Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)

Part 8

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Il avait d'ailleurs un conseiller funeste qui flattait ses passions, adoptait toutes ses illusions, et même les rendait encore plus éblouissantes. Le duc de Bassano, esprit étroit et vain, flatteur par essence, avait juré une adoration sans réserve à son maître. Il la professait hautement et s'en glorifiait. Il étudiait ses désirs pour en faire ses lois, et il mettait son esprit et son éloquence à plaider les causes que Napoléon avait déjà jugées. C'était un moyen de lui plaire et d'en être bien traité. Mais le prix de ses succès devait être la perte de son idole. Il répétait, à cette époque, à Napoléon sans cesse ces paroles: «L'Europe est attentive et impatiente de savoir si l'Empereur sacrifiera Dantzig.» La prétention et l'espérance de conserver cette ville, ainsi que les sentiments d'orgueil qui s'opposaient à toute espèce de sacrifice, étaient caressés par ce langage. C'est là ce qui a fait recommencer la guerre, et en définitive produit la chute de Napoléon et la destruction de l'Empire.

L'époque rapprochée des hostilités décida l'Empereur à faire célébrer sa fête, par l'armée, plus tôt qu'à l'ordinaire. Le 15 août y était consacré ordinairement. Elle fut fixée cette année au 10 août, pour la dernière fois.

Napoléon avait déployé une telle activité, les ordres et les mesures prises pour la réorganisation de son armée avaient été si bien combinés, les autorités en France avaient mis tant de zèle à les exécuter, et le pays avait montré tant de bonne volonté, que ses forces étaient devenues extrêmement considérables.

L'armée se composait de douze corps d'armée organisés en quarante et une divisions, toutes au complet, sans compter la garde impériale, la vieille garde, formant en tout quatre divisions. La cavalerie, qui nous manquait complétement à Lutzen, était portée maintenant à soixante-dix mille chevaux. Enfin ce n'est pas trop de porter à quatre cent cinquante mille hommes les forces totales réunies en Allemagne, et dont Napoléon pouvait disposer.

Voici quels étaient les divers corps de l'armée, et les noms de ceux qui les commandaient:

Premier corps, Vandamme, trois divisions; Deuxième, duc de Bellune, quatre divisions; Troisième, prince de la Moskowa, quatre divisions; Quatrième, général Bertrand, trois divisions; Cinquième, général Lauriston, trois divisions; Sixième, duc de Raguse, trois divisions; Septième, général Régnier, quatre divisions; Huitième, prince Poniatowski, deux divisions; Onzième, duc de Tarente, trois divisions; Douzième, duc de Reggio, trois divisions; Treizième, prince d'Eckmühl, trois divisions; Quatorzième, maréchal Saint-Cyr, trois divisions. En Franconie, le duc de Castiglione avec trois divisions.

Les troupes à cheval étaient organisées ainsi: Chaque corps d'armée avait une brigade de cavalerie légère. La réserve, composée de dix-sept divisions, était formée en cinq corps, dont chacun avait trois ou quatre divisions, et qui étaient commandés, savoir:

Le premier corps, par Latour-Maubourg, quatre divisions; Deuxième, Sébastiani, trois divisions; Troisième, duc de Padoue, quatre divisions; Quatrième, comte de Valmy, trois divisions; Cinquième, le général Millaud, trois divisions.

Enfin on doit ajouter à la masse de ces forces les garnisons des places de Pologne et de Prusse, qui tenaient en échec plus de cent mille hommes à l'ennemi.

Si les soldats, qui composaient cette armée eussent été plus âgés et plus instruits, jamais on n'aurait rien vu de plus formidable.

Napoléon avait préparé ses mouvements par divers travaux exécutés sur l'Elbe. Si l'enceinte de Dresde, détruite en 1809 par ses ordres, eût existé alors, elle lui aurait servi puissamment au début des opérations. On dut y suppléer par des travaux de campagne. Ces travaux, faits à la hâte, occupaient un trop vaste espace pour leur nombre. Jamais ils ne purent acquérir une force suffisante pour mettre Dresde en sûreté, sans une armée pour les occuper. Or, dans le plan de campagne qu'adopta Napoléon, il aurait fallu que la ville de Dresde, pivot de ses opérations, fût à l'abri d'un coup de main, et susceptible d'être abandonnée momentanément à elle-même.

Au nombre des points que Napoléon fit fortifier, je parlerai de Lilienstein, où un camp retranché pour quelques milliers d'hommes fut construit. Deux ponts sur l'Elbe furent établis sous Königstein. Ils donnaient la possibilité de se mouvoir, par une ligne très-courte, de la Silésie et la Lusace, sur les débouchés de la Bohême. Par leur moyen, Napoléon comptait se porter rapidement sur Dresde et sur les derrières de l'ennemi, pendant qu'il serait contenu par cette place.

Au moment où l'armistice fut rompu, Napoléon m'écrivit deux très-longues lettres pour m'en prévenir, me faire connaître le plan de campagne qu'il projetait, et me demander mon avis. Ce plan était à peu près celui qu'il a suivi. Je lui répondis en le discutant, en blâmant, de toutes mes forces, son système, et voici quels étaient mes motifs[3].

[Note 3: Voir pièces justificatives.]

Napoléon, au lieu de concentrer ses forces, se décidait à les diviser en trois parties, formant trois armées indépendantes: une en Silésie, une à Dresde, une dans la direction de Berlin.

Personne, dans l'armée, n'avait l'autorité nécessaire pour commander plusieurs corps d'armée à la tête desquels étaient des maréchaux. Napoléon seul pouvait se servir de semblables éléments.

Je pensais, au contraire, que Napoléon avait deux partis entre lesquels il pouvait choisir:

1° Placer les troupes en arrière de la Sprée, à cheval sur l'Elbe, ayant Dresde pour point d'appui central, à une forte marche de cette ville, et écraser le premier ennemi qui serait à sa portée. Une fois le premier succès obtenu, les autres seraient faciles. En plaçant ses troupes aussi rapprochées les unes des autres, Napoléon se trouvait pour ainsi dire partout à la fois et pouvait facilement, presque sous ses yeux, combiner leurs mouvements;

2° Se décider à une offensive en Bohême immédiatement. Les troupes placées sur le Bober et celles en avant de Torgau auraient couvert son mouvement en partant de Dresde et débouchant par Peterswald. Ces troupes se seraient rapprochées de lui en se tenant sur la défensive, et ensuite auraient fini par le rejoindre, celles du Bober en entrant en Bohême par Zittau; et les autres, après avoir laissé trente mille hommes pour la défense de l'Elbe, auraient probablement pu suivre cette offensive. Alors, continuant son mouvement, il aurait traversé la Bohême, porté la guerre en Moravie et marché sur Vienne. Il couvrait ainsi la confédération du Rhin et s'assurait de sa fidélité. Il ralliait l'armée bavaroise, prenait sa ligne d'opération sur Strasbourg, et, plus tard, il faisait sa jonction à Vienne avec l'armée d'Italie, dont le point de départ était les bords de la Save, et se trouvait ainsi très-rapproché.

Au lieu de cela, l'Empereur organisa la masse de ses troupes en trois armées véritables. La passion le portait à agir le plus promptement sur la Prusse. Il voulait que les premiers coups de canon fussent tirés sur Berlin, et qu'une vengeance éclatante et terrible suivît immédiatement le renouvellement des hostilités. Alors il fallait une armée qui marchât sur Berlin, et une autre en Silésie pour couvrir la première. Il fallait enfin une troisième armée en avant de Dresde, pour empêcher la grande armée ennemie de déboucher de la Bohême. Par ce système, l'offensive était donnée aux corps qui, dans mon opinion, auraient dû rester sur la défensive, et la défensive était réservée à ceux dont le rôle aurait du être offensif. La question me paraissait ainsi renversée. Après avoir combattu ce projet par tous les raisonnements les plus propres pour ramener l'Empereur à mon opinion, je terminais par cette phrase:

«Par la division de ses forces, par la création de trois armées distinctes et séparées par de grandes distances, Votre Majesté renonce encore aux avantages que sa présence sur le champ de bataille lui assure, et je crains bien que, le jour où elle aura remporté une victoire et cru gagner une bataille décisive, elle n'apprenne qu'elle en a perdu deux.»

Je fus malheureusement prophète. Ce fut précisément ce qui arriva. Pendant la victoire de Dresde, nous étions battus à la fois en Silésie, sur la Katzbach, et en Prusse, devant Berlin, à Grossbeeren.

Nonobstant mes observations et mon opinion contraire, dont Napoléon avait provoqué la manifestation, il adopta définitivement le plan qu'il avait conçu, et qui rendit ses mouvements incertains et confus pendant cette partie de la campagne. Je vais entrer en matière et commencer le récit des opérations.

Les forces de l'ennemi consistaient d'abord en cent trente mille Autrichiens, divisés en quatre corps, une réserve et une avant-garde. Cette armée était composée de neuf divisions d'infanterie et de trois divisions légères, formées de deux et trois bataillons de chasseurs et de douze à dix-huit escadrons, de trois divisions de cavalerie de douze à vingt-quatre escadrons, faisant un total de cent douze bataillons, cent vingt-quatre escadrons, auxquels il faut ajouter deux cent soixante-treize pièces d'artillerie.

L'armée russe et prussienne en Bohême, combinée à l'armée autrichienne sous les ordres du général Barclay de Tolly, se composait de cent trente-cinq bataillons, trois cent soixante-huit pièces de canon, cent quarante-sept escadrons, de quinze régiments de Cosaques organisés, de huit divisions d'infanterie en trois corps d'armée, et d'un corps de deux divisions de cavalerie, qui, jointes aux divisions des gardes et grenadiers russes et prussiens, et aux cinq divisions de cavalerie de réserve, s'élevaient à cent mille hommes au moins, ce qui formait un total de deux cent trente mille hommes, dont quarante-cinq mille à cheval, et six cent trente-huit pièces d'artillerie.

L'armée de Silésie combinée, c'est-à-dire russe et prussienne, était composée de cent trente-sept bataillons, trois cent cinquante-six pièces d'artillerie, cent quatre escadrons organisés en sept corps de quinze divisions d'infanterie, et huit divisions de cavalerie sous les ordres de Blücher, ayant sous lui les généraux Saken, Langeron, York, Saint-Priest, etc., etc. Elle avait un effectif qui dépassait cent vingt mille hommes, dont vingt mille à cheval.

L'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, était composée de cent quatre-vingt-six bataillons, de cent quatre-vingt-quatorze escadrons et de trois cent quatre-vingt-sept pièces d'artillerie. Elle était organisée en cinq corps, formant douze divisions d'infanterie et sept divisions de cavalerie. On y avait ajouté treize régiments de Cosaques, commandés par le général Vinzigorod. Cette armée était sous les ordres des généraux Bulow, Tanentzien, maréchal Steding, général Woronzoff. Elle présentait une force de cent cinquante-cinq mille hommes, dont trente-cinq mille à cheval.

Il existait, en outre, dans le bas Elbe, des troupes légères ou de nouvelles levées, de différents pays, mêlées sous les ordres des généraux Valmoden, Végezac, Dornberg. Ces troupes présentaient un total de quarante mille hommes, dont huit mille à cheval.

Ce n'était pas tout. On avait formé en Pologne deux armées de réserve russes. La première, composée de soixante mille hommes, aux ordres du général Bemzsen, arriva à Toeplitz le 28 septembre. La seconde, aux ordres du général Tabanoff-Taslowsky, forte de cinquante mille hommes, occupa le grand-duché de Varsovie. Devant Dantzig, il y avait trente-cinq mille hommes; devant Zamosch, quatorze mille; devant Glogau, vingt-neuf mille quatre cent soixante-dix; devant Custrin, huit mille quatre cent cinquante; devant Stettin, quatorze mille; total, cent deux mille deux cents.

Enfin, indépendamment de l'armée d'Italie, l'Autriche avait deux armées de réserve, qui, successivement, vinrent se joindre à la masse des forces combinées, savoir: sur la frontière de Bavière, dix-huit bataillons et trente-six escadrons, faisant vingt-quatre mille sept cent cinquante hommes; à Vienne et à Presbourg, quarante-huit bataillons et soixante-douze escadrons, faisant soixante-cinq mille hommes; total, quatre-vingt-neuf mille sept cent cinquante.

Ainsi l'ensemble des forces qui nous étaient opposées s'élevait à près de neuf cent mille hommes, dont plus de cent cinquante mille à cheval.

J'ai indiqué la manière dont elles étaient réparties. Mais je ferai remarquer ici la profondeur du calcul qui fit mélanger toutes les troupes des différentes nations, seul moyen de donner de la consistance à la coalition, de mettre obstacle à des combinaisons politiques particulières, et de substituer à des jalousies de nation, si naturelles et si habituelles en pareil cas, une rivalité de soldat sur le champ de bataille qui devenait une garantie de succès.

Voici quelle était la formation de l'armée française:

En Silésie, les troisième, cinquième, sixième et onzième corps, dont la force, avec la cavalerie, s'élevait à cent vingt mille hommes. Ils étaient, au début de la campagne, et accidentellement, sous les ordres du maréchal prince de la Moskowa, le plus ancien des trois maréchaux réunis sur cette frontière.--Les quatrième, septième et douzième corps, et le troisième de cavalerie furent rassemblés à Dahme, sous les ordres du duc de Reggio, en Lusace.--Les premier, deuxième et huitième corps, avec les premier et quatrième de cavalerie, furent concentrés dans les environs de Zittau.--Le quatorzième corps occupait le camp de Pirna, et couvrait Dresde, où était Napoléon avec sa garde.

L'Empereur arriva le 18 à Görlitz. Le 19, il se rendit à Zittau et s'avança jusqu'à Gabel. Il fut tenté d'entrer en Bohême par la route qui mène à Gitschin. Son objet était de mettre obstacle à la réunion des diverses armées sur Prague; mais, apprenant que déjà elle était opérée, il vit Dresde menacé et comprit la nécessite de se tenir à portée de secourir cette place. Laissant les premier et deuxième corps à Rumburg et Zittau, il se rendit à l'armée de Silésie, avec sa garde et le premier corps de cavalerie, en se dirigeant sur Lövenberg, où il arriva le 21.

Blücher avait commencé son mouvement offensif avant l'expiration de l'armistice, et les corps d'armée française, qu'il avait en face, s'étaient aussitôt mis en marche pour se réunir sur le Bober. Le 16, le corps de Langeron avait déjà dépassé Goldsberg. Un bataillon de la division Charpentier, placé en avant de Lövenberg, faillit être enlevé, et se fit jour à travers l'ennemi. Le 18, le cinquième corps se réunit à Lövenberg avec le onzième corps. L'ennemi, ayant passé le Bober, porta une avant garde à Lahore. Le duc de Tarente l'attaqua et lui fit repasser la rivière.

Blücher était ce jour-là, avec le corps de Saken, à Liegnitz. Le premier, s'étant porté sur Lövenberg, força le cinquième corps à évacuer les positions qu'il occupait. Appelé par le bruit du canon, je me hâtai de marcher à son secours; mais, quand je fus à portée de le soutenir, le combat avait cessé. L'ennemi, voulant passer le Bober à Zobten, fut repoussé par la division Rochambeau. Le prince de la Moskowa, craignant de voir le gros des forces ennemies entre le troisième corps et les onzième et cinquième, qui étaient à Lövenberg, jugea à propos de s'en rapprocher.

De Buntzlau, je reçus l'ordre de m'avancer, avec le sixième corps, jusqu'à Kresbau, pour observer Saken et retarder sa marche. Blücher, informé du mouvement du prince de la Moskowa, vint à sa rencontre, ne laissant qu'une division pour masquer Lövenberg. Le troisième, étant ainsi prévenu, s'arrêta à Graditz. Il combattit tout à la fois contre York et contre Saken, et se replia sur le sixième corps. Ces deux corps repassèrent le Bober et se placèrent en deçà de Buntzlau.

J'avais été chargé auparavant par Napoléon de chercher sur l'une des rives du Bober une bonne position, où une armée nombreuse pût livrer et recevoir une bataille avec avantage. Je n'avais rien trouvé sur la rive droite qui me satisfît complétement. Cependant nous aurions pu occuper avec les troisième et sixième corps la position à Karlsdorf, assez forte pour que l'ennemi n'osât pas nous attaquer immédiatement, et pendant la journée nous aurions eu des nouvelles des cinquième et onzième corps. Le maréchal Ney en décida autrement. La rive gauche offrait à la vérité une position meilleure, et nous allâmes l'occuper. Mais Buntzlau, qui avait été l'objet de forts grands travaux et qui renfermait des approvisionnements en vivres, n'étant pas encore armé, ne fut pas occupé. On aurait pu y laisser quelques troupes sans danger et on l'aurait occupé tant que nous serions restés en communication avec cette ville. C'était une belle position d'arrière-garde pour une partie du troisième corps, et une bonne tête de pont pour reprendre l'offensive. Le maréchal Ney ne voulut pas comprendre ces avantages et ne put pas concevoir le rôle dont ce poste était susceptible, et, quand on n'était pas encore au moment de le quitter, il donna l'ordre d'en faire sauter les fortifications.

Après avoir repassé le Bober, les officiers, envoyés par la rive gauche aux renseignements sur le général Lauriston, firent le rapport que les cinquième et onzième corps étaient réunis et en communication avec nous. Ainsi les quatre corps étaient en mesure d'agir ensemble; mais ces officiers m'apprirent en même temps l'intention de ces deux corps de continuer leur mouvement rétrograde le lendemain et de repasser la Queiss. Aucun raisonnement ne pouvait justifier ce mouvement. Nous étions cependant forcés de l'imiter. Nous nous préparâmes donc à l'exécuter pour notre compte, et je me hâtai d'en prévenir l'Empereur en lui faisant remarquer toutes les aberrations constatant déjà l'impossibilité d'opérer sans lui, et la nécessité de sa présence pour mettre chacun à sa place.

L'Empereur arriva en toute hâte, amenant avec lui sa garde. Arrivé le 21, au matin, il donna au moment même l'ordre de reprendre l'offensive. Je partis de ma position d'Ottendorf; je passai le Bober à Bakwitz et je pris position sur les hauteurs de Holzstein. Il y eut, en cette circonstance, un léger engagement avec l'ennemi, où le 32e léger et le chef du 16e, Svalabrino, se distinguèrent. Je restai, ce jour-là, en position. Pendant ce temps, Napoléon avait marché en avant avec les troisième et onzième corps. Il poursuivit l'ennemi qui s'était retiré devant lui en toute hâte et sans s'engager. Le 23, je reçus l'ordre de repasser le Bober, de placer mes troupes en échelons sur Naumbourg et Lauban et de me disposer à marcher rapidement sur Dresde si j'en recevais l'ordre. Le 24, cet ordre m'étant parvenu, il fut exécuté sans retard. J'arrivai le 27, au matin, à Dresde, et j'allai prendre position, ma gauche au quatorzième corps, ma droite à la jeune garde, en avant de Grossgarten.

Pendant les mouvements opérés en Silésie, la grande armée ennemie avait pris l'offensive et marché sur Dresde. Son mouvement, commencé le 20 août, s'était opéré sur quatre colonnes. Celle de droite, commandée par Wittgenstein, avait débouché par la route de Lovositz à Pirna. Elle laissa un corps de troupes suffisant pour observer, garder et couvrir le débouché. La deuxième colonne, composée de Prussiens, commandée par le général de Kleist, se porta à Glasshüth, en se liant avec la première. La troisième colonne, sous les ordres du général Colloredo, composée d'Autrichiens, arriva par Altenbourg et Dippoldiswald. La quatrième colonne, composée également d'Autrichiens, et sous les ordres du maréchal de Chasteler, marcha par Frauenstein sur Bubenan.

Le 24, une division du quatorzième corps, que le maréchal Saint-Cyr avait placée sur les hauteurs de Berggus-Hübel pour couvrir le camp de Pirna, fut attaqué par le corps de Wittgenstein. Elle se replia en combattant jusqu'à Pirna et, de là, elle fit l'arrière-garde du quatorzième, qui se retira sur Dresde et occupa les retranchements construits pour couvrir cette ville.

Le 25, vers les quatre heures de l'après-midi, l'armée ennemie se rapprocha de Dresde dans l'ordre suivant: La colonne de droite prit position en arrière du grand jardin qu'elle fit occuper par les tirailleurs; la deuxième prit position derrière Strehla; la troisième se plaça en avant de Koritz et Recknitz; la quatrième colonne avait à sa gauche Plauen. Une cinquième colonne, commandée par le général Klénau, était en marche et venait de Presbourg. Le corps de Klénau et les réserves n'étaient pas encore arrivés. Le quartier général s'établit au village de Nötnitz. Le quatorzième corps occupait les faubourgs et les retranchements qui les couvraient. Ceux-ci se composaient de huit flèches assez petites et de quelques édifices crénelés. On avait ainsi cherché à tirer le meilleur parti des localités.

Une attaque immédiate était la seule chose opportune, car on ne pouvait douter que l'empereur Napoléon n'arrivât, en toute hâte, avec des renforts. Accabler, anéantir le quatorzième corps (qui, fort à peine de vingt mille hommes, avait devant lui plus de deux cent mille combattants), était la seule chose raisonnable. Le prince de Schwarzenberg hésita; il ajourna l'action jusqu'au lendemain pour attendre l'arrivée du corps de Klénau et de quelques réserves. Il ne vit pas que, dans la disproportion des forces qui étaient en présence, un seul nouveau corps de l'armée française arrivant à Dresde donnerait plus de chances à la résistance que soixante mille hommes de renfort n'en auraient donné à l'attaque.

Le 26, au matin, le prince de Schwarzenberg se décida à attaquer, sans attendre davantage l'arrivée de Klénau. Pendant l'action, Napoléon était arrivé à Dresde avec sa garde, et le deuxième corps, qui, des environs de Zittau, y avait été dirigé, le suivait de près. Le premier corps, qui avait été envoyé sur Königstein, avait passé l'Elbe et chassé le corps ennemi, formé d'un détachement de gardes russes et du deuxième corps, commandé par le duc de Wurtemberg, qui bloquait cette forteresse.

Le huitième corps était resté sur la frontière de Bohême pour couvrir la communication avec l'armée de Silésie. L'intention de l'Empereur avait été d'abord de faire son mouvement par Königstein, sans venir à Dresde, avec le premier, le deuxième, le sixième corps et sa garde. S'il eût passé l'Elbe sur ce point, pris l'ennemi à revers, il est difficile de calculer les immenses résultats qu'il aurait obtenus; mais les dangers imminents de Dresde, les conséquences graves qui seraient résultées de l'entrée de l'ennemi dans cette ville, déterminèrent Napoléon à venir à son secours d'une manière directe. En conséquence, toutes les forces qu'il menait avec lui, le premier corps excepté, furent dirigées sur ce point, et tout à coup Dresde fut sous la protection d'une puissante armée.

L'attaque avait réussi en partie. La redoute de la porte de Dippoldiswald était enlevée; celle de la route de Freyberg avait eu son feu détruit. L'ennemi occupait le grand jardin. Toutes ses forces se trouvaient concentrées devant les faubourgs; enfin tout annonçait son entrée prochaine dans Dresde quand Napoléon reprit l'offensive. Il pensa que des attaques simultanées, sur les flancs des alliés, les surprendraient et changeraient en défense une offensive qu'il était difficile d'arrêter.