Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9)

Part 13

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D'après ces renseignements, il fallait se tenir prêt à marcher, soit en avant, soit en arrière. Mais le duc de Trévise, malgré nos conventions, n'était point arrivé à Soudé. Je lui écrivis, en toute hâte, pour lui faire connaître l'état des choses, et lui faire sentir la nécessité de notre très-prompte réunion. L'officier porteur de ma lettre se rendit à Vitry et à Bussy-Lestrée, où je supposais qu'il s'était établi. Mais cet officier le manqua sur la route. Il avait pris un autre chemin que le maréchal, qui arriva chez moi, à Soudé, à la pointe du jour. Je lui fis connaître l'état des choses, et je lui exprimai le regret qu'il se fût arrêté au lieu de venir jusqu'à Soudé. Il me répondit: «Mais j'ai pris une bonne disposition, j'ai échelonné mes troupes!--Comment, monsieur le maréchal, répondis-je, échelonner ses troupes devant l'ennemi, c'est les mettre à distance les unes des autres, sur la ligne d'opération, et non sur une ligne parallèle à son front. Il faut, quand elles sont échelonnées, qu'elles puissent se réunir naturellement quand on se retire, ou bien suivre si on marche en avant.» Ce pauvre maréchal ne connaissait pas mieux le sens des expressions de sa langue que les éléments de son métier! «Maintenant, lui dis-je, il faut réparer le mal et envoyer en toute hâte l'ordre aux troupes de se porter avec la plus grande diligence à Sommesous. Si l'ennemi marche à nous et que nous nous retirions, elles nous précéderont. Si l'ennemi suit Napoléon, et que nous marchions en avant, elles nous rejoindront plus tard. De toutes les manières, nous serons ensemble.» L'ordre fut expédié, mais les moments pressaient, et il ne put être exécuté assez à temps pour éviter de grands embarras et de grands malheurs.

Je fis prendre les armes à mes troupes de grand matin, et je les établis sur le plateau, près de Soudé, dans une belle position. A peine formées, je vis déboucher à l'horizon d'énormes masses de troupes venant dans ma direction. C'était toute l'armée ennemie. Plus de vingt mille chevaux formés en différentes colonnes parallèles, et avec la facilité qu'offraient ces plaines désertes, où pas un seul obstacle ne s'opposait à leur marche, précédaient l'infanterie. Je restai en position jusqu'à ce que l'avant-garde ennemie fût en présence; mais, une fois à portée de canon, je commençai mon mouvement rétrograde, qui, étant prévu et préparé, se fit avec ensemble et sans désordre. Cette marche continua ainsi sans aucun embarras jusqu'à Sommesous. Mais Sommesous était le point de direction donné aux troupes du duc de Trévise, et ces troupes n'étaient pas encore arrivées. J'y pris position pour les attendre et les rallier. Par suite de cette halte, un engagement eut lieu. Pendant que l'ennemi portait de nombreuses forces sur mon flanc droit et me tournait, il renouvelait ses attaques directes.

Abandonner la position avant l'arrivée des troupes de Mortier, c'était assurer leur perte et les livrer. Il valait mieux périr avec elles que de se sauver sans elles. Enfin elles parurent et nous rejoignirent. Je ne tardai pas un moment à continuer mon mouvement rétrograde; mais il fallut soutenir bien des charges et traverser les diverses lignes de cavalerie formées en arrière de nous. Les intervalles de mes petits carrés furent, pendant longtemps, remplis par la cavalerie ennemie, et trois fois de suite, ayant voulu sortir d'un carré pour passer dans un autre, je fus obligé d'y rentrer précipitamment.

La grande difficulté était de traverser le défilé avec tous nos énormes embarras. J'y parvins cependant en éprouvant la perte de sept pièces de canon abandonnées. Je n'eus pas un seul carré d'enfoncé. Le maréchal Mortier, moins heureux, perdit une brigade de la jeune garde, commandée par le général Jamin, qui fut enfoncée et prise, et, en outre, vingt-trois pièces de canon.

En arrivant à Fère-Champenoise, je trouvai un régiment de marche de cavalerie rejoignant l'armée, commandé par le colonel Potier, depuis placé à la tête du régiment des chasseurs de la garde à sa formation. Cet officier me dit qu'en parlant de Sézanne le matin il y avait vu entrer l'ennemi. Or c'était précisément sur Sézanne que nous nous dirigions. Avec un ennemi si nombreux derrière nous, et qui pouvait opérer à la fois sur tant de points différents, la chose devenait impossible. Ce point de retraite ne nous était plus permis.

Pour avoir le temps de nous reconnaître, je changeai la direction de la retraite. Elle se fit sur le village d'Allemand, situé dans une belle position, fort élevée, et tenant au même plateau que Sézanne. De ce point, nous pourrions, le lendemain, choisir entre plusieurs directions.

Après avoir repoussé avec succès plusieurs attaques de l'ennemi qui nous suivait, nous entendîmes, sur nos derrières, à gauche, une épouvantable canonnade. J'en ignorais complètement la cause. Le duc de Trévise me dit que c'était probablement le général Pacthod.

Pendant la nuit, ce général avait fait demander des ordres au duc de Trévise; mais celui-ci, non-seulement ne lui en avait pas donné, mais encore, comme on vient de le voir, il ne m'avait pas prévenu de sa présence. Sans cette négligence, il eût été probablement sauvé.

Pacthod était chargé de conduire à l'Empereur un convoi d'artillerie considérable, avec une escorte de trois mille hommes de gardes nationales. N'ayant pu joindre Napoléon, dont il était séparé par l'ennemi, il errait à l'aventure, sans direction, dans ces immenses plaines. Il s'était enfin mis en marche pour se rapprocher de la route d'Étoges. Si, du lieu où il se trouvait pendant la nuit, il se fût dirigé sur Sézanne, il aurait pu y arriver et suivre le général Compans, qui, comme lui, à la tête d'un convoi, n'avait pas hésité à retourner en arrière dans la direction de Paris. Aussitôt qu'il avait connu l'état des choses. Pacthod, n'ayant point d'ordre ni d'avis précis, hésita. Il s'éloigna de la véritable direction qu'il aurait dû suivre, et tomba au milieu de toutes les forces de l'ennemi. Ayant fait mettre tous ses canons en batterie, il résista, autant qu'il le put, aux charges répétées faites sur lui. Il fut enfin enfoncé. Toutes les troupes et le matériel furent pris. C'était, de la part de l'ennemi, un succès facile.

Tel est l'ensemble des événements que l'ennemi a intitulé du nom fastueux de bataille, simple échauffourée où il n'y a pas eu un seul homme d'infanterie engagé du côté de l'ennemi, parce qu'elle n'était point arrivée. Si l'infanterie eût pu concourir au combat, pas un individu des deux corps n'aurait pu échapper. On voit combien il existait de confusion dans l'armée française. Il est impardonnable à l'état-major de ne m'avoir pas prévenu, en me donnant l'ordre de marcher sur Vitry, de la présence de ces convois, conduits par les généraux Pacthod et Compans. On devait me prescrire de les prendre sous ma protection et de pourvoir à leur sûreté.

Arrivé au village d'Allemand, j'envoyai une reconnaissance sur Sézanne pour savoir si l'ennemi l'occupait. Des Cosaques seuls s'y trouvaient. Le lendemain matin, 26, je me dirigeai sur cette ville par le plateau, et là nous reprîmes la route de Paris.

Nous continuâmes notre mouvement jusqu'au delà du défilé de Tourneloup, près d'Esternay. Les troupes y firent halte et se reposèrent.

Le maréchal duc de Trévise marchait en tête de colonne, et je faisais l'arrière-garde. Ce poste de Tourneloup est inforçable, il faut nécessairement le tourner par le bois de la Traconne, ce qui exige du temps, c'est-à-dire plusieurs heures.

Un officier du train d'artillerie, fait prisonnier la veille, me rejoignit. Il me dit avoir quitté Fère-Champenoise à minuit. En ce moment il y arrivait de nombreux convois d'artillerie.

Cette circonstance m'éclaira parfaitement sur les projets de l'ennemi. S'il n'avait voulu que nous écarter, nous éloigner pour marcher ensuite avec plus de sécurité contre Napoléon, il aurait suspendu toute marche de ce côté après le succès obtenu pendant la journée. Puisqu'il arrivait de l'artillerie à minuit, c'était un mouvement décidé sur Paris.

D'après cela, vers une heure, les troupes se remirent de nouveau en mouvement dans la direction de la Ferté-Gaucher.

L'ennemi me suivait avec toutes ses forces; il pressait quelquefois mon arrière-garde, dont l'attitude lui imposait constamment.

A quatre heures du soir, le duc de Trévise me fit dire que son avant-garde découvrait, en avant de la Ferté-Gaucher, un corps d'armée en bataille barrant la route. Je m'y rendis aussitôt pour le reconnaître.

Dans notre mouvement de Fismes sur la Marne, nous avions été suivis par les corps de Kleist et d'York. De Château-Thierry, ces deux généraux s'étaient portés directement sur la Ferté, en passant par Vieux-Maisons, pour s'opposer à notre retraite. Notre position était critique; j'en augurai fort mal. Je regardai comme perdue au moins la totalité de notre matériel, et je dis en plaisantant au général Digeon, commandant mon artillerie, que, le lendemain, il serait probablement général d'artillerie _in partibus_. Cependant nous ne négligeâmes aucun effort pour nous tirer d'affaire, et nous y parvînmes.

Il fut convenu que le duc de Trévise mettrait ses troupes en bataille en présence de celles de Kleist, et ferait bonne contenance, sans provoquer aucun engagement. Pendant ce temps, je me porterais à mon arrière-garde, et je défendrais à toute outrance le défilé de Montis, qui offrait une bonne position très-resserrée. Aussitôt la nuit venue, toutes nos colonnes se dirigeraient, chacune du point où elles se trouveraient, sur Provins et Montis. Les positions de Mortier, les plus rapprochées de l'ennemi, ne devaient être évacuées que deux heures plus tard.

L'ennemi attaqua Montis avec opiniâtreté; mais ce village fut défendu avec succès. Kleist se laissa imposer. Tout se passa comme il avait été convenu; et, chose mémorable! nous sortîmes sans aucune perte de la plus horrible position où jamais troupes aient été placées.

Tout arriva intact à Provins, infanterie, cavalerie, artillerie et équipages.

L'ennemi nous suivit, mais ne tenta rien, et nous occupâmes la position fort belle que présente Provins de ce côté.

La journée fut employée à faire reposer les troupes. Cependant le mouvement de l'ennemi sur Paris, avec toutes ses forces, y rendait nécessaire notre arrivée la plus prompte. En conséquence, je proposai au maréchal Mortier de partir le soir. Il me fit quelques objections, et entre autres celle-ci (elle est si plaisante, que je me la suis toujours rappelée). Il me dit: «Mais, si on nous voit arriver ainsi à Paris, notre présence y jettera l'alarme.

--Croyez-vous, lui répondis-je, que, si l'ennemi y arrive avant nous, l'alarme sera moins forte?»

La réponse était péremptoire. Nous partîmes, dans la nuit, pour la Maison-Rouge et Nangis. Je passai par Melun, où je couchai. Le lendemain, nos deux corps arrivèrent à Charenton, où ils passèrent la Marne.

Nous nous trouvâmes alors sous les ordres de Joseph, lieutenant de l'Empereur. Il me chargea de la défense de Paris depuis la Marne jusques et y compris les hauteurs de Belleville et de Romainville. Mortier fut chargé de défendre la ligne qui va du pied de ces hauteurs jusqu'à la Seine. Mes troupes, placées pendant la nuit à Saint-Mandé et à Charenton, étaient réduites à deux mille cinq cents hommes d'infanterie et huit cents chevaux. J'avais précédé mes troupes de quelques heures et employé ce temps à parcourir rapidement le terrain sur lequel j'allais être appelé à combattre. Quand je l'avais vu autrefois, c'était, assurément dans des idées tout autres que des idées militaires. Je rentrai à Paris, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le ministre de la guerre même ne fut accessible qu'à dix heures du soir.

Le général Compans, parti de Sézanne, où il était avec un convoi d'artillerie, le 25 mars, jour du combat de Fère-Champenoise, s'était trouvé à Meaux à l'arrivée de l'ennemi. Après avoir fait sauter le pont de cette ville, il s'était retiré par Claye. Quelques renforts lui avaient été envoyés, et la force de ses troupes s'élevait à cinq mille hommes. Retiré, le 29, à Pantin, il avait été mis sous mes ordres. Ainsi, avec sept mille cinq cent hommes d'infanterie, appartenant à soixante-dix bataillons différents et par conséquent ne se composant que de débris, et quinze cents chevaux, j'ai soutenu, contre une armée entière, qui a eu plus de cinquante mille hommes engagés, un des plus glorieux combats, dont les annales françaises rappellent le souvenir. J'avais reconnu l'importance de la position de Romainville, et, sachant que le général Compans ne l'avait pas occupée en se retirant, j'ignorais si l'ennemi s'y était posté. J'envoyai de Saint-Mandé, pendant la nuit, une reconnaissance pour s'en informer. L'officier qui la commandait, sans s'y rendre, me fit un rapport comme y ayant été, et me dit que l'ennemi ne l'occupait pas.

Cette faute, véritable crime à la guerre, eut un résultat favorable, et fut la cause en partie de la longueur de cette défense si mémorable, avec une si grande disproportion de forces. Elle eut cette influence en me faisant prendre l'offensive et en donnant à la défense un tout autre caractère. Sur ce faux rapport je partis de Charenton, une heure avant le jour, pour aller occuper la position avec mille à douze cents hommes d'infanterie, du canon et de la cavalerie. J'y arrivai à la pointe du jour; mais l'ennemi y était et l'affaire s'engagea immédiatement par une attaque de notre part dans le bois qui couvre le château. J'étendis ma droite dans la direction du moulin à vent de Malassis, et j'appelai à moi de nouvelles troupes. L'ennemi, étonné de cette brusque attaque, qu'il attribua à l'arrivée de Napoléon avec des renforts, agit avec une grande circonspection, et resta sur la défensive.

Comme il n'avait pu se développer complétement, nous jouissions de tous les avantages de la position, et d'une artillerie formidable qui y avait été placée. L'ennemi répugnait à s'étendre par sa droite, seule manoeuvre qu'il eût à faire, afin de ne pas dégarnir le point attaqué. Car, si effectivement il eût été culbuté sur ce point, les troupes avancées près du canal auraient été fort compromises.

Ainsi les choses se soutinrent dans une espèce d'équilibre jusqu'à onze heures; mais, en ce moment, l'ennemi, ayant fait un effort par sa gauche sur ma droite, la culbuta; et ces troupes, en se retirant, ayant découvert la communication en arrière du parc des Bruyères par laquelle l'ennemi pouvait déboucher, je fus obligé de me replier et de prendre position à Belleville. Mes troupes devaient y être plus concentrées, et en position de défendre à la fois toutes les avenues qui se réunissaient à ce noeud des communications.

Ce mouvement périlleux à exécuter, surtout étant engagé d'aussi près et suivi avec vigueur par l'ennemi, était en outre gêné par le passage du défilé; aussi fut il accompagné de quelque désordre. Resté avec les dernières troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles, j'eus une douzaine de soldats tués à côté de moi à coups de baïonnette à l'entrée même de Belleville, et je fus sauvé de l'immense danger d'être pris par le courage et le dévouement du plus brave soldat et du plus brave homme que j'aie jamais connu, le colonel Genheser. Cet officier, placé dans le parc des Bruyères, voyant mon péril, déboucha sur les derrières de plusieurs bataillons des gardes russes qui nous pressaient vivement, avec une poignée de soldats rassemblés à la hâte, et arrêta les Russes dans leur poursuite. Ce moment de repos donna les moyens de rétablir l'ordre. Nous forçâmes l'ennemi à s'éloigner, et les troupes prirent régulièrement la position nécessaire à la défense de Belleville.

Peu après ce montent, c'est-à-dire vers midi, je reçus du roi Joseph l'autorisation d'entrer en arrangement pour la remise de Paris aux étrangers[11]. Mais déjà les affaires étaient en partie rétablies, et j'envoyai le colonel Fabvier pour dire à Joseph que, si le reste de la ligne n'était pas en plus mauvais état, rien ne pressait encore. J'avais alors l'espérance de pousser la défense jusqu'à la nuit. Mais le colonel ne trouva plus le roi à Montmartre. Celui-ci était parti pour Saint-Cloud et Versailles, emmenant avec lui le ministre de la guerre et tout le cortége de son pouvoir; et cependant aucun danger ne le menaçait personnellement.

[Note 11: «Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de Trévise ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux. «Ils se retireront sur la Loire.

«Joseph.

«Paris, de Montmartre, le 30 mars, _à dix heures du matin_.»]

L'ennemi n'avait point encore passé sur la rive gauche du canal, et ne combattait que dans les lieux où je commandais. Sur le rapport du colonel à son retour, je résolus de continuer l'action.

L'ennemi attaqua ma nouvelle position avec le plus grand acharnement. Six fois nous perdîmes, mais sept fois nous reprîmes les postes importants situés sur notre front, et, entre autres, les tourelles qui flanquaient les murs du parc des Bruyères. Le général Compans, à la gauche de Belleville, repoussait avec le même succès toutes les attaques dirigées sur lui de Pantin, et écrasait les assaillants. Enfin l'ennemi, informé par les prisonniers du peu de monde qu'il avait devant lui, crut avec raison pouvoir s'étendre sans danger, puisque aucune circonstance ne pouvait nous donner les moyens de prendre une offensive sérieuse. Il fit alors un développement de forces immense. On put voir, des hauteurs de Belleville, de nouvelles colonnes formidables se diriger sur tous les points rentrants de la ligne, depuis la barrière du Trône jusqu'à la Villette, tandis que d'autres troupes passaient le canal et se portaient sur Montmartre. Dans peu de moments, nous devions être attaqués partout à la fois.

Il était trois heures et demie: le moment était venu de faire usage de l'autorisation de capituler, en mon pouvoir depuis midi. J'envoyai trois officiers aux tirailleurs comme parlementaires, et un des trois était le trop célèbre Charles de la Bédoyère. Son cheval étant tué, son trompette également tué, il ne put franchir la ligne ennemie. Un aide de camp du général Lagrange parvint à pénétrer.

Inquiet de ce qui se passait à la gauche de Belleville, au poste important qu'occupait le général Compans, j'envoyai un officier pour voir l'état des choses et m'en rendre compte. Il revint promptement, et m'annonça que l'ennemi occupait la position. Je courus pour m'en assurer. A peine avais-je descendu quelques pas dans la grande rue de Belleville, que je reconnus la tête d'une colonne russe qui venait d'y arriver.

Il n'y avait pas une seconde à perdre pour agir; le moindre délai nous eût été funeste. Je me décidai à entraîner à l'instant même un poste de soixante hommes qui était à portée. Sa faiblesse ne pouvait pas être aperçue par l'ennemi dans un pareil défilé. Je chargeai, à la tête de cette poignée de soldats, avec le général Pelleport et le général Meynadier. Le premier reçut un coup de fusil qui lui traversa la poitrine, dont heureusement il n'est pas mort. Moi, j'eus mon cheval blessé et mes habits criblés de balles. La tête de colonne ennemie fit demi-tour. La retraite étant alors ouverte aux troupes, elles se retirèrent sur un plateau en arrière de Belleville, où se trouvait alors un moulin à vent.

Nous venions de nous réunir sur ce point lorsque l'aide de camp, qui avait franchi les avant-postes, revint avec le comte de Paar, aide de camp du prince de Schwarzenberg, et le colonel Orloff, aide de camp de l'empereur de Russie. Le feu cessa; il durait depuis douze heures. Il fut convenu que les troupes se retireraient dans les barrières, et que les arrangements seraient pris et arrêtés pour l'évacuation de la capitale.

Telle est l'analyse et le récit succinct de cette bataille de Paris, objet de si odieuses calomnies, fait d'armes cependant si glorieux, je puis le dire, pour les chefs et pour les soldats. C'était le soixante-septième engagement de mon corps d'armée depuis le 1er janvier, jour de l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire dans un espace de quatre-vingt-dix jours, et dans des circonstances telles, que j'avais été dans l'obligation de charger moi-même, l'épée à la main, trois fois, à la tête d'une faible troupe[12]. On voit par quelle succession d'efforts constants, de marches dans la saison la plus rigoureuse, de fatigues inouïes et sans exemple, enfin de dangers toujours croissants, nous étions parvenus à prolonger, au delà de tous les calculs, notre lutte avec des forces si disproportionnées, lutte dont la fin même imprimait encore à notre nom un caractère de gloire et de grandeur.

[Note 12: On se rappellera que le duc de Raguse avait fait toute cette campagne le bras en écharpe, par suite de la blessure reçue en Espagne; il avait deux doigts blessés à l'autre main, de sorte qu'il ne lui restait que trois doigts de valides pour tenir son épée. (_Note de l'Éditeur._)]

Le duc de Trévise, qui, pendant toute la matinée, n'avait eu aucun engagement sérieux, vit tout à coup ses troupes repoussées jusqu'à la barrière de la Villette. Un peu plus tard Montmartre lui fut enlevé, après une très-faible résistance. Il avait pu juger, comme moi, des événements, des circonstances et de la situation des choses. Il se rendit dans un cabaret attenant à la barrière de la Villette pour traiter de la reddition de Paris, et m'y donna rendez-vous. M. de Nesselrode et les autres plénipotentiaires s'y rendirent de leur côté. A une insultante proposition de mettre bas les armes, nous répondîmes par un geste d'indignation et de mépris; à celle de prendre la route de Bretagne en sortant de Paris, nous répondîmes que nous irions où nous voudrions, sans recevoir une loi qu'on ne pouvait nous contraindre d'accepter. Les conditions premières et simples de l'évacuation de Paris et de la remise des barrières, le lendemain matin, étant arrêtées, il fut convenu que les articles seraient signés dans la soirée.

Pendant tout le cours de cette partie de la campagne, et de mes mouvements combinés avec Mortier, j'avais toujours eu l'avant-garde en marchant à l'ennemi, et l'arrière-garde quand nous nous retirions. Par suite de cet arrangement, le duc de Trévise et ses troupes se mirent en marche les premières, et se portèrent le soir dans la direction d'Essonne. Les miennes bivaquèrent dans les Champs-Élysées, et je me mis en route le lendemain, à sept heures du matin. A huit heures, les barrières avaient été remises à l'ennemi.

Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi, pendant la soirée, et qui est une peinture fidèle de l'opinion de l'époque. Un grand nombre de mes amis s'était réuni chez moi. On parla avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En général, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression, fut celle de M. Laffitte. Il se déclarait hautement leur partisan, et, quand je renouvelais les arguments adressés quelque temps avant à mon beau-frère, il me répondit: «Eh! monsieur le maréchal, avec des garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y a-t-il à redouter?» Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la ville de Paris tout entière. Peu de mois s'étaient écoulés, et il était devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire connaître plus d'une fois cet étrange caractère dont la vanité est la base, et dont le coeur n'a jamais éprouvé un sentiment véritablement généreux.