Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)
Part 20
«Mon cousin, je n'ai point reçu de nouvelles de vous aujourd'hui: j'espère ne pas tarder à en recevoir. Je suppose que vous vous serez placé à quatre lieues de Leipzig.--Nous nous sommes emparés des ponts de l'ennemi sur l'Elbe, et il paraît que l'armée de Berlin s'est portée sur la rive droite.--D'un autre côté, le roi de Naples occupe la position de Grosbern, qu'il a prise ce matin. Je lui mande de la conserver toute la journée de demain 13.--Mon intention est que, si ce prince doit pouvoir conserver cette position, vous partiez à trois heures du matin pour prendre une position sur la route de Dobern, ayant votre gauche à Tachau.--Je me mettrai en marche de Düben, avec la vieille garde, pour vous rejoindre. La division Curial se mettra en marche d'Eulenbourg avec la division Lefebvre, de sorte que demain, vers midi, nous serons soixante-dix mille hommes réunis à portée de Leipzig. Toute mon armée se mettra en mouvement; et, dans la journée du 14, elle sera toute arrivée, et je pourrai livrer bataille à l'armée ennemie avec deux cent mille hommes.--Faites-moi connaître les renseignements que vous auriez de votre côté sur l'armée de Silésie et sur les positions que l'on pourrait prendre contre cette armée, contre l'armée qui viendrait par Halle et par Dessau.--Faites-moi bien connaître la position que vous occuperez, et à quelle heure vous pourrez être rendu à portée de Leipzig.
«NAPOLÉON.»
NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
«Düben, le 13 octobre 1813, dix heures du matin.
«Mon cousin, je reçois votre lettre d'aujourd'hui 13, à trois du matin, par laquelle vous m'annoncez que vous serez à huit heures à Hohleim.--Je pense qu'il est nécessaire que vous ne vous massiez en ligne sur la rive gauche de la Partha qu'autant que le roi serait attaqué; mais ce serait une grande faute que de vous porter en ligne sur la rive gauche de la Partha, puisqu'on peut avoir à craindre que Blücher ne vienne à déboucher par Halle ou par quelque autre point. Je pense donc que vous devez reconnaître la position de Brettenfeld et la ligne de la Partha jusqu'à Taucha, et avoir des avant-gardes sur Skindits ainsi que sur la route de Landsberg. Par ce moyen vous vous déploieriez promptement, la gauche à l'Elster et la droite à la Partha, pour recevoir ce qui viendrait par ces chemins. Reconnaissez bien cette position. Ayez trois ponts sur la Partha, pour déboucher rapidement sur la rive gauche s'il en était besoin; mais tenez votre cavalerie dans les directions de Halle et de Landsberg. Battez les routes de Delitzsch et de Düben, afin de maintenir toutes ces communications parfaitement libres.--Toute ma garde arrive ici dans la journée, et je suppose que la tête arrivera aujourd'hui sur Lindenhain ou sur Hohleim.--À mesure que les autres corps d'armée arriveront, on les placera autour de Leipzig, la garde au centre en réserve.--Si vous étiez placé en ligne sur la gauche de la Partha, et qu'il fallût vous porter contre quelque chose qui viendrait du côté de Blücher, cela dérangerait toute la ligne et serait du plus mauvais effet. Il est important que l'armée de Silésie n'approche pas à deux lieues de Leipzig.--Vos trois divisions peuvent être très-espacées, avec les bonnes troupes qui les composent. Le temps de reconnaître la position qu'elles occuperont donnera celui nécessaire pour se mettre à l'abri de toute attaque. Mon intention est que vous placiez vos troupes sur deux rangs au lieu de trois. Le troisième rang ne sert à rien au feu, il sert encore moins à la baïonnette. Quand on sera en colonnes serrées par bataillon, trois divisions formeront six rangs et trois rangs de serre-file. Vous verrez l'avantage que cela aura. Votre feu sera meilleur; vos forces seront _tiercées_. L'ennemi, accoutumé à nous savoir sur trois rangs, jugera nos bataillons plus forts d'un tiers.--Donnez les ordres les plus précis pour l'exécution de la présente disposition.
«NAPOLÉON.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Düben, le 13 octobre 1813, une heure du matin.
«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous donner l'ordre d'être rendu _aujourd'hui, 13, à sept heures du matin, à trois lieues_ de Leipzig, et de prendre les ordres du roi de Naples pour votre position, pour entrer en ligne. Ne perdez pas un instant pour exécuter l'ordre de Sa Majesté, et envoyez à l'avance un officier au roi de Naples pour lui faire connaître votre marche.
«Pour le prince vice-connétable, major général,
«Le général de division, chef de l'état-major,
«Comte MONTHION.»
NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
«Rettuis, le 14 octobre 1813, six heures du soir.
«Mon cousin, mon quartier général est dans le Koll Garten, au village de Rettuis, sur la gauche de la Partha, à peu près à l'intersection des routes de Taucha et de Wurtzen, à une demi-lieue de Leipzig. Mon officier d'ordonnance Caraman me rend compte que vous prenez position à Stameln, Liebenthal et Brettenfeld. Le général Bertrand a ordre de prendre position, la gauche à Göhlis et la droite à la Partha, couvrant le pont de Schönfeld. Il est ainsi en arrière de votre gauche et vous servira de réserve.--Le duc de Tarente a passé à deux heures après midi le pont de Düben et s'avancera demain sur Leipzig.--Il y a eu aujourd'hui une canonnade assez vive. L'ennemi a été repoussé. Nous occupons Liebertwolkwitz, la droite appuyée à l'Elster. L'ennemi se prolonge sur sa gauche ou sur notre droite.--Toute ma garde, cavalerie, infanterie, artillerie, vient se placer autour de mon logement. Il serait bien convenable de remuer un peu de terre, de faire quelques abatis et de planter des palissades où cela peut être utile.--Je vous envoie une relation de la bataille de Gustave-Adolphe qui traite des positions que vous occupez.
«NAPOLÉON.»
LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT.
«Lindenhain, le 14 octobre 1813, dix heures et demie du soir.
«Son Altesse le major général m'informe de votre position et de celles que l'armée a prises ce soir. Je me mettrai en marche à deux ou trois heures du matin, suivi du prince de la Moskowa. Dans le cas où l'ennemi déboucherait en grande force sur moi par Delitzsch, et que, sans compromettre le onzième corps, je ne pourrais lui faire face, j'appuierai à gauche pour passer la Partha sur l'un des ponts que m'indique le major général. Le deuxième corps de cavalerie et les deux divisions du premier arriveront, j'espère, à temps pour flanquer ma droite. Je suis instruit que vous devez envoyer au-devant de moi. Je serai fort aise d'avoir de vos nouvelles et de ce que vous aurez vu ou appris.
«Le maréchal duc de Tarente,
«MACDONALD.»
NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
«Reudnitz, près Leipzig, le 15 octobre 1813, dix heures du soir.
«Mon cousin, les rapports de la ville sont que le prince royal est à Mersebourg. On croit ce soir voir beaucoup de feux à Markranstadt, ce qui me ferait supposer que la force de l'ennemi ne se présenterait pas sur le chemin de Halle à Leipzig, mais sur celui de Weissenfels à Leipzig, d'où il se joindrait par Zwickau ou Pégau à l'armée de Bohême. Il est indispensable que vous ayez un officier sur la tour de Lindenau, et que vous en envoyiez un autre à la tour de Leipzig pour y lorgner à la pointe du jour.--Je suis fâché que vous n'ayez pas poussé une reconnaissance jusqu'à Schkenditz.--Il est bien nécessaire que tout votre corps ne reste pas dans la situation où il se trouve si l'ennemi attaquait ailleurs.
«NAPOLÉON.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Reudnitz, le 15 octobre 1813, onze heures du soir.
«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur est surpris que vous ne soyez pas encore en communication avec le général Bertrand. Ce général est depuis hier au soir de bonne heure à Eustritz.--L'Empereur livre demain bataille à l'armée autrichienne, à la hauteur de Liebertwolkwitz, où le quartier général de l'Empereur sera demain 16, à sept heures du matin. Si vous n'avez que de la cavalerie ou peu d'infanterie devant vous, poussez-la loin et tenez-vous prêt à joindre l'Empereur. Le général Bertrand serait suffisant pour garder la position de ce côté si toute l'armée de Silésie ne débouche pas par là. Dans le cas contraire, le corps du prince de la Moskowa est à Mokau, et, si l'ennemi débouchait devant vous en grande force, votre corps, celui du général Bertrand et celui du prince de la Moskowa sont destinés à lui être opposés[10].
«Le prince vice-connétable, major général,
«ALEXANDRE.»
[Note 10: Cette disposition était parfaitement sage et conforme à la raison; et c'est quand m'est parvenu le rapport des sapeurs échappés de Halle, qui m'annonçait la marche décidée de l'armée; quand le rapport du 15, à neuf heures du soir, fait connaître que l'infanterie prussienne est en face des avant-postes, et que la vue des feux prouve que toute l'armée ennemie est en présence, que, le 16 au matin, l'ordre est donné au quatrième corps de marcher sur Lindenau, et au troisième, de venir à la grande armée.(_Note du duc de Raguse._)]
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Reudnitz, le 16 octobre 1813, huit heures du matin.
«L'Empereur vient d'ordonner au prince de la Moskowa de se tenir dans la journée près de Leipzig, ayant sous ses ordres le sixième corps, le quatrième, le troisième, les divisions Lorge, Defrance et Fournier. Prenez en conséquence les ordres de ce prince. Si ce matin on n'avait point aperçu d'armée débouchant par Halle, comme tout porte à penser qu'on n'a rien vu, vous repasserez le pont de Leipzig et viendrez vous mettre en bataille entre Leipzig et Liebertwolkwitz, vos trois divisions en échelons, et vous, vous resterez à une demi-lieue sur la grande route de Leipzig à Liebertwolkwitz, dans une maison où vous établirez votre quartier général. Vous enverrez un aide de camp auprès de l'Empereur, afin qu'on puisse vous retrouver et vous mettre rapidement en marche si cela paraît nécessaire à Sa Majesté pour prendre part à la bataille, ou pour vous porter dans la ville ou pourvoir à tout événement imprévu.
«Vous attendrez, pour l'exécution de ces dispositions, les ordres du prince de la Moskowa.
«Le prince vice-connétable, major général,
«ALEXANDRE.»
NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
«16 octobre 1813, trois heures du matin.
«Mon cousin, je reçois votre lettre du 15 octobre à neuf heures du soir. Je ne tiens pas pour certain que le bataillon qui était à Hanicher se soit replié devant de l'infanterie. Il paraît, au contraire, qu'il n'avait devant lui que de la cavalerie. Il eût été convenable que vous fissiez soutenir ce bataillon sur Hanicher, pour avoir des prisonniers. Il n'est pas dans les règles qu'une reconnaissance de l'ennemi qui n'est pas soutenue par un camp puisse s'approcher et reconnaître notre camp. L'instruction que vous aviez donnée pour que ce bataillon se repliât s'il trouvait l'ennemi en corps d'armée a reçu une mauvaise application, puisque votre troupe s'est retirée sans que l'ennemi se soit présenté en corps de bataille. Avec cette manière de faire la guerre, il est impossible de rien apprendre. Vous auriez dû, depuis deux jours, envoyer des espions à Halle et à Mersebourg, et faire ce qui est d'usage à la guerre, en ordonnant au bourgmestre de vous donner un paysan, dont on retient la femme en otage, et en envoyant avec ce paysan un soldat déguisé comme domestique qui le suive dans sa mission[11]. Cela réussit sur tous les points; mais vous n'employez aucune des précautions dont on se sert à la guerre. Comment, depuis deux jours, avec trente mille hommes, n'avez-vous fait aucun prisonnier[12]? Le fait est que votre corps est un des plus beaux de l'armée, qu'il est en bataille contre rien, et que vous manoeuvrez comme si vous aviez, à une lieue et demie de vous, une armée campée, tandis qu'il est clair qu'avant-hier et hier vous n'avez vu personne.
«NAPOLÉON.»
[Note 11: Les sapeurs français échappés et arrivés le 15 donnaient de meilleurs renseignements que ceux des paysans. (_Note du duc de Raguse._)]
[Note 12: Comment faire des prisonniers à quatre ou cinq mille hommes de cavalerie qui nous entouraient, quand on a moins de mille à douze cents chevaux? (_Note du duc de Raguse._)]
NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
«Reudnitz, le 16 octobre 1813, six heures du matin.
«Mon cousin, il me paraît que rien n'annonce que l'ennemi veuille déboucher par Halle, et qu'il n'y a là qu'un corps de cavalerie. Il paraît douteux qu'on ait vu hier, comme on le prétend, quelques bataillons d'infanterie.--À la rentrée des reconnaissances, ce matin, cela sera entièrement vérifié, et, comme je vais faire attaquer les Autrichiens, je pense qu'il est convenable que vous passiez la ville au pont de la Partha, dans le faubourg et que vous veniez vous placer en réserve, à une demi-lieue de la ville, entre Leipzig et Liebertwolkwitz, vos divisions en échelons. De là vous pourrez vous porter sur Lindenau, si l'ennemi faisait une attaque sérieuse de ce côté, ce qui me paraîtrait absurde. Je vous appellerai à la bataille, aussitôt que je verrai la force de l'ennemi et que je serai certain que l'ennemi s'engage.--Enfin vous pourrez vous porter au secours du général Bertrand qui placera des postes sur votre position, si, ce qui n'arrivera probablement pas, une armée ennemie pouvait paraître sur le chemin de Halle.--Il faudra vous tenir, de votre personne, sur la grande route, hors de la ville. Il faudra laisser la division Lorge au général Bertrand, afin que cette division, soutenue par l'infanterie du général Bertrand, occupe toujours vos postes avancés.
«NAPOLÉON.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
«19 octobre 1813.
«Monseigneur, la part qu'a prise le sixième corps d'armée aux batailles des 16 et 18 octobre, devant Leipzig, étant de nature à mériter l'intérêt de Sa Majesté, je crois de mon devoir de vous en adresser le rapport.
«Le sixième corps était placé, depuis plusieurs jours, à Liebenthal, chargé d'observer les mouvements de l'ennemi, qui pourrait déboucher de ce côté. Le 16, au matin, Sa Majesté étant dans l'intention d'attaquer l'ennemi, et aucun corps d'armée considérable ne s'étant encore montré devant moi, je reçus l'ordre de me rapprocher de Leipzig, afin, tout en le couvrant, d'être plus à même de prendre part, s'il y avait lieu, au combat qui devait se livrer de l'autre côté de cette ville. Je mis en marche mes équipages, et bientôt après mon corps d'armée s'ébranla.
«À peine mon mouvement était-il commencé, que de grosses masses de troupes ennemies débouchèrent par les routes de Halle et Gandsberg.
«Il était trop tard, et j'étais trop faible, pour occuper la position de Liebenthal. En conséquence, je continuai ma marche sur Leipzig, en soutenant mon mouvement par une vive canonnade. L'ennemi nous suivit avec activité, en ne montrant toutefois que des forces qui n'étaient pas trop supérieures aux miennes.
«J'avais deux partis à prendre: ou continuer ma marche et passer par le défilé de Leipzig, sous le feu et les efforts de l'ennemi, avec tous les désavantages que le terrain comporte, ou de faire face à l'ennemi.
«J'y fus d'autant plus décidé, que je reçus plusieurs fois du prince de la Moskowa l'assurance que la disposition ordonnée par Sa Majesté pour que le troisième corps me soutint était exécutée, et qu'il marchait à mon secours. Je m'arrêtai donc; je fis face à l'ennemi, j'occupai la position qui à sa droite au ruisseau d'Eutritz et sa gauche à l'Elster, au village de Meckern, et je me préparai à combattre, soutenu par près de cent pièces de canon.
«L'armée ennemie marcha à moi avec rapidité. Ses forces semblaient sortir de dessous terre; elles grossirent à vue d'oeil: c'était toute l'armée de Silésie.
«L'attaque de l'ennemi se dirigea d'abord sur le village de Meckern. Ce village fut attaqué avec vigueur, et l'ennemi supporta tout le feu de mon artillerie. Il fut défendu de même par les troupes de la deuxième division, sous les ordres du général Lagrange. Le 2e régiment d'artillerie de marine, qui était chargé de ce poste, y mit vigueur et ténacité; il conserva ce village pendant longtemps, le perdit et le reprit plusieurs fois. Mais l'ennemi redoubla d'efforts et envoya de puissants secours, ne s'occupant que de ce point. Alors je fis exécuter un changement de front oblique par brigade, ce qui forma immédiatement six lignes en échelons, qui étaient également bien disposées pour soutenir ce village, où paraissait être toute la bataille.
«Le 37e léger et le 4e régiment de marine furent successivement portés sur ce village; ils le reprirent et le défendirent avec tout le courage qu'on pouvait attendre d'aussi bonnes troupes.
«Le combat se soutenait avec le même acharnement depuis trois heures, et l'ennemi avait fait des pertes énormes par l'avantage que nous donnait la position de notre artillerie pour écraser ses masses. Mais de nouvelles forces se présentaient sans cesse et renouvelaient les attaques. Une explosion de quatre caissons de douze, qui eut lieu à la fois, éteignit pour un instant le feu d'une de nos principales batteries, et, en ce moment, l'ennemi faisait une charge décisive.
«J'engageai alors les troupes de la première division, qui formaient les échelons du centre, pour soutenir les troupes engagées et combattre l'ennemi, qui taisait un mouvement par son centre.
«Le combat prit un nouveau caractère, et nos masses d'infanterie se trouvèrent en un moment à moins de trente pas de l'ennemi. Jamais action ne fut plus vive. En peu d'instants, blessé moi-même et mes habits criblés, tout ce qui m'environnait périt ou fut frappé.
«Les 20e et 25e régiments provisoire, commandés par les colonels Maury et Drouhot, se couvrirent de gloire dans cette circonstance. Ils marchèrent à l'ennemi et le forcèrent à plier; mais, accablés par le nombre, ces régiments furent obligés de s'arrêter, en parvenant toutefois à se soutenir dans leur position. Le 32e léger fit aussi des prodiges. Les troupes de la troisième division, qui formaient les derniers échelons, prirent part au combat, autant pour soutenir les troupes qui étaient engagées que pour résister à quelques troupes que l'ennemi faisait marcher par sa gauche.
«Les choses étaient dans cette situation, et le troisième corps, dont l'arrivée eût été si décisive, ne paraissait pas, lorsque l'ennemi précipita six mille chevaux sur toutes nos masses, qui étaient déjà aux prises à une si petite distance avec l'infanterie ennemie.
«Notre infanterie montra en général beaucoup de sang-froid et de courage. Mais plusieurs bataillons des 1er et 3e régiments de marine, qui occupaient une position importante, plièrent, ce qui força nos masses à se rapprocher pour se mieux soutenir. L'ennemi fit de nouveaux efforts qui furent repousses avec un nouveau courage, et l'infanterie combattit à la fois contre l'infanterie et la cavalerie ennemie, et repoussa toujours de nouvelles attaques jusqu'à la nuit.
«Alors je réunis mes troupes, et je pris position à Entritz et à Göhlis.
«Ainsi, les troupes du sixième corps ont résisté, pendant cinq heures, à des forces quadruples, et la victoire eût été le prix de nos efforts, malgré la disproportion des forces, si les ordres que Sa Majesté avaient donnés pour le secours à m'envoyer eussent été exécutés.
«J'ai eu dans cette circonstance extrêmement à me louer des généraux et officiers supérieurs, mais je dois faire une mention particulière du général Lagrange, qui a beaucoup combattu au commencement de l'action, et du général Cohorn, qui a soutenu tous les efforts de l'ennemi à la fin de la journée. Nous avons fait de grandes pertes, mais l'ennemi en a dû faire d'énormes. Des prisonniers, faits depuis, les portent à dix mille hommes.
«Le lendemain matin, je repassai la Partha pour me lier à l'armée. Le 17 fut employé à réparer le désordre qu'une affaire aussi chaude avait dû nécessairement causer, et à mettre les troupes en état de combattre.
«Le 18 au matin, le sixième corps était concentré dans les environs de Schönfeld, observant par des détachements les bords de la Partha, défendant les gués et les différents passages. L'ennemi avait manoeuvré pendant la nuit pour se porter sur Taucha. Il y passa la Partha, et descendit cette rivière. Lorsqu'il fut à la hauteur de Neutsch et de Naundorf, les postes qui défendaient ces passages se replièrent sur moi, et j'établis ma ligne, la gauche à Schoenfeld, la droite dans la direction du village de Paunsdorf.
«Mais la défection des Saxons ayant forcé le général Régnier à évacuer Paunsdorf, et à se rapprocher de Leipzig, je pris une nouvelle ligne, la gauche à Schoenfeld, la droite dans la direction du village de Wolkmansdorf, et, après avoir fait établir mes masses en échiquier et border leur front de toute mon artillerie, j'attendis l'ennemi sans inquiétude.
«À l'armée de Silésie, que j'avais combattue l'avant-veille, se trouvait réunie l'armée suédoise; mais, cette fois, j'étais soutenu par le troisième corps qui fournit même une division, commandée par le général Delmas, pour compléter ma ligne.
«L'ennemi déploya devant nous cent cinquante bouches à feu, en même temps qu'il fit attaquer le village de Schoenfeld avec la plus grande vigueur. Sept fois l'ennemi parvint à s'emparer de la plus grande portion de ce village, et sept fois il en fut chassé. C'était encore la division commandée par le général Lagrange, et un détachement de la troisième, qui eurent la gloire de la défense de ce village, et jamais troupes ne se sont comportées d'une manière plus héroïque, car elles comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis.
«Les troupes de la troisième division, qui occupaient la ligne en plaine, furent exposées au feu de mitraille le plus épouvantable, sans imaginer, pendant neuf heures, de faire un pas rétrograde. À la fin de la journée, notre artillerie démontée et nos munitions épuisées permirent à l'ennemi d'approcher tellement son immense artillerie, que la position n'était plus tenable, ce qui força à prendre position un peu en arrière. Mais l'artillerie du troisième corps arriva, et la division Ricard se porta rapidement à la position que nous venions de quitter, et chassa une huitième fois l'ennemi du village de Schoenfeld. Ainsi finit cette glorieuse journée.
«Je ne connais pas d'éloges dont ne soient dignes des troupes aussi braves, aussi dévouées, et qui, malgré les pertes qu'elles avaient éprouvées l'avant-veille, n'en combattaient pas avec moins de courage.
«Notre perte dans cette journée a été considérable. Elle a consisté particulièrement en officiers généraux. Le général Richemont, mon chef d'état-major, a été tué à mes côtés. Les généraux Delmas, Friederich et Cohorn ont été blessés mortellement. Les généraux Compans, Pelleport et Choisy l'ont été d'une manière moins grave. Mon sous-chef d'état-major, quatre de mes aides de camp, et cinq officiers de mon état-major ont été tués ou blessés.
«Et, dès ce moment, je dois faire une mention particulière du courage et du zèle que les colonels Denis de Damrémont et Fabvier, employés près de moi, ont montrés.»
LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.
«20 octobre 1813.