Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)
Part 6
Alors la victoire avait donné du poids aux paroles de Napoléon, et il se trouvait maître de Dresde au moment même où le roi semblait vouloir l'abandonner. Il envoya un officier à Prague, le comte de Montesquiou, pour remettre à M. de Sera, alors ministre de France auprès du roi, une lettre qui lui prescrivait de le faire s'expliquer dans l'espace de six heures. Il devait, à l'instant même: 1° déclarer par écrit dans une lettre à l'Empereur qu'il n'avait pas cessé de faire partie de la Confédération du Rhin et reconnaissait les obligations qui en résultaient pour lui; 2° donner l'ordre au général Thielmann d'ouvrir les portes de Torgau et de mettre à la disposition du général Régnier les troupes saxonnes qui s'y trouvaient et devaient en sortir; 3° enfin d'envoyer à Dresde la cavalerie saxonne restée près de lui, et de la mettre à la disposition de l'Empereur; dans le cas d'un refus, M. de Sera lui devait faire connaître qu'il était déclaré félon et avait cessé de régner.
Un langage pareil auprès d'un prince faible, dont les États étaient envahis et en partie occupés, devait avoir les résultats qu'en attendait Napoléon. Le roi souscrivit à tout et s'excusa auprès de l'Empereur d'Autriche sur l'empire des circonstances. Il lui demanda le secret sur le traité fait, signé et ratifié, et le secret lui fut gardé. Le roi se rendit à Dresde. L'Empereur donna, avec intention, un grand éclat à son retour. Il alla, le 12 mai, à sa rencontre à une lieue, accompagné de tous les maréchaux alors à Dresde, et j'étais du nombre. Il fut empressé et affectueux envers son allié; il s'efforça d'établir l'opinion qu'il n'avait jamais douté de sa fidélité. On ne peut que plaindre un souverain placé dans des circonstances aussi difficiles, entre le salut de ses peuples et ses engagements. Les résultats de sa conduite lui ont été funestes; mais la campagne de 1813, dont la fin a été si désastreuse pour nous, a été cependant bien près d'être couronnée par des triomphes. Ainsi, en prenant seulement pour base les probabilités et les intérêts, on doit reconnaître que peu s'en est fallu qu'il n'ait eu à s'applaudir de sa politique. Ce vieux monarque, si fort aimé par ses sujets, ne doit pas être jugé avec trop de sévérité.
Le onzième corps était entré à Dresde le 8. Dès le 9 au matin, un pont fut jeté sur l'Elbe à Priesnitz. L'ennemi mit obstacle à ce travail autant qu'il fut en son pouvoir. Le 9, les quatrième, sixième et douzième corps arrivèrent à Dresde. Le 11, le onzième corps passa l'Elbe et prit position sur la route de Bautzen. Les quatrième et sixième corps, ainsi que le premier corps de cavalerie, suivirent la même direction. Le douzième corps resta à Dresde avec le quartier général impérial et la garde. Ce même jour le troisième corps entra à Torgau; mais le général Thielmann, qui y commandait pour le roi de Saxe, après avoir remis la forteresse au maréchal Ney, passa à l'ennemi avec son état-major. Le cinquième corps de Meissen se rendit également à Torgau, et à ces deux corps se joignit le septième, dont le général Régnier reprit le commandement. Réorganisé, il se composa de la division française du général Durutte et des troupes saxonnes.
Le onzième corps, en s'éloignant de Dresde, avait pris la route de Bautzen, tandis que le quatrième s'était porté sur Königsbrück, et le sixième sur Reichenbach. Le 12, le maréchal duc de Tarente, ayant rencontré l'arrière-garde russe, commandée par Miloradowitch, la poussa devant lui. Un autre combat assez vif s'engagea à Bichofswerda. Cette ville fut enlevée; mais les Russes l'incendièrent en l'évacuant, afin de détruire les magasins qu'elle renfermait.
Le 13, le onzième corps continua son mouvement, et prit position à moitié chemin de Bautzen. Les quatrième et sixième corps restèrent, ce jour-là, à Königsbrück et à Reichenbach, ainsi que le douzième et la garde à Dresde. Le cinquième, parti de Torgau, marcha dans la direction d'Obrilugk; le troisième dans la direction de Lukau. Le deuxième, commandé par le maréchal duc de Bellune, et le deuxième de cavalerie du général Sébastiani, étaient arrivés à Wittenberg. Par ces dispositions, Napoléon menaçait la communication de la grande armée ennemie avec Berlin, et même cette capitale. L'Empereur avait aussi pour motif, en ralentissant ses opérations, de recevoir des renforts, entre autres les troupes de la vieille et de la jeune garde, commandées par le général Barrois, enfin de la cavalerie. Il voulait en outre donner le temps au deuxième et au septième corps d'achever leur organisation.
Le 14, tous les corps restèrent en position.
Le 15, le onzième corps se porta en avant et rencontra, à Godeau, le corps de Miloradowitch. Après une résistance de quelques moments, l'ennemi se retira à Bautzen, et repassa la Sprée. Appelé par le bruit du canon et par l'invitation du maréchal Macdonald, je marchai sur-le-champ; mais j'arrivai quand le combat finissait. Le onzième corps campa en face de Bautzen, le sixième campa à sa gauche, et le quatrième à la gauche de celui-ci. L'ennemi, qui voulait gêner les communications de nos divers corps d'armée, avait porté un grand nombre de Cosaques, sous les ordres directs de Platow, à Grossenheim, soutenu par le corps de Kleist.
Napoléon, voulant nettoyer tout cet espace entre son centre et sa gauche, donna l'ordre au duc de Trévise de partir de Dresde avec une division de jeunes gardes et le corps de cavalerie, commandé par le général Latour-Maubourg, et de chasser l'ennemi de cette position trop avancée. Après une résistance assez vive de la part des Prussiens, ce but fut atteint. Kleist se retira dans la direction d'Elstenwerda, et Platow dans celle d'Ortona.
Après avoir rempli cet objet, le duc de Trévise marcha sur Bautzen. Le 18, le cinquième corps se porta sur Hoyerswerda, et les troisième et septième suivirent.
Ces trois corps étaient destinés à tourner toutes les positions que l'ennemi avaient fortifiées. Le même jour, l'Empereur et tout le reste de sa garde partirent de Dresde. Ils vinrent s'établir, avec le quartier général, en face de Bautzen. Mais ce jour-là, 18, l'ennemi ayant appris le mouvement du cinquième corps sur Hoyerswerda, et ignorant qu'il était soutenu par les troisième et septième corps, fit un détachement pour s'opposer à lui, et profiter de son isolement pour le battre.
Le général York vint avec dix mille Prussiens prendre position à Weissig. Il était appuyé par Barclay de Tolly avec douze mille Russes. Le général Bertrand détacha sur Königswerth la division italienne de son corps, pour maintenir la communication entre les deux parties de l'armée. Cette division, établie négligemment, fut attaquée et surprise par Barclay. Elle fut mise dans un grand désordre. Cependant, comme elle était appuyée à des bois en arrière de la ville, elle réussit à se rallier, et soutint le combat. Sur ces entrefaites, le comte de Valmy arriva avec sa cavalerie, et Königswerth fut repris. Pendant ces événements, le cinquième corps avait rencontré le général York à Weissig. Un combat opiniâtre s'ensuivit. La position fut enlevée, et l'ennemi fut forcé de se replier sur le gros de son armée.
Ces deux corps, d'York et de Barclay de Tolly, rentrèrent en ligne. Le corps russe fut chargé de défendre la Sprée dans son cours inférieur.
Le 19, toute l'armée française était déployée circulairement devant Bautzen, le douzième corps occupait l'extrême droite, et était placé sur les hauteurs de Technitz. Le onzième corps était près de Breska, derrière le Windmüchlenberg. Le sixième était en avant de Salzfortgen. Le quatrième appuyait sa gauche à Welka et à la chaussée de Hoyerswerda. La garde et la cavalerie étaient en arrière, sur la route de Dresde. Le quartier général était à Fortigen. La gauche de l'armée n'était pas encore en ligne. Le cinquième corps occupait Weissig. Le troisième, un peu en arrière, se trouvait à Markersdorf; le septième à Hoyerswerda. Le deuxième avait quitté Wittenberg, et s'était avancé vers Galzen et Dalheim. Il était en face des corps prussiens de Bulow, de celui de Berstel et de la division russe de Karper.
L'armée ennemie avait deux positions à défendre: la première ayant sa gauche aux montagnes, défendue par des abatis et des redoutes, et le front couvert par Bautzen et la Sprée, dont le lit est encaissé et les bords escarpés; la deuxième position, également appuyée aux montagnes, se composait des retranchements construits en avant de Kalskirch. Son front était couvert par une ligne de redoutes faites avec soin et bien armées, et par les hauteurs de Krekvitz. Enfin la droite occupait les hauteurs de Glaima, et les points de Klitz et de Malschitz.
Le 20, au matin, l'armée s'ébranla. Le douzième corps, placé à la droite, attaqua les hauteurs où était la gauche ennemie, après avoir jeté un pont sur la Sprée et passé cette rivière. Le onzième corps fut chargé d'attaquer Bautzen, après avoir aussi franchi la Sprée au-dessus de cette ville. Je reçus l'ordre de passer la Sprée à une demi-lieue au-dessous de Bautzen, et d'attaquer le corps de Kleist qui était en face, et occupait les hauteurs de Seydan. Une vive résistance nous fut opposée; mais, après un combat de cinq heures, l'ennemi fut chassé des diverses positions qu'il occupait devant nous et forcé à se retirer, sur les hauteurs du village de Kayna, en arrière du ruisseau.
Comme Bautzen continuait à se défendre et arrêtait la marche du onzième corps, je détachai ma première division, commandée par le général Compans, pour prendre la ville à revers. La batterie qui en défendait les approches fut enlevée au pas de charge, et les remparts escaladés. Tous les soldats russes qui se trouvaient dans la ville furent faits prisonniers.
Je fis attaquer ensuite, par la division Bonnet, le corps de Kleist, qui venait d'être renforcé et qui s'était concentré dans la position de Kayna et de Basankwitz. Il fut culbuté et obligé de se retirer plus en arrière. Il occupa alors la position retranchée et préparée d'avance, où il avait décidé qu'une seconde bataille devait être livrée. Pendant ces mouvements, les troisième, cinquième et septième corps, sous les ordres du maréchal Ney, s'approchèrent de la Sprée, au village de Klix. Il devait forcer le passage et tourner les retranchements, tandis que le quatrième corps observerait les bords de la Sprée, en face de Krekwitz, en attendant que la prise de Bautzen et le mouvement de la droite eussent permis de l'attaquer.
Le soir du 20, l'armée française était donc à cheval sur la Sprée, et occupait une ligne brisée, la droite aux montagnes, le centre en face de Krekwitz, et la gauche sur Klix.
Du côté de l'ennemi, la gauche et la partie du centre qui se liait avec elle étaient fortifiées par tout ce que l'art peut offrir d'avantageux, et un succès sur ce point ne compromettait pas le reste de l'armée. Ce n'était donc pas le point d'attaque à choisir: tandis qu'en attaquant la droite on avait moins d'obstacles à surmonter. On forçait le centre et la gauche à se retirer en toute hâte. Enfin, l'on pouvait espérer en couper une partie. Aussi ce fut le plan d'attaque adopté par Napoléon.
La gauche de l'ennemi était commandée par le prince Eugène de Wurtemberg et le général Korsakoff, le centre par le général Blücher, et la droite par le général Barclay de Tolly.
Le 21, à cinq heures du matin, le maréchal duc de Reggio commença le combat par une fausse attaque, dont l'objet était de masquer nos véritables intentions et de contenir une partie considérable des forces de l'ennemi. Celui-ci, qui avait porté sa gauche en avant du ruisseau et des retranchements construits dans les montagnes, fut forcé à un mouvement rétrograde; mais, ayant reçu des secours, il résista et força le duc de Reggio, qui s'était emparé de Meltheuer, de l'évacuer et de reprendre sa première position. Le onzième corps prit part au combat, et soutint le douzième. Pendant ce temps, le prince de la Moskowa enlevait le village de Klix. Il attaqua ensuite l'ennemi dans une seconde position, entre Glaima et l'étang de Malschitz, et le battit. Il avait ainsi tourné ses positions. De son côte, le quatrième corps, dont le duc de Dalmatie était venu prendre le commandement, après s'être emparé du village de Krekwitz, forçait l'ennemi à la retraite. Enfin, l'affaire étant engagée sur tous les points, je déployai le sixième devant les retranchements ennemis, et je commençai contre eux un feu d'artillerie à faire trembler la terre. Peu après, j'aperçus un mouvement rétrograde prononcé à la droite et au centre de l'ennemi. L'ayant reconnu le premier, j'en fis prévenir aussitôt l'Empereur, et mis mes troupes en mouvement pour marcher à ces retranchements; mais, l'ennemi les ayant évacués assez tôt pour éviter un engagement d'infanterie, je continuai à le poursuivre sans relâche jusqu'au village de Wurtzen.
Cette bataille, à laquelle on donna le nom de Wurtzen, fut bien conduite. Chaque événement arriva comme il avait été prévu, et chacun fit son devoir. L'infanterie soutint la réputation qu'elle avait acquise à Lutzen. La direction des attaques et le point choisi pour porter les coups décisifs promettaient de grands résultats, et il est probable qu'on les aurait obtenus sans notre extrême faiblesse en cavalerie.
L'ennemi se retira sur Weissenberg. On ne peut guère comprendre ses illusions. Il aurait dû voir que cette position, choisie et fortifiée d'avance, devait tomber d'elle-même par un simple mouvement stratégique. L'armée française, avec les renforts qu'elle avait reçus, consistant en dix mille hommes de cavalerie et huit mille de la garde, et, au moyen des cinquième, septième et douzième corps qui n'avaient pas combattu à Lutzen, s'élevait à cent cinquante mille hommes. Les forces de l'ennemi étaient au-dessous de cent mille.
Le 22, l'armée française se mit en mouvement pour suivre l'ennemi. Le douzième corps resta en position sur le champ de bataille pour le couvrir contre les mouvements que le corps de Bulow aurait pu exécuter. L'ennemi prit position en avant de Reichenbach et sur les hauteurs entre Reichenbach et Markersdorff. Le septième corps, qui n'avait pas combattu la veille, soutenu par la cavalerie du général Latour-Maubourg, reçut l'ordre d'attaquer. Le combat fut chaud et brillant, et la cavalerie russe forcée à la retraite. Il coûta la vie à un excellent officier, un de nos camarades de l'état-major général de la glorieuse armée d'Italie, le général Bruyère, commandant une division de la cavalerie légère. Nous le regrettâmes vivement.
Mon corps d'armée suivait, et de ma personne j'avais été joindre l'Empereur à la fin du combat. Bruyère venait d'être tué, et j'en causais avec le général Duroc, duc de Frioul, avec lequel j'étais intimement lié. En ce moment, la figure de Duroc portait une expression de tristesse que je ne lui avais jamais vue. Les circonstances qui suivirent immédiatement l'ont gravée profondément dans ma mémoire et pourraient faire croire à la vérité des pressentiments. Duroc donc, triste et préoccupé, montrait une sorte de découragement et d'abattement dans toute sa personne. Je marchai quelque temps en causant avec lui; il me dit ces propres paroles: «Mon ami, l'Empereur est insatiable de combats; nous y resterons tous, voilà notre destinée!» Après avoir cherché à le remettre un peu et à combattre ses idées noires et misanthropiques, j'allai prendre les ordres de l'Empereur, qui m'ordonna de faire camper mon corps d'armée sur la crête que nous venions de traverser. Napoléon, arrivé auprès du village de Markersdorff et marchant dans un chemin creux, un boulet isolé, parti à grande distance d'une batterie qui se retirait devant notre avant-garde, tomba dans le groupe qui l'environnait, tua roide le général Kirchner, bon officier du génie, et blessa mortellement le duc de Frioul, dont les entrailles furent mises à découvert. Peu de moments après, et lorsque j'étais encore occupé de mon établissement, j'appris cette triste nouvelle.
L'Empereur montra de la douleur et passa quelque temps avec Duroc, dans la baraque où il fut déposé. Il paraît qu'il se justifia auprès de l'Empereur de je ne sais quels torts, que celui-ci lui avait imputés sans fondement, et dont l'accusation l'avait profondément blessé. Le lendemain matin, je le vis de très-bonne heure. Ses douleurs atroces lui faisaient désirer la mort, et il la demandait avec instance. Je causai avec lui pendant quelques moments. Je lui parlai des personnes qui l'intéressaient, et, comme je lui montrais ma vive et profonde commisération, il me répondit: «Va, mon ami, la mort serait peu de chose pour moi si je souffrais moins vivement.»
Dans le cours de mes récits, j'ai eu peu d'occasions de parler du duc de Frioul. Ayant pour ainsi dire passé ma vie avec lui, et le rôle qu'il a joué lui donnant de l'importance historique, je dois chercher à le faire connaître.
Duroc était d'une bonne famille. Son père, gentilhomme de la province d'Auvergne, sans fortune, servant dans un régiment de cavalerie en garnison à Pont-à-Mousson, s'y maria, et s'établit dans cette ville. Duroc, placé comme élève du roi à l'École militaire qui y existait alors, fut destiné au service de l'artillerie, débouché le plus sûr, carrière la plus avantageuse autrefois pour un gentilhomme qui n'avait ni appui ni protection. Il y entra en même temps que moi, et nous fûmes reçus élèves sous-lieutenants à Châlons, au commencement de janvier 1792. Plus tard, une partie de l'école ayant émigré, Duroc alla rejoindre l'armée des princes et fit le siège de Thionville. Son bon sens naturel lui ayant promptement fait apprécier la confusion qui régnait parmi les émigrés, il rentra en France, et vint à Metz, où moi-même, reçu officier, j'étais en garnison. Il me fit confidence de ce qui lui était arrivé, et de sa résolution de reprendre du service. Le gouvernement ferma les yeux sur son absence momentanée, mais le contraignit à subir l'examen de sortie, et à retourner à Châlons pour y reprendre sa place d'élève. Quelque temps après, et cette formalité étant remplie, il rejoignit le quatrième régiment d'artillerie. De là, il passa dans une compagnie d'ouvriers employée à l'armée de Nice. C'est là que je le retrouvai en 1794.
Duroc continua à servir dans son arme, et devint aide de camp du général Lespinasse, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie. Après la bataille d'Arcole, le général Bonaparte ayant perdu plusieurs aides de camp, et m'ayant consulté sur les officiers qui pouvaient les remplacer, je lui proposai et lui présentai Duroc qui fut admis. Voilà l'origine de sa fortune. Duroc se l'est toujours rappelé, et m'a constamment voué une amitié très-vive, que le temps n'avait fait que consolider. Il fit, en qualité d'aide de camp, le reste des campagnes d'Italie et la campagne d'Égypte. Arrivé au grade de colonel quand le général Bonaparte devint premier consul, il eut l'administration de sa maison. Puis, quand Napoléon prit la couronne impériale, il fut grand maréchal avec une autorité très-étendue, et investi d'une confiance sans bornes. Duroc eut diverses missions diplomatiques à Berlin et à Pétersbourg, qu'il remplit à la satisfaction de l'Empereur. Il était le centre de mille relations diverses. L'Empereur le chargeait souvent de travaux étrangers à ses fonctions habituelles, et il s'en acquittait toujours bien. Aussi fut-il toujours surchargé de besogne, accablé de fatigues et d'ennuis, et au point de murmurer souvent contre la faveur et les grandeurs.
Le duc de Frioul avait un esprit sans éclat, mais sage et juste; peu de passions, mais une profonde raison et une ambition bornée. Les faveurs sont venues le chercher plus souvent qu'il n'a couru après elles. Naturellement réservé, son commerce était sûr, et jamais on n'eut à lui reprocher la plus légère indiscrétion. Étranger au sentiment de la haine, il n'a nui à personne; mais, au contraire, il a rendu une multitude de services à des personnes qui l'ont ignoré. Une réclamation juste et fondée l'a toujours trouvé bien disposé, et il faisait auprès de l'Empereur telle démarche qu'il croyait utile, sans jamais s'en faire de mérite auprès de celui qui en était l'objet. Simple, vrai, modeste, probe et désintéressé, son caractère froid l'aurait empêché de se dévouer pour un autre, de se _compromettre_ pour le servir; mais, dans sa position, c'était déjà beaucoup que de rencontrer, si près du pouvoir suprême, un homme sans malveillance; car tout ce qu'on peut raisonnablement désirer et espérer, c'est d'y trouver, en outre de la justice, une bienveillance active quand elle est sans danger. Duroc était bon officier, et il a regretté d'être éloigné du métier pour lequel il avait de l'attrait. Très-utile à l'Empereur, il lui a fait souvent des amis. Ses opinions, toujours sages, lui permettaient, en les exprimant, de s'élever avec une certaine indépendance, quoiqu'il craignît beaucoup Napoléon. S'il eût vécu pendant l'armistice de 1813, peut-être aurait-il eu sur l'Empereur une influence utile et lui aurait-il fait sentir les inconvénients qui devaient résulter de la reprise des hostilités. Mais Napoléon, après l'avoir perdu, n'avait près de lui alors presque que des flatteurs; et de ceux-là seuls il aimait les conseils.
Je reviens aux événements militaires. Le 23, l'armée ennemie se retira sur deux colonnes. Celle de droite, commandée par Barclay de Tolly, sur la route de Buntzlau, et celle de gauche, sous les ordres de Wittgenstein, se dirigea sur Loubau. L'arrière-garde, commandée par Miloradowitch, brûla le pont de la Niesse à Görlitz, et détruisit tous les moyens de passage. L'empereur de Russie et le roi de Prusse se rendirent à Löwenberg. Le septième corps, commandé par le général Régnier, arriva devant Görlitz, et passa la Niesse de vive force. Le cinquième corps, qui le suivait, prit la direction de Buntzlau. Le quatrième vint à Hemersdorf, en arrière du septième. Le onzième corps s'établit à Schiomberg. Le quartier général, la garde, les troisième et sixième corps restèrent à Görlitz.
Le 24, le quatrième corps se porta sur Loubau: au moment où il se disposait à attaquer cette ville, l'ennemi l'évacua et prit position derrière la Queiss.
Le corps commandé par Miloradowitch fut forcé à la retraite; mais le quatrième corps resta en position derrière Loubau, et le onzième corps vint l'y joindre. Le cinquième corps se porta à Siegersdorf. Les troisième et septième corps marchèrent dans la direction de Valdau. Le sixième suivit le mouvement de l'armée dans la direction de Buntzlau.
La colonne de droite de l'ennemi se retira sur Haynau; celle de gauche sur Goldsberg.
Le 25, le cinquième corps, après avoir rétabli les ponts sur le Bober, marcha sur Thomaswald. Les troisième et septième corps le remplacèrent à Buntzlau. Le deuxième vint à Vichrau sur la Queiss. Le quartier général vint à Buntzlau. Le quatrième corps se rendit à Loubau et à Gilesdorf.
Le 26, l'ennemi continua son mouvement sur Liegnitz. Il préparait ainsi sa retraite dans la haute Silésie, en pivotant sur sa gauche qui resta en position. Le même jour, le quatrième corps passa le Bober à Rakwitz, et vint prendre position à Deutmansdorf. Le onzième corps vint à Löwenberg. Le cinquième corps, qui marchait en tête de colonne à la suite de la droite de l'ennemi, vint prendre position en avant de Haynau. La division Maison était d'avant-garde. Elle s'établit en avant d'un ravin, sans s'être fait suffisamment éclairer. Au moment où elle campait, elle fut attaquée à l'improviste par les Prussiens qui débouchèrent des bois. Surprise sans être en défense, elle fut culbutée et pour ainsi dire détruite. À peine deux cents hommes échappèrent-ils de cette échauffourée, qui fit grand bruit et grand tort au général Maison. Cet officier général, se croyant déshonoré, voulut se brûler la cervelle. Le général de division Lagrange, son camarade de corps d'armée, le calma et l'empêcha d'exécuter la résolution que son désespoir lui avait inspirée.