquille au sifflement des balles, ne faisait cependant pas usage de son fusil. Je lui dis: «Pourquoi ne tires-tu pas?» Il me répondit naïvement: «Je tirerais aussi bien qu'un autre si j'avais quelqu'un pour charger mon fusil.» Ce pauvre enfant en était à ce point d'ignorance de son métier.
Un autre, plus avisé, s'apercevant de l'inutilité dont il était, s'approcha de son lieutenant et lui dit: «Mon officier il y a longtemps que vous faites ce métier-là; prenez mon fusil, tirez, et je vous donnerai des cartouches.» Le lieutenant accepta la proposition, et le conscrit, exposé à un feu meurtrier, ne montra aucune crainte pendant toute la durée de l'affaire.
Après avoir établi mes troupes à Étoges, je revins de ma personne à Champaubert, où Napoléon avait mis son quartier général. Je m'étais fait précéder par le général Olsouffieff.
Je trouvai Napoléon à table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de Neufchâtel, le maréchal Ney. J'y pris place. Nous étions cinq. Le général russe ne savait pas un mot de français; ainsi le discours que Napoléon nous tint n'était pas à son adresse.
L'Empereur était ivre de joie. Cependant ce succès obtenu, glorieux pour le sixième corps si peu nombreux, ne pouvait pas être d'un grand poids dans la balance de nos destinées, et néanmoins voilà la réflexion qu'il inspira à Napoléon:
«A quoi tient le destin des empires! dit-il: si demain nous avons, sur Sacken, un succès pareil à celui que nous avons eu aujourd'hui sur Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a passé; et je suis encore sur la Vistule.»
Ainsi c'était à Champaubert que son imagination embrassait encore l'Europe. Il vit faire la grimace à ses auditeurs, et dit, pour détruire le mauvais effet de ces paroles: «Et puis je ferai la paix aux frontières naturelles du Rhin.» Chose dont il se serait bien gardé! Et cependant cet homme, si rempli d'illusions, si déraisonnable, avait encore les aperçus du génie quand ses passions ne parlaient pas! Son esprit était profond et pénétrant, sa tête la plus féconde qui fût jamais. Je l'ai vu souvent prédire et juger d'une manière surnaturelle, et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait le combattre: alors il n'était plus lui-même. Je vais en apporter, dans cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son départ de Paris, M. Mollien, ministre du trésor, lui dit: «Le peu de moyens avec lesquels vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne dans le coeur de la France, et que les Cosaques ne gênent les communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le trésor sur la Loire, afin que le service ne pût pas manquer?»
L'Empereur lui répondit ces propres paroles, en lui frappant sur l'épaule, geste qui lui était familier: «Mon cher, si les Cosaques viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur.» Et, à peine à quinze jours de distance, le même homme a tenu un propos si différent à l'occasion de quelques prisonniers faits à une armée de deux cent mille hommes!
Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une division venant d'Espagne, commandée par le général Leval, et les troupes de Ricard qu'il m'enleva. Je restai à Étoges avec deux mille cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux.
L'Empereur, dont les troupes furent augmentées d'une division de jeune garde, amenée par le duc de Trévise, battit Sacken à Montmirail. Celui-ci se retira sur Château-Thierry, fut recueilli par le corps de York et passa la Marne. Le soir même de l'affaire de Montmirail, le comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour annoncer à l'Empereur le succès du combat du Mincio, où les Autrichiens avaient été battus. Quand on annonça Tascher à Napoléon, il dit: «Il vient sans doute m'apprendre qu'Eugène a commencé son mouvement.»
Ce mot de Napoléon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point donné contre-ordre à Eugène. Les amis de celui-ci ont prétendu que l'Empereur le lui avait envoyé après les affaires de Montmirail et de Vauchamps, c'est-à-dire vers le 15 février; mais ce raisonnement ne le justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient qu'Eugène a reçu l'ordre de venir dès le commencement de janvier; mais qui l'a autorisé à différer, non-seulement l'exécution, mais encore les préparatifs. Pour quelle époque Napoléon le demandait-il? Sans doute pour la plus rapprochée, c'est-à-dire pour celle où il combattait avec des débris contre des forces immenses, où il était sur le bord du précipice, où il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugène était nécessaire, c'était tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement son concours. Eh bien, depuis le 1er janvier jusqu'au 25 février, époque à laquelle le contre-ordre prétendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour réussir, en exigeait beaucoup! A-t-il fait sauter les places qu'il avait l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait même miner une seule? Non; Eugène a désobéi; il a contribué plus que qui que ce soit à la catastrophe. Rien ne peut l'excuser[4].