Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)

Part 7

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Le troisième et le septième corps continuèrent leur mouvement à l'appui du cinquième corps dans la direction de Haynau et de Liegnitz. J'arrivai, ce jour-là, sur la Katzbach dont l'ennemi occupait en force la rive droite. Le 27, l'ennemi prépara un mouvement de concentration et de retraite sur la haute Silésie, en approchant sa droite du gros de ses forces, qui se retira à Merteskatz, à peu de distance de Jauer, et y prit position. Pendant ce temps, le septième et le cinquième corps français arrivaient à Liegnitz, tandis que le quatrième prenait position sur la Katzbach à Hohendorf, et le onzième à Goldsberg. Le troisième corps était resté à Haynau. Ainsi toute l'armée était en ligne, prête à s'engager contre les forces concentrées de l'ennemi; mais, après cette concentration, l'ennemi continua son mouvement rétrograde en laissant de fortes arrière-gardes pour couvrir Breslau.

Le quartier général ennemi se dirigea sur Schweidnitz.

Le même jour, 27, je passai la Katzbach, et je chassai l'ennemi qui gardait les défilés en arrière de cette rivière. L'ennemi présenta à ma vue environ trente mille hommes placés en échelons, ce qui annonçait l'intention de se retirer.

Le surlendemain, 29, je marchai sur Jauer, tandis que le quatrième corps couvrait ma droite en se portant sur Hemsdorf. En avant de Jauer, je trouvai un corps ennemi d'environ quinze mille hommes que je culbutai après un combat assez vif. J'avais été rejoint par le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg; mais cette cavalerie, toute nouvelle et peu instruite, était d'une faible ressource. Avec une cavalerie capable de combattre, et sur laquelle j'eusse pu compter, ce corps de quinze mille hommes aurait probablement été détruit, tant le succès obtenu avait été prononcé. Il y eut un millier de prisonniers de faits. Toutes les forces ennemies se dirigèrent sur Striegau.

Les troisième, cinquième et septième corps continuèrent leur mouvement dans la direction de Breslau, et s'établirent à Neumarck. Le 29, les armées restèrent en position.

Le 30, je reçus l'ordre de me diriger sur Eisendorf, et le duc de Tarente, avec le onzième corps, fut dirigé sur Striegau. Pendant ce mouvement de flanc, une nombreuse cavalerie s'opposa à ma marche et m'obligea à prendre beaucoup de précautions. La position de l'armée ainsi réunie obligeait l'ennemi à rester acculé à la Bohême et à la Silésie autrichienne. Si la guerre eût continué immédiatement avec des succès marqués, sa situation pouvait devenir fort critique et même désespérée.

Mais l'ennemi, en choisissant cette direction, avait calculé toutes les chances qui pouvaient en résulter. En repassant l'Oder, il abandonnait toute la Prusse et la livrait à notre vengeance. Il consacrait l'opinion d'une infériorité décidée. L'Autriche, encore indécise sur le parti qu'elle prendrait, car des velléités et des projets hypothétiques étaient seuls entrés alors dans son esprit, était abandonnée et livrée à ses craintes si on s'éloignait d'elle. En se serrant sur elle, on l'entraînait dans une alliance. En la prenant pour arbitre, la laissant maîtresse de dicter les conditions de la paix aux puissances belligérantes, on flattait son orgueil, on servait ses intérêts, et on la forçait à prendre parti contre Napoléon, s'il se refusait à se conformer à ses offres.

D'un autre coté, ce parti hardi avait ses inconvénients; car, si les événements eussent pris un grand caractère d'urgence, l'Autriche, n'étant pas encore prête, n'aurait pas voulu se compromettre en se déclarant pour les alliés. Alors ceux-ci devaient avoir en vue, comme complément de leurs combinaisons, d'arriver à la conclusion d'un armistice. De son côté, Napoléon était décidé à y consentir par méfiance de l'Autriche, motivée sur la manoeuvre des ennemis, annonçant de leur part une confiance qui cependant était loin d'être entière; mais il fallait alors, pour cette raison, vouloir faire la paix.

Cependant il a été démontré depuis que, dans cette circonstance, l'intérêt bien entendu de Napoléon aurait été de continuer la guerre. Son armée était plus nombreuse que celle de l'ennemi. Celle-ci, battue dans deux grands engagements, et après une retraite fort longue, éprouvait du découragement. Aucun renfort ne l'avait encore rejoint.

Quant à nous, nos corps, organisés à la hâte, avaient beaucoup souffert des combats et des marches. Il y avait fatigue et lassitude. Notre cavalerie, si peu nombreuse encore, n'avait aucune consistance. Un repos de deux mois devait rendre à nos troupes toute la valeur dont elles étaient susceptibles. D'ailleurs, d'immenses renforts étaient en marche de toutes parts pour nous rejoindre. Enfin nos jeunes soldats devaient profiter, dans des camps de repos, des soins qu'on donnerait à leur instruction. Toutes ces considérations firent pencher Napoléon en faveur d'un armistice quand les Russes le lui firent proposer. Le général Schuwaloff, aide de camp de l'empereur de Russie, se présenta à nos avant-postes pour le demander. Le duc de Vicence ayant été envoyé par Napoléon pour le recevoir, des conférences suivirent dans le château de Pleiswig entre les avant-postes des deux armées, et, en quarante-huit heures, tout fut convenu et signé.

Cet armistice devait durer jusqu'au 20 juillet et cesser six jours après avoir été dénoncé; plus tard, on le prolongea jusqu'au 10 août. La ligne de démarcation suivante fut convenue entre les deux armées: en Silésie, la ligne de l'armée combinée, partant de la Bohême, passait par Dittersbach, Paffendorf et Landshut, suivait le Bober jusqu'à Budelstadt, et de là, passant par Boskenheim et Striegau, suivait la rivière de Striegau jusqu'à Kanth.

La ligne de l'armée française partait également des frontières de la Bohême, arrivait au Bober par Schreibersan et Rimnitz, suivait cette rivière jusqu'à Lahn, allait ensuite gagner à Neukwitz la Katzbach, qu'elle suivait jusqu'à l'Oder.

Le pays entre les deux lignes de démarcation était neutre depuis l'embouchure de la Katzbach. La ligne de démarcation suivait l'Oder jusqu'à la frontière de la Saxe, vers l'embouchure de la Sprée, de là arrivait à l'Elbe, non loin de l'embouchure de la Saale, en suivant les frontières de la Prusse, et ensuite le fleuve jusqu'à la frontière de la troisième division militaire. La démarcation du bas Elbe devait être déterminée de concert avec le prince d'Eckmühl. Il fut convenu que Magdebourg et toutes les places fortes entre les mains des Français, situées dans les pays occupés par l'ennemi, auraient un rayon d'une lieue autour de leur enceinte et seraient ravitaillées tous les cinq jours.

Les deux armées devaient être placées, le 12 juin, sur leurs nouvelles lignes. Le quartier général de l'armée s'établit à Reichenbach. L'empereur Napoléon retourna à Dresde, où il arriva le 10 juin.

Pendant les mouvements dont j'ai rendu compte, le douzième corps, commandé par le duc de Reggio, était resté d'abord à Bautzen. Il s'était ensuite porté sur Hoyeswerda pour couvrir l'armée contre les troupes qui venaient de Berlin, et que commandait le général Bulow. La mission de ce corps d'armée était de couvrir cette capitale, et, en conséquence, il s'était placé à Interbach. Là, il reçut des renforts de la landwehr de Brandebourg, et son effectif atteignit le chiffre de trente mille hommes. Ainsi renforcé, Bulow vint attaquer le duc de Reggio à Hoyerswerda, mais il fut repoussé avec perte. Il fit sa retraite sur Kottebus, où il prit position avec la masse de ses forces, occupant ainsi Gaben, Drebkorn et Interbach, avec de forts détachements. Le duc de Reggio marcha à lui; mais, ayant voulu menacer Berlin, il se porta dans la direction de Lukau. Bulow, informé de ce mouvement, accourut en toute hâte sur ce point. Lukau a une bonne enceinte et des fossés pleins d'eau. L'avant-garde ennemie fut culbutée et forcée de rentrer dans la ville. Mais ce premier succès ne termina point le combat; la lutte se prolongea et finit par tourner à notre désavantage. Le douzième corps, attaqué sur ses flancs et obligé de se retirer, se dirigea sur Ubigau, où il reçut la nouvelle de l'armistice.

Par la dispersion de ses forces, l'ennemi avait donné beau jeu au duc de Reggio; mais celui-ci n'en sut pas profiter. Sa marche incertaine en se portant en avant, ses directions variées, donnèrent au général Bulow le moyen de réparer toutes ses fautes et de combattre à Lukau avec avantage.

Le mouvement général des troupes, nous ayant éloignés de notre frontière, avait laissé l'Allemagne tout entière sans troupes. Le corps de Woronzoff devant Magdebourg, et un autre corps stationné à Hambourg, servaient d'appui à une foule de partisans qui opéraient sur nos derrières. Ils se montraient partout et dans toutes les directions. Divers convois furent enlevés, plusieurs détachements pris, et beaucoup d'atrocités commises contre les usages de la guerre. Un partisan prussien, nommé Lutzow, acquit, dans ces circonstances, une sorte de célébrité.

Une opération combinée entre les généraux Woronzoff et Czernikoff faillit avoir pour résultat l'enlèvement de la garnison de Leipzig, où beaucoup de blessés se trouvaient réunis; mais l'armistice en arrêta l'exécution au dernier moment.

Enfin divers combats eurent lieu dans les environs de Hambourg. Les îles de l'Elbe et la ville de Hambourg elle-même tombèrent successivement au pouvoir du général Vandamme, au moyen des secours que lui envoya le roi de Danemark, qui resserra en cette circonstance ses liens d'alliance avec l'Empereur. Dès ce moment, une division danoise, commandée par le général Schomtenbourg, se trouva combinée avec les troupes françaises.

Les différents corps de l'armée établis dans les divers cercles de Löwenberg, de Goldsberg, Buntzlau, eurent ces territoires pour assurer leurs besoins. Le sixième corps fut placé à Buntzlau. Chacun s'occupa avec activité à refaire les troupes, à les réorganiser et à les instruire. Des détachements amenant des recrues étaient en route de France pour tous les régiments; mais, comme ils étaient entièrement composés de nouveaux soldats sans aucune instruction, il fallait consacrer tous ses efforts à les mettre en état de combattre. Ces soins occupèrent tous les chefs de l'armée jusqu'au 10 août, moment auquel on reprit les armes. Je vais rendre un compte succinct de ce qui se passa jusqu'au renouvellement des hostilités.

SITUATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE PENDANT L'ARMISTICE ET LA DEUXIÈME CAMPAGNE DE 1813.

La manière et la promptitude avec laquelle l'armée française avait reparu sur la scène, l'espèce de résurrection dont elle venait de présenter l'image, avaient étonné l'Europe. Les succès de Lutzen et de Bautzen avaient montré ce que l'on pouvait attendre de ses efforts. Mais ces succès, si glorieux et si éclatants qu'ils fussent, n'avaient donné que de faibles résultats. Ils n'avaient pas diminué d'une manière sensible les forces de l'ennemi. D'un autre côté, l'armée combinée était loin d'être arrivée à la force que le mouvement imprimé en Prusse et en Russie devait produire. Les recrues dont la levée avait été ordonnée en Russie, au commencement de l'année précédente, étaient au moment de rejoindre et de renforcer les corps. Le mouvement national de la Prusse n'était pas encore régularisé; le roi avait ordonné une levée en masse de ses peuples contre les Français quand ils franchiraient leur territoire; il ordonnait la destruction des moissons et des fruits, l'enlèvement des bestiaux, enfin une guerre à mort. Quand, en 1814, les paysans français voulurent prendre les armes, on les menaça de les traiter en criminels. On prétendit qu'ils agissaient contre le droit des gens et les usages des peuples civilisés. C'est ainsi que les hommes changent de doctrines et de principes, suivant leurs diverses situations.

Ces dispositions extrêmes, inspirées par le désespoir et la fureur, restèrent, au surplus, sans exécution: mais un esprit public prononcé, une énergie admirable, se montrèrent dans toutes les classes en Prusse. Les sociétés secrètes, formées pour préparer la délivrance du pays, avec l'assentiment et l'appui du gouvernement, produisirent l'effet qu'on avait dû en attendre. Les idées de liberté, le désir d'institutions et de garanties constitutionnelles, s'étaient mêlés aux idées d'affranchissement et d'indépendance nationale. Tous ces désirs, toutes ces espérances, avaient été encouragés par le roi, à titre de moyens défensifs. Aussi tout bouillait en Prusse. Plus l'oppression de Napoléon avait été forte et sa tyrannie odieuse, et plus la réaction avait de violence. Les étudiants couraient aux armes. Cette jeunesse vive, ardente et souvent redoutable, qui peuple les universités d'Allemagne, rappelait, par son esprit, son ardeur et son but, la formation des premiers bataillons des volontaires de France, qui furent tout de suite si remarquables par leur conduite, et qui devinrent plus tard le noyau de l'armée française et la pépinière d'où sortit le plus grand nombre de ses chefs. Enfin l'énergie de la Prusse était encore accrue par le sentiment de la position dans laquelle elle s'était placée volontairement. Sa désertion de la cause française au milieu de la guerre, cette défection du général York, avaient autorisé toute espèce de vengeance de la part de Napoléon, qui n'était, d'ailleurs, que trop disposé à s'y livrer. La force seule pouvait donc la préserver. Mais, pour mettre en oeuvre de pareilles ressources, pour régulariser de semblables moyens, le gouvernement avait à peine eu trois mois, et encore le dernier de ces trois mois avait été employé tout entier à combattre. La Prusse était donc loin de présenter en ce moment les forces réelles dont elle pourrait bientôt disposer. L'armistice devait lui donner le temps d'achever ses préparatifs.

Les Russes, ses alliés, épuisés par la campagne précédente, par les marches exécutées pendant l'hiver, ne comptaient dans leur armée que des bataillons incomplets. Les recrues, formées et dressées, allaient arriver et doubler chez eux le nombre des combattants.

De son côté, Napoléon avait ordonné des levées immenses. Ces levées s'exécutaient avec facilité; mais les produits n'en étaient pas encore parvenus jusqu'à lui. Deux mois de plus, et son armée aurait une force double, une cavalerie nombreuse, et tout ce qui pouvait lui donner les chances de la victoire. Ainsi un repos momentané avait dû entrer dans ses idées. Il profita avec activité de l'armistice.

Enfin, pour achever le tableau de cette époque mémorable, je dirai que l'Autriche, ayant vu, lors des désastres de 1812, le rôle qu'elle était appelée à jouer, faisait ses préparatifs dans ce but. Les circonstances étaient favorables. Elles lui fournissaient l'occasion de devenir modératrice et même juge suprême des débats, en raison de sa force, en raison de sa position géographique, et en raison même de l'esprit de sagesse et de lenteur qui préside à ses conseils.

On a déjà dit que, dès le 26 avril, le gouvernement autrichien avait déclaré que les stipulations du traité du 14 mars 1812 n'étaient plus applicables à la situation présente. C'était dévoiler toute sa politique. Mais ses moyens militaires, pour l'appuyer, étaient incomplets. Il fallait porter son armée à un effectif qui donnât à son langage le poids convenable. On s'occupa donc avec activité en Autriche de levées d'hommes, d'achats de chevaux et de toutes les dispositions qui doivent donner la possibilité d'entrer en campagne. Pour cela, il fallait du temps. Aussi l'Autriche fut-elle l'intermédiaire utile par lequel passa la demande d'une prolongation de suspension d'armes que fit Napoléon. Elle la favorisa, l'appuya, en offrant en même temps sa médiation pour la paix. Ainsi, quand tout le monde parlait de la paix, personne n'en voulait. Tout le monde était de mauvaise foi et dans la conviction que jamais la paix ne pourrait réaliser des prétentions opposées et inconciliables.

La Prusse, ainsi que je l'ai déjà dit, voulait déployer les moyens que le mouvement national mettait à sa disposition.--Les Russes recevaient leurs recrues et leurs renforts; l'Autriche voulait donner à son armée un effectif qui l'autorisât à parler en maître, et Napoléon atteindre l'époque où il aurait fait arriver les levées extraordinaires que les efforts si honorables du peuple français faisaient de bonne grâce et avec empressement. C'était une halte, un repos profitable à chacun, et dont l'objet était de se préparer à combattre et de se mettre à même de le faire avec succès. Il n'y avait qu'une seule chance de paix: c'est que Napoléon consentît à faire le sacrifice d'une partie de sa puissance, spécialement en faveur de l'Autriche, afin de se la rendre favorable. Du moment où elle eût été avec nous, sa prépondérance eût décidé la question, et toute lutte cessait; mais, pour qu'elle fût avec nous, il fallait adopter des sentiments autres que ceux qui animaient Napoléon. Ainsi, malgré le langage pacifique tenu par tout le monde, tout le monde voulait la guerre; car chacun voulait des résultats que la victoire seule pouvait donner, et Napoléon, dont le caractère dès lors était de s'abandonner aux illusions qui le flattaient, s'efforçait à se persuader que jamais l'Autriche n'oserait prendre les armes contre lui, et qu'ainsi il aurait seulement à combattre la Prusse et la Russie. Cette manière d'envisager les événements futurs n'a plus cessé d'être la sienne et l'a conduit à sa perte.

C'est dans cet esprit et avec ces dispositions que les armées prirent les positions réglées par l'armistice.

Les espérances de l'Empereur pour l'augmentation de ses forces se réalisèrent promptement. L'armée croissait à vue d'oeil. Les jeunes soldats furent occupés dans les camps à tirer à la cible, exercice dont on n'a jamais fait un emploi suffisant en France, et qui, constamment en usage en Angleterre, donnait autrefois à l'infanterie anglaise un feu supérieur à celui des autres troupes de l'Europe. Un grand nombre des conscrits qui venaient de faire la campagne se trouvaient blessés à la main gauche et avaient perdu un doigt. Cette blessure, cause de réforme, les fit soupçonner de s'être mutilés pour être exemptés du service, et l'Empereur ordonna les mesures les plus rigoureuses contre eux. Quelques-uns pouvaient être coupables; mais j'acquis la certitude que ces blessures, si nombreuses et si semblables, avaient pu être reçues naturellement à cause du peu d'instruction des troupes. Je reconnus que, lorsque les rangs sont trop ouverts, comme il arrive avec des soldats peu instruits et chargés de gros sacs, le deuxième rang, en tirant, peut facilement blesser les hommes du premier. Je fus heureux de constater un fait servant de réparation à l'honneur français.

J'allai m'établir, de ma personne, dans un château charmant appelé Niederthomaswald, à deux lieues en avant de Buntzlau.

Napoléon, voulant préparer un point d'appui sur le Bober, me demanda si Buntzlau pouvait être fortifié et mis à l'abri d'un coup de main. Ayant répondu d'une manière affirmative, je reçus l'ordre d'exécuter les travaux nécessaires. Je parvins à faire de cette ville une forteresse qui eût exigé un siége. Il y avait une première enceinte revêtue, une seconde enceinte, liée aux maisons, qui pouvait servir de réduit, une contre-escarpe et des fossés qui furent inondés en partie au moyen des nouveaux travaux; mais cette place, mise en état en moins d'un mois, ne fut pas occupée pendant la campagne suivante et ne servit à rien, ainsi que je l'expliquerai plus tard.

L'armistice avait été conclu par toutes les puissances dans le but apparent d'arriver à la conclusion de la paix, sans la médiation de l'Autriche. Le prince de Metternich se rendit à Dresde pour y voir l'Empereur et juger de ses dispositions. Napoléon avait toujours eu pour lui une bienveillance toute particulière et un attrait marqué. Cependant leur discussion fut vive, de la part de l'Empereur au moins; car le prince de Metternich, toujours maître de lui-même, parlait de tout sans passion, et discutait les intérêts dont il était chargé avec le calme qui convient à un homme d'État. Les emportements de Napoléon, joués, comme il lui arrivait souvent, ne produisirent aucun effet. La grande affaire était les pouvoirs à donner aux médiateurs. L'Empereur voulait que l'Autriche fût seulement une intermédiaire; mais l'Autriche voulait être arbitre et résolut à se déclarer contre celui qui refuserait de reconnaître sa médiation. Cependant Napoléon accorda le principe et convint de ce mode de négociation. L'Empereur reconnut clairement alors la propension de l'Autriche à devenir son ennemie; mais il refusait toujours à croire qu'elle s'y décidât. Il calcula avec le prince de Metternich les forces qu'il allait avoir à combattre. Il commença par les nier ou les réduire de beaucoup. Forcé ensuite de reconnaître tout ce que ces forces avaient d'imposant, il lui dit avec humeur ces paroles remarquables, qui n'étaient dignes ni de son esprit ni de son jugement: «Eh bien! plus vous serez, et plus sûrement et plus facilement je vous battrai.»

Le prince de Metternich le quitta après une conversation de dix heures, mais ayant perdu l'espérance d'obtenir une négociation suivie dont la conclusion pût être la paix. Pendant ce temps, Napoléon s'abandonnait à l'idée que l'Autriche resterait neutre; car ses dernières paroles furent celles-ci, au moment même où le prince de Metternich passait la dernière porte de son appartement: «Eh bien! vous ne me ferez pas la guerre.»

Cependant le congrès de Prague fut ouvert comme il était convenu. Les plénipotentiaires français, MM. de Vicence et de Narbonne, s'y rendirent tard. Ensuite ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs, ajoutant qu'ils les recevraient incessamment. Le temps s'écoula dans cette vaine attente. On arriva ainsi au 10 août, dernier jour de l'armistice. À minuit, les alliés déclarèrent que, d'après les termes des conventions, les hostilités recommenceraient le 16.

Le 12, tout étant rompu, les pouvoirs arrivèrent; mais il était trop tard. Celui qui a approché et bien connu Napoléon le reconnaîtra dans cette manière d'agir.

Napoléon s'était laissé aller tout à la fois à la fougue de son caractère, à la passion qui le dominait et à une espèce de finasserie toujours fort de son goût. Il aurait dû comprendre, tout d'abord, qu'après la consommation énorme d'hommes qu'il avait faite et la nécessité où il était de faire la guerre avec des soldats si jeunes il ne pourrait pas la prolonger pendant longtemps, car alors son armée se fondrait comme la neige au printemps. Napoléon, dans les derniers temps de son règne, a toujours mieux aimé tout perdre que de rien céder. En cela, son caractère a éprouvé une grande modification. Ce n'était plus le jeune général d'Italie qui avait su renoncer à l'espérance de prendre immédiatement Mantoue, qui s'était résigné à abandonner cent cinquante pièces de siége dans la tranchée pour aller livrer une bataille, la gagner et aller reprendre l'exécution de ses projets.

Si, en 1813, Napoléon avait fait la paix (et il pouvait la faire avec honneur après ses victoires de Lutzen et de Bautzen), en conservant de grands avantages, il satisfaisait l'opinion publique en France. Il récompensait le pays des efforts qu'il avait faits pour le soutenir. Il laissait mûrir son armée, si je puis m'exprimer ainsi; et, après deux ou trois ans, s'il avait voulu, il aurait recommencé la lutte avec des moyens plus complets et plus imposants que jamais; mais sa passion l'entraîna. Son esprit supérieur lui montra certainement alors les avantages d'un système de temporisation; mais un feu intérieur le brûlait, un instinct aveugle l'entraînait, quelquefois même contre l'évidence. Cet instinct parlait plus haut que la raison, et commandait.