Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)
Part 9
En conséquence, il donna l'ordre au maréchal Ney, qui l'avait accompagné, et au duc de Trévise, de déboucher, chacun avec deux divisions de la jeune garde, en amont et en aval, la première colonne par la porte de Pirna, la deuxième par la porte de Plauen, et d'envelopper les ailes de l'armée ennemie. Le succès fut complet. L'ennemi, rejeté en arrière, occupa à la nuit une position moins rapprochée que celle qu'il avait prise avant le commencement de l'action. Cette attaque, appuyée par un centre fortifié, l'ensemble des faubourgs étant fortement occupé, ne présentait aucune difficulté. Le lendemain, le prince de Schwarzenberg renouvela ses attaques, mais sans succès. Le deuxième corps de l'armée française était en ligne et placé à droite. Il opéra un mouvement sur la gauche de l'ennemi, auquel le premier corps de cavalerie concourut puissamment.
L'ennemi s'était étendu au delà de la vallée de Plauen, mais il n'était pas parvenu à appuyer son aile gauche à l'Elbe. Cette aile gauche, séparée du centre par la vallée dont les montagnes sont fort escarpées, était isolée et fort en l'air. Le sixième corps avait pris sa place de bataille au centre, et le premier corps avait chassé les troupes qui bloquaient Königstein, menaçant les communications de l'ennemi. Ce qui eût été facile à l'ennemi en arrivant était devenu chanceux et même d'un danger imminent au moment où il attaqua la ville.
Le deuxième corps se porta, dans la matinée, sur la gauche de l'armée alliée et l'attaqua de front, tandis que la cavalerie, que le roi de Naples commandait en personne, l'enveloppa. La cavalerie autrichienne, culbutée, ayant abandonné la division Metzko, celle-ci fut chargée par nos cuirassiers. Sa résistance opiniâtre paraissait invincible, et l'on vit, en cette circonstance, quelle puissance la lance exerce dans les combats de cavalerie contre l'infanterie. Le temps était horrible; des pluies abondantes empêchaient les fusils de faire feu: à peine un fusil sur cinquante partait. Tout était donc au désavantage de l'infanterie. Eh bien! les charges de cuirassiers demeurèrent sans succès. On ne put entamer les carrés autrichiens qu'en faisant précéder la charge de cuirassiers par celle d'un détachement de lanciers. Ceux-ci ouvraient une brèche, que les cuirassiers étaient ensuite chargés d'agrandir. Une brigade de la division Maurice Liechtenstein, envoyée au secours de cette division Metzko, pour la recueillir, partagea le sort de cette dernière. Les régiments de Lusignan et de l'archiduc Régnier furent à peu près détruits. Douze à quinze mille hommes restèrent en notre pouvoir.
Pendant ces mouvements à la droite, Napoléon occupait le centre de l'ennemi par une forte canonnade. Une salve d'une batterie de la garde, dirigée par son ordre contre un groupe qu'il avait remarqué près du village de Bäcknitz, emporta les jambes du général Moreau. Ce général avait contribué à la puissance de Napoléon en se réunissant à lui au 18 brumaire et en servant ses intérêts. La flatterie l'avait rendu son rival de gloire, malgré son immense infériorité. Les petites passions de son entourage et la faiblesse de son caractère en avaient fait un ennemi. Sa fin tragique et prématurée n'inspira aucun intérêt dans l'armée française.
La gauche avait repoussé l'ennemi, et les quatre divisions de la jeune garde, qui s'y trouvaient réunies, forcèrent Wittgenstein à se retirer jusqu'à Bleswitz, sur le corps de Kleist, déjà aux prises avec le quatorzième corps. Le prince de Schwarzenberg, jugeant l'ensemble de ses revers suffisants pour lui ôter tout espoir fondé de victoire, prit la résolution de se retirer. Mais aucune disposition apparente ne l'annonçait, et, comme l'arrivée d'une portion du corps de Klénau avait augmenté le nombre de ses troupes, toutes les probabilités, à nos yeux, semblaient être pour une nouvelle bataille le lendemain. La nuit nous laissa dans cette espérance. L'intention de Napoléon était d'attaquer l'ennemi à la pointe du jour, à son centre, et je devais être chargé de cette opération. Je passai la nuit à faire les dispositions en conséquence.
Le centre de l'ennemi était appuyé aux villages de Bäcknitz et Schernitz. La hauteur sur laquelle ils sont placés, au milieu de l'amphithéâtre en face de Dresde, et dont nos avant-postes occupaient les derniers mamelons, commande la plaine qu'il faut traverser. Porter de l'artillerie en plein jour sur ces mamelons eût été chose impossible. Aussi, ayant placé pendant la nuit, dans la position qu'occupaient mes avant-postes, assez de troupes pour nous établir solidement, j'y fis conduire toute mon artillerie pour écraser de son feu les deux villages que j'ai nommés. Sans cet appui, ils auraient été difficilement emportés. Je présidais moi-même à ces préparatifs. J'observais ce qui se passait chez l'ennemi. Un bruit sourd me fit croire qu'il se mettait en retraite. Les feux, qui s'éteignaient successivement, me confirmèrent dans cette pensée. J'envoyai quelques troupes pour s'en assurer, et l'on trouva la position évacuée.
Je fis prévenir l'Empereur en toute hâte à Dresde, et il arriva à mon camp à la petite pointe du jour. Les dernières troupes de l'arrière-garde ennemie étaient déjà à une assez grande distance. L'Empereur m'ordonna de me mettre immédiatement à leur poursuite dans la direction de Dippoldiswald, et me donna la division de cavalerie du général Ornano. Saint-Cyr fut chargé de le suivre dans la direction de Maxen et Glasshüth. Le général Vandamme, avec le premier corps, et devant être soutenu par la garde, fut dirigé du point où il se trouvait sur la grande route de Peterswald. Le deuxième corps et la cavalerie du roi de Naples marchèrent sur Freyberg.
Pendant les deux jours où on avait combattu devant Dresde, le général Vandamme, avec le premier corps, augmenté de la quarante-deuxième division du quatorzième corps et d'une brigade du deuxième, avait chassé devant lui le faible corps du duc de Wurtemberg. Celui-ci, s'étant replié sur la droite de l'armée, avait pris position devant Pirna, dont Vandamme s'était emparé. La difficulté des communications empêcha le général français d'agir avec ensemble et rapidité. Un fort détachement de la garde russe, ayant été envoyé au duc de Wurtemberg, avec une force de dix-huit mille hommes commandés par le général Osterman, fut chargé de le contenir. C'est dans ces positions respectives que la retraite de l'armée alliée, résolue le 27 au soir, commença à s'exécuter.
L'ennemi se retirait par diverses directions. Voici les dispositions premières et les modifications que les circonstances y apportèrent.
Le corps de Barclay, formant la droite de l'armée, reçut ordre de se retirer par la grande route de Dahme, Waldgies, Hübel et Peterswald, et de couvrir ce débouché principal pour entrer en Bohême.
La grande armée, c'est-à-dire la masse des Autrichiens, prit la direction de Dippoldiswald, Falkenheim, Altenbourg et Unterzinnwald.
Le corps de Kleist reçut l'ordre de se retirer par Glasshüth et d'établir sa liaison entre les deux principaux corps de l'armée, tandis que la gauche et les réserves prendraient le chemin de Freyberg, par lequel une partie de ses troupes étaient arrivées.
La route de Dippoldiswald par Altenbourg présente les plus grandes difficultés. C'est un défilé continuel entre des montagnes et des bois. La masse des troupes destinées à se retirer par cette communication devait éprouver un grand encombrement et de grandes difficultés. Mais elles furent tout à coup beaucoup augmentées et d'une manière tout à fait imprévue.
Le général Barclay, supposant le général Vandamme au moment d'agir sur la route de Dippoldiswald, et ne voulant pas faire une marche de flanc aussi près d'un ennemi tout formé, chargea le général Osterman de remplir la mission qui lui était donnée, et lui, avec la majeure partie de ses troupes, imagina de changer de direction et de se jeter sur la route d'Altenbourg, afin de se réunir à la masse des forces de l'armée.
Il résulta de cette désobéissance, d'abord une horrible confusion sur la route d'Altenbourg, un prodigieux encombrement, et ensuite la route principale ne se trouva pas gardée par une force suffisante. Ainsi Vandamme, soutenu par la garde, n'eut plus devant lui que dix-huit mille hommes environ, obligés de défiler, pour ainsi dire, à sa vue, pour reprendre leur ligne de retraite, fort compromise. Les troupes entreprirent cette tâche difficile, et elles y parvinrent après avoir éprouvé d'assez grandes pertes. Une partie de la colonne, ayant été coupée sur la gauche, fut obligée de faire sa retraite isolément et à travers les bois.
Je rencontrai d'abord l'ennemi au village de Possendorf. Son arrière-garde fut culbutée. Nous lui prîmes deux mille cinq cents hommes, douze pièces de canon, cent cinquante voitures d'artillerie ou de bagages. Lorsque nous fûmes arrivés sur les hauteurs de Windiskarsdorf, presque toute l'armée ennemie nous apparut en mouvement dans diverses directions. De grosses colonnes, venant de Maxen, longeaient le pied des montagnes pour se porter par Frauendorf sur la route d'Altenbourg. Le quatorzième corps suivait et marchait sur Glasshüth, mais il était encore fort en arrière. Je vis aussi des masses considérables qui s'étaient retirées par Tharand et marchaient dans la direction de Frauenstein. Enfin j'avais en position devant moi, au débouché de Dippoldiswald, une ligne fort étendue, soutenue par une nombreuse artillerie, protégeant la position qu'elle avait prise et la marche de tous ces corps séparés, qui avaient peine à gagner le défilé sur lequel j'étais au moment d'arriver. L'ensemble de la position et la force des troupes que j'avais à combattre m'obligeaient à réunir mes moyens avant de rien engager.
Une fois en mesure d'agir, je marchai. La deuxième division, commandée par le général Lagrange, déboucha par la grande route qui conduit à Dippoldiswald en tournant la position de l'ennemi. Je plaçai ma cavalerie en arrière de la division du général Lagrange, prête à déboucher aussitôt que le passage serait ouvert. Enfin je laissai ma troisième division à Windiskarsdorf, pour me mettre à l'abri de toute entreprise de l'ennemi venant par ma gauche, et aussi à portée de soutenir le général Lagrange s'il en était besoin.
Une affaire assez vive s'engagea en même temps sur les deux débouchés. Les premières troupes du sixième corps culbutèrent les troupes ennemies qui leur étaient opposées. Des corps plus nombreux les arrêtèrent, mais de nouveaux efforts complétèrent le succès. L'ennemi avait, en arrière des défilés franchis, une nombreuse artillerie et des troupes toutes formées. Cet état de choses lui donnait sur nous un grand avantage; mais la valeur des troupes triompha promptement de ce nouvel obstacle. Partout Russes et Autrichiens furent culbutés. Nous restâmes maîtres des débouchés et du champ de bataille. Le général Compans fut occuper Dippoldiswald, et le général Lagrange s'était emparé de vive force des villages de Kessenig et de Benholtheim. La cavalerie du général Ornano avança le plus promptement possible, mais la nuit était presque arrivée; l'ennemi avait couvert de cavalerie toute la plaine, et il ne fut plus possible d'entreprendre rien de sérieux. En conséquence, mes troupes prirent position.
Le lendemain, 29, je mis en position mon corps d'armée dans la direction qu'avait suivie l'ennemi, et je pris le chemin d'Altenbourg. Mon avant-garde arrivée au village d'Ober-Frauendorf, j'appris que l'ennemi occupait le bois situé à très-peu de distance, et qu'une forte arrière-garde était au delà du village de Falkenheim. Une brigade entière, placée en tirailleurs, fut chargée de chasser l'ennemi du bois, de le fouiller dans toutes ses parties, afin de prévenir toute espèce de surprise. Avec un matériel aussi considérable, dans un pays aussi difficile, il y a les plus grands périls à marcher sans une extrême précaution. Un corps d'armée peut être détruit s'il avance avec trop de confiance et sans être suffisamment éclairé. Le bois étant évacué par l'ennemi, je trouvai au débouché un corps de quinze mille hommes environ, formé en avant du village de Falkenheim, avec vingt pièces de canon.
Cette position est très-forte et appuyée à droite et à gauche par de très-grands escarpements. Elle n'a qu'un seul inconvénient, celui d'être suivie d'un mauvais défilé. Après avoir reconnu la position de l'ennemi, fait occuper par les premières troupes deux mamelons qui protégeaient la sortie du bois, et placé quelques pièces de canon sur la hauteur; après avoir fait serrer la division du général Freiderich sur celle du général Lagrange pour la soutenir, je donnai ordre à celui-ci d'attaquer l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance de sa part, la valeur de nos troupes fut telle, qu'en un instant tout fut culbuté et l'ennemi poursuivi jusqu'à l'entrée du défilé, où il laissa beaucoup de pièces de canon et de voitures. La nuit seule arrêta notre poursuite. Le 37e léger et le 4e de marine se distinguèrent, l'ardeur des troupes était telle, qu'il fallut plutôt s'occuper à la calmer qu'à la stimuler, afin de ne pas compromettre des succès toujours assurés avec de pareils soldats, quand ils sont bien conduits.
Le lendemain, 30, je me mis en marche pour Altenbourg. L'armée ennemie l'avait évacuée pendant la nuit, et nous y trouvâmes une arrière-garde qui se retira à notre approche. Dans le trajet de Falkenheim à Altenbourg, nous pûmes juger par nous-mêmes du désordre de la veille chez l'ennemi. Plusieurs pièces de canon et plus de cent voitures étaient éparses çà et là. Partout nous voyions des indices de confusion. Il ne se passait pas un moment sans que des parcs entiers ne sautassent à notre approche. Je résolus de profiter d'une occasion si favorable pour faire tout le mal possible à l'ennemi, et de le poursuivre l'épée dans les reins jusqu'à Toeplitz.
Je pouvais sans crainte agir ainsi; j'étais informé que le septième corps, commandé par le général Vandamme, soutenu par toute la garde, marchait sur Toeplitz, tandis que le quatorzième corps, placé en échelons, se trouvait entre le premier corps et moi, pour nous soutenir. Vers midi, je rencontrai l'ennemi sur le plateau de Zinnwald, amphithéâtre ressemblant assez à celui de Fralkenheim. On ne peut y arriver que par des défilés fort étroits. La division du général Compans tenait la tête de la colonne. Trouvant des forces considérables au débouché, il lui fut impossible de gagner assez de terrain pour se former. Je donnai l'ordre au général Lagrange de se porter avec sa division par un autre défilé à droite, beaucoup plus étroit que le premier, mais qui prenait en flanc la position de l'ennemi. Ce mouvement eut un plein succès. Cette division, ayant marché avec vigueur, en même temps que celle du général Compans, l'ennemi, culbuté sur tous les points, fut poursuivi sans relâche et jeté dans les chemins étroits et épouvantables qui conduisent de Zinnwald à Eichwald. Nous prîmes, dans cette seule journée, plus de quatre cents voitures d'artillerie et d'équipages.
Nous poursuivîmes l'ennemi à peu de distance du village d'Eichwald, où nous trouvâmes des troupes nouvelles toutes formées. La nuit nous arrêta. L'avant-garde bivaqua près du débouché d'Eichwald, le corps d'armée sur le plateau de Zinmvald, et je préparai tout pour déboucher le lendemain à la pointe du jour sur Toeplitz, où je supposais voir arriver Vandamme de son côté. Mais ce qui s'était passé chez lui avait bien changé l'état des choses. À mon retour au camp, je trouvai un officier d'état-major du maréchal Gouvion Saint-Cyr qui m'apprit la catastrophe. Le corps d'armée avait été détruit et pris presque en entier par l'ennemi. Le matin même, le maréchal avait marché à son secours, mais n'avait pu arriver à temps pour le sauver.
Cet événement a eu des résultats si importants et si graves, qu'il convient d'en rechercher et d'en approfondir les causes.
Napoléon était dans l'usage de recommander avec exagération à ses généraux de marcher en avant. S'il ne doutait pas de leur courage, il est certain qu'il se méfiait de leur résolution. Avec un homme ardent comme le général Vandamme, il eût été plus convenable de lui tenir le langage de la prudence. Toutefois, dans la circonstance, il était de son devoir de marcher tête baissée. Napoléon lui avait dit et fait écrire: «Je vous suis avec toute ma garde; marchez sans crainte.» Enfin il savait que le bâton de maréchal devait être la récompense d'un succès brillant, et il était impatient de l'obtenir. Mais Napoléon, après avoir mis en route sa garde, était resté à Dresde, incertain sur ce qu'il ferait. Ayant reçu la nouvelle de l'échec éprouvé par le maréchal Oudinot devant Berlin, et des revers du maréchal Macdonald sur la Katzbach, il résolut de rester, de rappeler sa garde, et il eut le tort incroyable de ne pas faire prévenir Vandamme. On a dit qu'il s'était mis en route, et que, se trouvant tout à coup indisposé, il avait rétrogradé. Ce fait est inexact, et le général Gersdorff, général saxon, m'a déclaré formellement que, n'ayant pas quitté un moment le palais pendant les journées du 28 et du 29, il avait la certitude absolue que Napoléon n'était pas sorti de Dresde ces jours-là. La garde seule s'était mise en mouvement, et il la rappela, ainsi que je viens de le dire. Vandamme se trouva donc seul et sans appui dans la plaine de Culm. Vainqueur le 29, il fut accablé le 30 par les forces immenses qui se jetèrent sur lui.
Une circonstance inopinée survint qui aggrava sa position, et la rendit désespérée. Le corps de Kleist, qui s'était retiré de Glasshüth devant Saint-Cyr, arriva à Ebersdorff le 29. De ce point il ne put entrer en Bohême. Une communication mauvaise, praticable cependant aux voitures, et meilleure que celle de Zinnwald, aboutit de ce point à Culm. Mais, dans ce moment, Vandamme étant à la tête du débouché, Kleist ne pouvait pas raisonnablement s'y présenter. Le 30, au matin, il crut Vandamme assez avancé pour avoir entièrement découvert la grande route, et, ne le supposant plus sur ce point, il se décida à faire un mouvement par le plateau et à se porter d'Ebersdorf sur Nollendorf, espérant ainsi échapper à l'armée française, arriver à la plaine, éviter Vandamme, et rejoindre, par un détour, le gros de son armée. Une preuve incontestable de la vérité de cette opinion, c'est que ses meilleures troupes étaient à l'arrière-garde pour résister soit à Saint-Cyr, soit à ce qui pouvait venir de Peterswald. Les mauvaises troupes et les parcs étaient en tête de colonne. Au moment où Vandamme, accablé par le nombre, se disposait à la retraite, le corps de Kleist arriva sur la route. La cavalerie de Vandamme, s'élançant en colonnes, pour ouvrir le chemin, échappa en partie. Cette cavalerie, rencontrant seulement d'abord des landwehrs et des parcs, elle sabra tout, et prit cette nombreuse artillerie, qui n'eut pas même le temps de se mettre en batterie. Mais les troupes à la queue de la colonne, s'étant ravisées, prirent position, et parvinrent à fermer le passage.
Si la garde eût suivi, Kleist, pris entre Saint-Cyr et la garde, mettait bas les armes, et Vandamme eût battu, le 30, les divers corps qui l'ont attaqué. Mais, bien plus, si la garde eût joint Vandamme le 29, pendant qu'il était victorieux, il aurait pu se porter en avant et se trouver ainsi au milieu de toutes les forces ennemies qui étaient sans organisation et dans une entière confusion, par suite des difficultés de la retraite. Toute l'artillerie marchait isolément. Les troupes descendaient par détachement, en suivant tous les sentiers praticables. Il n'y avait pas, le 29, trente mille hommes à mettre régulièrement en bataille dans la plaine. C'était un de ces coups de fortune, comme il on arrive en un siècle de guerre. Tout le matériel aurait été pris, et tout se serait dispersé. Des reproches réciproques auraient servi à tout dissoudre, à tout désorganiser. La fortune en a ordonné autrement; mais le seul coupable, et le véritable auteur de la catastrophe, c'est Napoléon.
Il convient maintenant d'examiner quelle influence a eue le maréchal Saint-Cyr sur cet événement. Il pouvait en diminuer la gravité, et il n'est pas exempt de reproches. Il suivait Kleist, et arriva à Ebersdof. C'est de la hauteur, en avant de ce poste, qu'il vit l'événement du 30. S'il est arrivé le 20, il est coupable de n'avoir pas descendu le plateau et de ne s'être pas joint à Vandamme; s'il n'est arrivé que le 30 au matin, il ne pouvait pas déboucher; mais alors il est coupable d'avoir perdu de vue Kleist. En le suivant l'épée dans les reins il l'arrêtait, et la route de Peterswald restait libre au général Vandamme, et peut-être même l'enchaînement des circonstances aurait pu, Vandamme battu et se retirant, entraîner la perte de Kleist.
On a eu tort d'accuser Vandamme d'avoir montré, dans cette circonstance, trop de témérité. Il s'était arrêté dans une bonne et excellente position en avant de Culm, position inexpugnable pour peu qu'il existe quelque proportion entre le nombre des combattants. J'ai depuis étudié ces lieux sur place, et j'ai acquis la conviction que Vandamme aurait pu s'y défendre un contre deux, et certainement il l'aurait fait; mais il y a des limites au possible. Je pense, au contraire, qu'on pourrait lui reprocher de la lenteur et peu d'ensemble dans sa marche. Ses troupes n'étaient pas réunies le 29; et, quoique maître de Culm le 29, avant midi, il ne put pas déboucher pour culbuter et mettre en déroute le corps russe, très-inférieur en force, isolé dans une position ouverte, sans appui et sans moyen pour résister. Mais aussi comment se précipiter au milieu de cent quatre-vingt mille hommes qui, s'ils n'étaient pas là, se trouvaient cependant à portée dans un bassin vaste et découvert, sans avoir derrière soi les forces nécessaires comme point d'appui? Et pourtant il y avait un tel désordre dans l'armée alliée en ce moment, que le corps de Vandamme seul pouvait, en l'accroissant encore, amener des résultats incalculables.
C'est l'esprit de justice dont je fais profession, et ma conviction profonde, qui me décident à prendre la défense de Vandamme, car ce général ne m'a jamais inspiré aucun intérêt. J'ajouterai à ce qui précède une dernière réflexion sur la conduite de Napoléon, réflexion qui la rend encore moins concevable.
L'armée ennemie se retirait sur diverses colonnes, et devait naturellement se rassembler dans la plaine de Toeplitz. Le 30 août, elle devait, d'après tous les calculs, s'y trouver réunie, et, le jour suivant, les divers corps de l'armée française, après avoir descendu du plateau de Saxe, se trouvaient en présence. Une fois nos corps réunis, qui devait commander, qui devait donner la direction, l'impulsion et l'ensemble? Personne, puisque Napoléon était le 30 à Dresde, et n'avait pris aucune disposition pour suppléer, le 31, à sa présence en Bohême. Ainsi, dans le cas de succès constants dans la poursuite, il se mettait, par sa propre volonté, dans des conditions qui en rendaient les effets plus que douteux. L'on ne peut dire qu'il avait suspendu la poursuite, car aucun ordre semblable n'arriva aux autres corps, et Vandamme en a reçu de contraires.
On se perd dans ce dédale où l'on ne peut découvrir ni un calcul ni une intention raisonnable. Seulement il paraît incontestable que Napoléon, frappé de la nouvelle du désastre de la Katzbach, et ne pensant qu'à la nécessité de le réparer, ne voulut pas s'éloigner de l'année de Silésie; mais, quelque urgents que fussent les secours à lui porter, ils ne pouvaient pas être immédiats, tandis que les affaires de Bohême, d'une nature décisive, réclamaient à l'heure même et le secours de sa garde pour soutenir Vandamme, et sa présence pour la direction de l'ensemble des opérations. Dans tous les cas, rien n'excuse et ne peut excuser Napoléon de n'avoir pas informé Vandamme du changement de ses résolutions[4].