Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9)

Part 2

Chapter 23,756 wordsPublic domain

Je mis, le 8, mon quartier général à Forbach. Le corps de York, après avoir traversé le Hundsrück, se porta sur Sarrelouis. Il força le passage de la Sarre à Rechling, construisit un pont, et passa également à Sarralbe. Il continua sa marche sur Pettelange et les défilés de Sain-Avold, tandis que Sacken, arrivé aux sources de la Sarre, manoeuvrait par les montagnes.

D'après cela, je me retirai sur Saint-Avold, et le lendemain, 10, je pris position à Longueville, laissant une arrière-garde à Saint-Avold. Enfin je me retirai sous Metz, où j'arrivai le 12. Dans cette marche, la désertion se fit sentir de la manière la plus forte parmi mes troupes. Tous les soldats qui n'appartenaient pas à l'ancienne France quittèrent leurs drapeaux. Le 11e régiment de hussards, composé en grande partie de Hollandais, se fondit en un moment, et, comme les déserteurs emmenaient leurs chevaux, je me vis forcé de faire mettre à pied ce qui restait et de donner les chevaux à des soldats plus fidèles. Mon infanterie, le 13 janvier, ne se composait plus que de six mille hommes appartenant à quarante-huit bataillons (terme moyen, cent vingt-cinq hommes par bataillon, y compris les cadres de quatre-vingt-quatre hommes). On voit ce qu'était cette troupe pour le service et pour combattre.

Pendant ces mouvements, le duc de Bellune avait un moment tenu tête aux troupes qui, venues de Bâle, étaient entrées en Alsace. Dans un combat à Sainte-Croix, près de Colmar, sa cavalerie avait pris quatre cents chevaux à l'ennemi. Le comte de Wittgenstein ayant passé le Rhin au-dessous de Strasbourg et marché sur les Vosges, le duc de Bellune, afin de ne pas être acculé sur cette ville, se retira, par Mutrig et Framonth, sur Baccarach. Après les combats d'Épinal et de Saint-Dié, il se retira sur Nancy. Là il fit sa jonction avec le prince de la Moskowa, le 13 janvier. Le 15, il continua son mouvement sur Toul, tandis que le prince de la Moskowa se portait sur Void et Ligny. Malheureusement, en évacuant Nancy, on oublia de détruire le pont de Frouard sur la Moselle. Il en résulta que la ligne de cette rivière, sur laquelle j'avais compté pour arrêter l'ennemi pendant quelques jours, ne put être défendue.

Quant à moi, du 12 janvier jusqu'au 16, je m'étais occupé avec activité de toutes les dispositions nécessaires pour assurer la défense de Metz. J'y plaçai le général Durutte comme commandant supérieur. Je lui donnai des cadres pour recevoir et instruire les conscrits qui y étaient rassemblés. Une centaine de pièces de canon, mises en batterie sur les remparts, et une grande quantité de boeufs pour l'approvisionnement, assurèrent la conservation de cette place. Ensuite, après avoir fait occuper Pont-à-Mousson, j'ordonnai la destruction du pont sur la Moselle, et j'établis mon quartier général à Gravelotte. Ce fut alors que je fus informé que l'on avait laissé subsister le pont de Frouard en évacuant Nancy, ce qui donnait à l'ennemi un passage sur cette rivière. La destruction du pont à Pont-à-Mousson n'ayant, dès ce moment, plus d'objet, je retirai mes ordres et le laissai subsister. De Gravelotte, je me portai sur la Meuse. J'établis mon quartier général à Verdun le 18, laissant une forte arrière-garde, et faisant occuper Saint-Michel, dont le pont fut rompu.

Je m'occupai aussitôt à mettre Verdun en état de défense, et je pris des mesures pour garder quelque temps la ligne de la Meuse. Des pluies abondantes, qui grossissaient les eaux, venaient en aide à ce projet. Mais il se trouva que le duc de Bellune avait encore omis de faire couper les ponts de la Meuse au-dessus de Vaucouleurs. L'ennemi s'en saisit et passa la rivière. Le maréchal fut forcé de se retirer sur Ligny pendant que moi-même je me portais, avec la plus grande partie de mes troupes, sur Bar-le-Duc, et que j'envoyais, avec l'autre partie, le général Ricard occuper le défilé des Islettes.

De Ligny, le duc de Bellune se retira sur Saint-Dizier, et ensuite sur Perthes, où il prit position le 26. Pendant ce temps, je me retirais sur Vitry-le-Brûlé, le prince de la Moskowa sur Vitry, et Napoléon arrivait à Vitry, où il rejoignit l'armée.

Comme je l'ai dit précédemment, le duc de Trévise s'était arrêté à Langres. Il y resta jusqu'au moment où l'ennemi parut en force devant lui; alors il se retira sur Bar-sur-Aube. Il fut attaqué dans cette nouvelle position; il recula de nouveau et se replia, le 25 janvier, sur Vandoeuvre, laissant une forte arrière-garde à Magny-le-Fouchar.

Enfin, le duc de Tarente, parti des bords du Rhin, s'était d'abord porté sur Juliers et sur Liége, où il avait réuni toutes ses forces; mais là il reçut de Napoléon l'ordre de se rendre à Châlons-sur-Marne. Il y arriva en effet le 30 janvier. A Namur, il fut abandonné par le général Wintzingerode, qui, jusque là, l'avait suivi. Ce général s'arrêta sur la basse Meuse. Ainsi, le 26 janvier, jour de l'arrivée de Napoléon à Vitry, toutes les forces françaises dont l'indication a été donnée plus haut étaient placées de la manière suivante:

Le duc de Trévise à Vandoeuvre avec la vieille garde;

Le duc de Bellune à Perthes;

Le prince de la Moskowa en avant de Vitry avec la jeune garde;

Et moi à Heils-Luthier, également en avant de Vitry.

Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Vitry, je me rendis près de lui. Le _Moniteur_ avait annoncé la formation d'un camp à Châlons. Je lui pariai des renforts que, sans doute, il nous amenait. Il me répondit: «Aucun; il n'y avait pas un seul homme à Châlons.--Mais avec quoi allez-vous combattre?--Nous allons tenter la fortune avec ce que nous avons; peut-être nous sera-t-elle favorable!»

C'était à ne pas se croire éveillé que d'entendre pareilles choses; et cependant il y eut un enchaînement de circonstances si extraordinaire, que la balance a failli pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus, des détails importants donnant du crédit à ses paroles et quelque base à ses espérances. Il avait donné l'ordre au prince Eugène d'évacuer l'Italie, après avoir fait un armistice, ou bien trompé les Autrichiens et fait sauter toutes les places, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes. J'ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vérité de ces dispositions; mais elles m'ont été certifiées et garanties depuis par l'officier porteur des ordres et des instructions, le lieutenant général d'Antouard, premier aide de camp du vice-roi. Il est entré avec moi dans des détails circonstanciés dont je vais rendre compte.

Les armées françaises et autrichiennes en Italie étaient sur l'Adige. Eugène avait l'ordre de négocier un armistice en cédant les places de Palma-Nuova et d'Osopo; de faire partir la vice-reine pour Gênes ou Marseille, à son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde italienne; de former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gênes avec des troupes italiennes; de faire sauter les autres places simultanément, et de rentrer en France avec l'armée à marches forcées, après avoir tout préparé pour exécuter ce mouvement avec célérité.

Il aurait amené avec lui trente-cinq mille hommes d'infanterie, cent pièces de canon attelées et trois mille chevaux. Après avoir passé le mont Cenis, dont il aurait détruit la route, il aurait rallié quelques milliers d'hommes en Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille hommes. Ses forces se seraient alors élevées à plus de cinquante-cinq mille hommes. Ensuite, après avoir battu et chassé devant lui le corps de Bubna, il se serait porté en Franche-Comté et en Alsace. En tirant des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un supplément de troupes, son armée aurait été forte de quatre-vingt mille hommes et placée sur la ligne d'opération de l'ennemi, avec l'appui de nos meilleures places.

Quand on pense à la résistance incroyable que nous avons opposée avec nos débris, qui jamais, en totalité, n'ont formé quarante mille hommes, on peut supposer ce qui serait advenu à l'arrivée subite d'un renfort pareil et par l'exécution d'un semblable mouvement. Eugène éluda les ordres de l'Empereur; il fit cause à part; il intrigua dans ses seuls intérêts. Il s'abandonna à l'étrange idée qu'il pouvait, comme roi d'Italie, survivre à l'Empire: il oubliait qu'une branche d'arbre ne peut vivre quand le tronc qui l'a portée est coupé. Il a été la cause la plus efficace, après la cause dominante, placée, avant tout, dans le caractère de Napoléon, la cause la plus efficace, dis-je, de la catastrophe; et cependant la justice des hommes est si singulière, qu'on s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité! Je tiens à conscience d'établir ces faits, dont la vérité m'est parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire.

La désobéissance du prince Eugène aux ordres formels de Napoléon a eu de si funestes conséquences, des conséquences si directes, et ses amis ont si habilement déguisé sa conduite, que l'historien sincère et véridique doit tenir à bien constater les faits tels qu'ils se sont passés. Non-seulement Eugène n'a rien exécuté de ce qui lui était prescrit; mais il n'en eut jamais l'intention. Il s'est même occupé à se mettre dans l'impossibilité d'obéir, ou au moins à créer des prétextes pour s'en dispenser. De nouveaux documents tombés entre mes mains me donnent le moyen d'en apporter la preuve.

Les ordres de mouvements pour opérer sur les Alpes ont été, comme je l'ai déjà dit, apportés à Eugène par le général d'Anthouard, à la fin de 1813. Une lettre de l'impératrice Joséphine à son fils, très-pressante, pour accélérer son mouvement, a été envoyée par l'ordre de Napoléon par un courrier le 10 février[2]. Le 3 mars, nouvelle lettre lui a été adressée dans le même objet par le ministre de la guerre[3]. Ainsi il est démontré que jamais ni contre-ordre ni modifications aux premiers ordres ne lui ont été envoyés. On lui a dit de venir, de venir vite, d'accélérer son mouvement, et il n'a ni commencé ni même préparé ce mouvement. Il avait l'ordre de faire sauter simultanément toutes les places d'Italie, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes, et il n'a pas fait construire un seul fourneau de mine dans ce but.

[Note 2: LE ROI JOSEPH A L'EMPEREUR

«10 février 1814.

«Sire, la lettre de l'impératrice Joséphine est partie par l'estafette de ce matin; elle est aussi pressante que possible.»--Il s'agissait de faire exécuter sans délai l'ordre donné par l'Empereur au prince Eugène de marcher avec son armée sur les Alpes. (_Extraits_ publiés en 1841 par un ancien officier du roi Joseph.)]

[Note 3: Voyez la même publication.]

Il avait l'ordre de chercher à conclure un armistice avec M. de Bellegarde, et il n'a entamé aucune négociation de ce genre avec le général autrichien. Il avait l'ordre de masquer son mouvement, de manière à pouvoir marcher sans embarras, sans être inquiété, et rapidement. Il devait donc cacher son projet avec soin à M. de Bellegarde, dont le devoir eût été, dans ce cas, de le suivre avec activité, avec ardeur, dans le but de le retenir et de l'empêcher, dans l'intérêt des opérations générales, de se joindre à Napoléon. Au lieu de cela, que fait-il? Il écrit à M. de Bellegarde une lettre dans laquelle il annonce ses intentions, et le provoque ainsi indirectement à s'y opposer. Il lui mande que peut-être les événements de la guerre le mettront dans le cas d'évacuer l'Italie, et il lui demande s'il peut laisser en sûreté la vice-reine à Milan, en la confiant à ses soins. Quelle ridicule question! Il a affaire à des ennemis civilisés; il est sûr que protection, sécurité et soins ne lui manqueront pas. C'est une demande d'usage à faire, en pareil cas, quelques heures avant de quitter une ville, et en présence d'une avant-garde ennemie; ce n'est pas même une question à adresser; mais ici il est clair qu'une démarche aussi précoce, aussi inopportune n'a d'autre objet que de donner l'éveil au général autrichien.--Eugène évacue Vérone, opère sa retraite lentement. Il est suivi par l'armée autrichienne avec mollesse, et sans que de la part de celle-ci il y ait aucun engagement; car le général autrichien, qui n'a pas soif de bataille, croit à une convention tacite d'évacuation, et, pour son compte, à une simple prise de possession.--Mais les choses, se passant ainsi, ne remplissent pas les intentions d'Eugène. Il ne peut faire valoir, pour rester, les obstacles que les Autrichiens mettent à son départ. Leur conduite semble le favoriser. Aussi tout à coup il profite de leur sécurité pour les attaquer brusquement et d'une manière peu loyale. Il remporte sur eux un succès de peu d'importance. Il espère ainsi jeter de la poudre aux yeux de Napoléon, et égarer son jugement. Puis, après l'action de Valleggio, il reprend sa même impassibilité et reste étranger aux événements de la guerre de France, sur les résultats de laquelle il aurait pu avoir une si grande influence.--La crise arrive, l'Empire croule, et Eugène s'empresse de se déclarer souverain. Il publie une proclamation aux habitants du royaume d'Italie, où il leur annonce que désormais le seul devoir de sa vie sera de s'occuper de leur bonheur.--Mais, à cette démarche ambitieuse, les peuples répondent par une insurrection. Prina, ministre des finances, odieux pour sa dureté et ses exactions, est victime des fureurs du peuple. Eugène se réfugie à Mantoue au milieu des troupes françaises, et échappe à un sort semblable. Sa vie politique est terminée. Tels sont les faits.

Je reviens à Vitry, à notre entrée en campagne, et au commencement de cette offensive dont les résultats furent d'abord si imprévus et si extraordinaires. On a vu de quelle manière étaient groupés les divers corps d'armée autour de Vitry. Voici comment l'ennemi était placé. La grande armée, après avoir passé à Bâle, arrivait par la route de Chaumont. Le corps de Wittgenstein marchait sur Joinville. Le corps de Sacken, à la suite du duc de Bellune, s'était porté sur Saint-Dizier, et avait continué son mouvement sur Brienne-le-Château, pour faire sa jonction avec la grande armée. Le corps d'York, encore en arrière, suivait la même direction.

Napoléon mit ses troupes en marche le 27. Il fit attaquer Saint-Dizier par le duc de Bellune et la jeune garde, commandée par le maréchal Ney. Il se dirigea ensuite sur Brienne, en passant par Montier-en-Der et Ésélaron. Il me laissa à Saint-Dizier pour couvrir son mouvement. Je m'éclairai, avec soin, dans les directions de Bar-sur-Ornain, Ligny et Joinville, et partout j'envoyai l'ordre aux gardes nationales de prendre les armes. Le 29, informé que le corps d'armée de Wittgenstein arrivait à Joinville, je me mis en marche avec la plus grande partie de mes forces, afin de garder le débouché de Joinville sur Vassy et Montier-en-Der. Je laissai le général Lagrange, avec le reste de mes troupes, à Saint-Dizier, en lui donnant pour instructions de se retirer sur Vassy, quand l'ennemi se présenterait en force devant lui.

Le 30, le corps de York arriva à Saint-Dizier. Il en chassa l'arrière-garde que j'y avais laissée. Le général Lagrange se replia sur moi; mais pendant ce temps des troupes, venues de Joinville, m'attaquèrent dans la position que j'avais prise sur les hauteurs en avant de Vassy. Je tins ferme; j'arrêtai l'ennemi, et donnai au général Lagrange le temps de me rejoindre. Cette avant-garde ennemie avait particulièrement eu pour objet de couvrir le mouvement du corps de Wittgenstein, en marche sur Doulevent. Le général Duhesme, du deuxième corps, qui avait occupé Doulevent, l'ayant évacué à l'approche de l'ennemi, celui-ci jeta de nombreuses troupes de cavalerie dans la vallée de la Blaise, sur mon flanc droit.

Ayant réuni mes troupes à Vassy, j'évacuai cette ville et me portai sur Montier-en-Der, pour de là continuer mon mouvement et me réunir à Napoléon, à Brienne.

Pendant ce temps, Napoléon était arrivé sur Brienne au moment où Blücher, avec le corps de Sacken et d'Olsouffieff, se mettait en marche pour se porter sur Arcis. Blücher arrêta son mouvement et prit position à Brienne, où Napoléon l'attaqua et le battit. Le combat fut opiniâtre, et les pertes à peu près égales de part et d'autre. Blücher se retira dans la direction de Bar-sur-Aube, et prit position à peu de distance de la Rothière, tandis que la grande armée arrivait à son secours.

Le résultat de ce combat et de ces mouvements fut la réunion de toutes les forces de l'ennemi en présence des nôtres, qui étaient si inférieures. Les conséquences semblaient devoir amener notre destruction.

Le 31, au matin, après avoir fait reposer mes troupes, je continuai mon mouvement sur Brienne, en laissant une forte arrière-garde, commandée par le général Vaumerle, à Montier-en-Der. Elle était composée principalement de cavalerie, et soutenue par huit cents hommes d'infanterie du corps de l'artillerie de la marine. Sa position, derrière les eaux abondantes qui couvrent ce pays, était très-bonne.

Suivre la même route qu'avait prise l'Empereur était chose impossible, à cause de l'état des chemins devenus tout à fait impraticables. Je me dirigeai par Anglure sur Soulaine, où je retrouvai la chaussée de Doulevent à Brienne.

A mon arrivée à portée de Soulaine, les habitants étaient aux prises avec les Cosaques et je les dégageai; mais, en arrière de Soulaine, sur les hauteurs et parallèlement à la route, je vis tout le corps de Wrede en position.

Je dus me former en face de lui et en arrière de Soulaine, sur les hauteurs qui dominent ce village, afin d'attendre la nuit pour exécuter ma marche sur Brienne, non par la grande route, alors au pouvoir de l'ennemi, mais par les chemins de traverse, au milieu des bois.

A peine en position, ma situation devint très-critique, par deux circonstances fort graves. Le corps de Wittgenstein débouchait par la route de Doulevent, et vint prendre position sur mon flanc gauche. D'un autre côté, le corps de York avait surpris, culbuté et mis en fuite l'arrière-garde que j'avais laissée à Montier-en-Der, aux ordres du général Vaumerle, qui fut fait prisonnier. Ainsi j'avais en face, à portée de canon, le corps de Wrede; sur mon flanc gauche le corps de Wittgenstein, et derrière moi, sur ma piste, celui d'York. Un engagement devait avoir lieu très-probablement au moment même, et ma perte entière en être le résultat infaillible, quand une neige abondante survint et produisit une nuit précoce. La nuit véritable succéda. Aussitôt venue, je me mis en marche par les bois, et j'arrivai à une heure du matin à Morvilliers, d'où j'envoyai mon rapport à l'Empereur. En communication avec l'armée, j'avais échappé comme par miracle, avec une nombreuse artillerie, aux trois corps qui m'environnaient, et je pouvais entrer en ligne.

La force de mes troupes, réunies à Morvilliers, ne s'élevait pas au delà de trois mille hommes d'infanterie. Mon arrière-garde, culbutée à Montier-en-Der, s'était retirée directement sur Brienne, et ne m'avait pas rejoint. Je reçus, à huit heures du matin, l'ordre de l'Empereur de partir de Morvilliers, pour aller prendre position à Chaumesnil. Ces ordres me prescrivaient de me retrancher, et ajoutaient que, lorsque nous aurions fait des travaux convenables dans cette position, nous serions inexpugnables. Cette disposition et les illusions qui l'accompagnaient sont étrangement bizarres. On ne peut concevoir que pareilles idées aient pu entrer dans l'esprit de Napoléon. En effet, notre ligne occupait une lieue et demie environ, et nous n'avions pas vingt mille hommes sous les armes. Les corps d'armée, dont l'existence imaginaire ne consistait que dans des noms, n'étaient liés entre eux que par des postes. Il n'y avait rien de compacte, rien qui ressemblât à une formation pour livrer bataille, rien qui fût en état de présenter la moindre résistance. Ensuite aucun obstacle ne s'opposait à ce que l'ennemi ne tournât cette ligne par notre gauche, qui n'était appuyée que par un bois de facile accès. Enfin il parlait de huit jours employés à se retrancher; et l'ennemi, avec toutes ses forces réunies, était à une portée de canon de lui!

Le général Ricard m'avait quitté pour occuper le débouché des Islettes, au moment où je m'éloignais de la Meuse et me portais sur Bar-le-Duc. Arrivé à Vitry après mon départ, il avait été dirigé sur Brienne directement, et placé à Dienville où était appuyée à l'Aube la droite de l'armée; mon faible corps, ainsi divisé, se trouvait occuper ses deux extrémités.

Je reviens à l'ordre de quitter Morvilliers et d'occuper Chaumesnil.

Nos corps d'armée, si faibles, avaient beaucoup d'artillerie, et les canons seuls leur donnaient un peu d'apparence, et aussi quelque réalité.

Cette artillerie nombreuse, et tout à fait hors de proportion, imposait à l'ennemi quand elle était en position; mais dans la marche elle était fort embarrassante, toutes les troupes étant insuffisantes pour lui composer une escorte convenable. J'avais à Morvilliers environ trois mille six cents hommes de toutes armes, et mon artillerie s'élevait à quarante pièces de canon. Morvilliers est à près de trois quarts de lieue de Chaumesnil. Je mis en mouvement la brigade du général Joubert, et j'ordonnai à mon artillerie de la suivre. La deuxième brigade, formant le reste de l'infanterie, devait fermer la marche, et évacuer Morvilliers quand cette artillerie en serait sortie en entier.

Je donnai l'ordre à ma cavalerie, soutenue par du canon, d'aller prendre position à une ferme située à une petite distance de Morvilliers et à portée de la grande route, pour couvrir le flanc gauche de ma colonne, exposée aux attaques de l'ennemi; mais, comme il arrive souvent à la guerre, cet ordre ne fut pas exécuté immédiatement. La fatigue de la nuit, la nécessité de laisser manger les chevaux, servirent d'excuses, et cette colonne s'était mise en mouvement sans avoir son flanc protégé ni couvert.

Prévenu de la sortie de Morvilliers des dernières voitures d'artillerie, je montai à cheval pour suivre le mouvement des troupes. Je venais de quitter le village quand je vis trois escadrons de cavalerie bavaroise déboucher inopinément, se précipiter sur cette colonne d'artillerie et enlever six pièces de canon. Je n'avais pas de troupes sous la main pour courir dessus et aller les reprendre; mais je fis mettre en batterie les premières pièces à ma portée et tirer sur les Bavarois. Ils abandonnèrent deux des pièces qu'ils avaient, pour ainsi dire, escamotées, et en emmenèrent quatre.

La grande proximité de l'ennemi, la faiblesse de mes troupes et la grande quantité de matériel que j'avais à mouvoir, rendaient impossible l'exécution du mouvement prescrit. Le général Joubert, marchant en tête de colonne, était arrivé à Chaumesnil et y avait pris position. Ainsi une partie du but que Napoléon s'était proposé d'atteindre était remplie. Je me décidai à garder et à défendre la position de Morvilliers, susceptible d'être occupée avec assez peu de troupes. Cette position, formée par un mamelon en pain de sucre, isolé, mais d'une faible élévation, a des pentes régulières. De nombreuses haies défendent les accès du village et composent comme autant de retranchements.

Le plateau étant assez vaste pour y recevoir une nombreuse artillerie, j'y plaçai une batterie imposante. L'ennemi attaqua le deuxième corps, à la Rothière, placé au centre. Il attaqua Dienville. Il attaqua ensuite Chaumesnil; mais partout il attaqua mollement et sans intelligence. S'il eût pénétré par les intervalles des points occupés, notre retraite eût été nécessaire à l'instant même. Le corps du général de Wrede resta en présence de Morvilliers, et se contenta d'abord d'attaquer Chaumesnil.