Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)
Part 16
J'avais dû compter sur le troisième corps d'armée; mais le maréchal Ney en avait disposé par l'ordre de l'Empereur, et l'avait dirigé sur la grande armée. Napoléon, informé de mon engagement, lui envoya l'ordre de rétrograder, mais déjà il était près de lui. Il se mit cependant en mouvement pour revenir, sans pouvoir arriver à temps pour nous secourir; et, pendant cette journée décisive, ayant toujours marché d'une armée à l'autre, il ne fut utile nulle part.
Napoléon, de son côté, avait combattu avec les deuxième, cinquième, huitième, onzième corps et sa garde. Il avait gardé ses positions, mais n'avait pas pu enlever celles de l'ennemi. Je n'entrerai pas dans le détail de ce qui se passa de ce côté. Ce n'est pas l'histoire complète de la guerre que j'écris, mais seulement le récit des événements qui me sont particulièrement personnels. Divers écrivains militaires ont fait des relations de la bataille de Leipzig. Je les ai lues. La plus exacte, celle qui se rapproche davantage de la vérité pour les faits, malgré le thème convenu de mettre Napoléon à l'abri de tout reproche, est celle que contient le _Spectateur militaire_, et dont le général Pelet est l'auteur.
Mon corps d'armée perdit de six à sept mille hommes. Le seul corps de York, d'après les relations officielles, dont les évaluations sont probablement fort inférieures à la vérité, éprouva une perte de cinq mille quatre cent soixante-sept hommes.
Pendant cette double bataille, le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, avait passé l'Elster, s'était emparé de Lindenau, et avait éloigné le corps de Giulay, qui occupait la plaine de Markranstadt et de Lutzen. Cette bataille du 16 décidait la question de la possession de l'Allemagne. C'est pour y commander que nous avions combattu ce jour-là. C'est pour l'affranchir de notre domination que les alliés nous avaient attaqués. Il restait à livrer bataille pour assurer notre salut personnel. Ainsi, quand on fixe au 18 octobre la bataille de Leipzig, on est dans l'erreur. Le 16, la grande question a été décidée. Napoléon n'étant pas parvenu à battre et à faire reculer l'ennemi, moi m'étant trouvé dans la nécessité de combattre un contre quatre, quoique l'armée du Nord, forte de soixante mille hommes, ne fût pas entrée en ligne, et la grande armée du prince de Schwarzenberg devant recevoir, le 17, les puissants renforts que Benningsen et Colloredo lui amenaient, il n'y avait plus rien à faire. D'ailleurs nos moyens étaient usés, nos munitions consommées, nos corps à moitié détruits. Nous n'avions donc plus d'espérance à concevoir, et notre pensée unique devait être de nous retirer en bon ordre, de sauver nos débris et de regagner la France.
La journée du 17 se passa tranquillement. L'ennemi attendait ses renforts. Quant à nous, nous étions occupés à remettre l'ordre dans nos troupes. Cependant nous aurions dû, dès ce moment, commencer notre retraite, ou au moins en préparer les moyens, de manière à l'effectuer dès l'entrée de la nuit. Mais une sorte d'insouciance de la part de Napoléon, impossible à expliquer et difficile à qualifier, mettait le comble à tous nos maux. Pendant toute la journée du 17, l'armée de Silésie, et ensuite l'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, défilèrent sous nos yeux et remontèrent la rive droite de la Partha. Je fis occuper les divers ponts de la partie supérieure de cette rivière, et je plaçai en observation, sur la rive gauche, ma cavalerie légère. Mon infanterie était campée perpendiculairement à la Partha, faisant face à Taucha, la gauche au village de Schoenfeld, la droite sur la direction du village de Paunsdorf.
L'Empereur avait cependant senti la nécessité d'opérer la retraite. Les troupes qui avaient combattu à Wachau et Liebertwolkwitz la commencèrent avant le jour, le 18, et se rapprochèrent de Leipzig. Des caissons, que l'on ne pouvait pas emmener faute d'attelages, sautèrent, ce qui avertit l'ennemi du mouvement qui s'opérait. Il se mit en conséquence en mesure d'attaquer l'armée française. En effet, vers les dix heures du matin, l'armée de Bohême marcha en avant, formée en trois grosses masses, la droite commandée par le général Benningsen, le centre par Barclay de Tolly, et celle de gauche par le prince de Hesse-Hombourg, tandis que l'armée de Silésie et l'armée du Nord débouchaient par Taucha.
La grande armée française prit aussitôt les positions suivantes: à l'extrême droite, le huitième (Poniatowski), ensuite, vers Probstheyda, le duc de Castiglione; puis le corps du duc de Bellune; ensuite le cinquième (général Lauriston); enfin le duc de Tarente, avec le onzième, derrière Holzhausen. Le septième, composé de Saxons, qui venait de Taucha, devait occuper Paunsdorf. Mon corps devait être à gauche, et le troisième en seconde ligne.
Aucun engagement n'avait encore eu lieu; mais on devait reconnaître que le moment de l'action était prochain. Je venais de visiter mes postes de cavalerie wurtembergeoise sur la rive gauche de la Partha. J'avais donné pour instruction au général Normam, en le quittant, de se replier avec lenteur sur moi quand l'ennemi arriverait sur lui en débouchant de Taucha, et de me faire prévenir, afin que mes troupes eussent le temps de prendre les armes. Je rentrais à mon camp avec sécurité quand je vis la plaine couverte de cavalerie légère. Cette cavalerie en désordre marchait dans notre direction et s'avançait sur nous. Je supposai que les Wurtembergeois, attaqués brusquement, fuyaient. Je fis prendre les armes immédiatement aux troupes. Je fis battre la générale. C'était la première fois dans ma vie que j'employais devant l'ennemi ce moyen d'avertissement. En un petit nombre de minutes, les troupes furent en ligne, formées et en état de combattre. La cavalerie en vue approcha. Elle était composée de Cosaques. Normam, avec sa brigade, avait passé à l'ennemi.
Un instant après, la cavalerie saxonne, placée au dedans de nos lignes, s'ébranla et marcha dans la direction de l'ennemi. Je crus d'abord qu'elle allait se mettre en ligne dans un de nos nombreux intervalles; mais je reconnus bientôt ses intentions. Formée en colonne, ses chevaux de main étaient en tête. Elle dépassa rapidement la ligne des troupes françaises, fut reçue dans les rangs ennemis, et promptement imitée par l'infanterie et l'artillerie; mais, chose odieuse! cette artillerie, à peine arrivée à une certaine distance, s'arrêta, se mit en batterie et tira sur nous. La diminution de nos forces nous obligea à raccourcir notre ligne. Je portai ma droite en arrière et la plaçai dans la direction de Wolkmann, plus rapprochée de Leipzig. Ma ligne fut complétée au moyen de la division Delmas, du troisième corps, qui vint remplir le vide fait par le départ des Saxons et occuper Wolkmann. Les troupes que j'avais en tête se trouvaient être composées des deux armées de Silésie et du Nord. Les Suédois se trouvaient à leur droite et vis-à-vis de ma gauche.
L'ennemi dirigea ses principales attaques sur ce point. Il déploya devant nous cent cinquante bouches à feu. C'était beaucoup; car mon artillerie, fort diminuée par les pertes de l'avant-veille, avait très-peu de munitions. Il fallut les ménager, et cependant bientôt elles s'épuisèrent. L'ennemi rapprochait son canon, mitraillait un carré. Cette troupe, ainsi foudroyée, perdait du terrain, et alors j'allai la joindre et lui ordonner de s'arrêter. Je restai avec elle pour partager son sort et l'encourager; mais bientôt un autre carré, plus maltraité encore, fit un mouvement de retraite. Je fus forcé de courir à lui pour lui tenir le même langage et lui donner le même exemple.
Pendant ce temps, les attaques sur Schoenfeld se succédaient, et ce beau et grand village fut pris et repris sept fois. Jamais l'ennemi ne parvint à s'en emparer complétement. Les troupes de ma deuxième division et un détachement de la troisième eurent la gloire de cette défense héroïque. Elles comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis et soutinrent le combat près de huit heures. À la fin de la journée, mon artillerie étant entièrement démontée ou sans munitions, et l'ennemi s'étant tellement rapproché avec la sienne, qu'il n'y avait plus moyen d'y tenir, mes troupes firent un léger mouvement en arrière; mais, l'artillerie du troisième corps étant venue à notre secours, ainsi que la division Ricard, le village de Schoenfeld fut repris une huitième fois, et ainsi finit cette malheureuse, mais glorieuse journée. Notre perte fut considérable en tués et en blessés, surtout en officiers, parmi lesquels huit officiers généraux de mon seul corps d'armée.
Pour donner une idée exacte de la manière dont nous nous sommes battus pendant ces deux célèbres journées, je dirai seulement ce qui concerne mon état-major et moi-même. Mon chef d'état-major et le sous-chef furent frappés à mes côtés[6]; quatre aides de camp furent tués, blessés ou pris; sept officiers d'état-major furent également tués ou blessés[7]. Quant à moi, j'eus un coup de fusil à la main, une contusion au bras gauche, une balle dans mon chapeau, une balle dans mes habits, quatre chevaux tués ou blessés sous moi[8]. Sur trois domestiques qui m'accompagnaient, deux furent blessés et eurent leurs chevaux tués. Partout cependant nous avions résisté; partout nous avions conservé nos positions. Les troupes s'étaient surpassées en énergie et en courage, et elles en avaient bien le sentiment. Jamais je n'ai vu les miennes plus fières de ce qu'elles avaient fait.
[Note 6: Le général Richemont, chef d'état-major, tué; l'adjudant général Lerasseur, sous-chef d'état-major, eut la cuisse fracassée par un boulet. (_Note de l'Éditeur._)]
[Note 7: Entre autres, Laclos, chef de bataillon, tué; le capitaine de Charnailles, blessé et fait prisonnier; le capitaine Komierouski, la cuisse cassée; le lieutenant Perrégaux, le lieutenant de Bonneval, le lieutenant Martin, le lieutenant Baraguey-d'Hilliers, le poignet emporté; le capitaine Jules de Méry, prisonnier.--Nous n'avons pu nous procurer les noms des autres officiers; mais il suffit de remarquer que, parmi les aides de camp du maréchal, les seuls restés debout furent le colonel Denys de Damrémont, premier aide de camp, et le lieutenant-colonel Fabvier. (_Note de l'Éditeur._)]
[Note 8: Le duc de Raguse, comme on l'a vu dans ses _Mémoires_, avait été blessé en Espagne. Il fit toute la campagne de 1813 le bras en écharpe; il n'était pas encore guéri lorsqu'il reçut ces dernières blessures. (_Note de l'Éditeur._)]
Cependant il n'y avait plus un moment à perdre pour nous retirer et pour hâter une retraite rendue difficile par la position particulière à Leipzig, les embarras causés par tant de corps d'armée agglomérés et les défilés qu'il fallait traverser. De nombreux ponts auraient dû être construits sur l'Elster pour donner moyen à l'infanterie de marcher sur diverses colonnes à la fois, en laissant la chaussée libre à l'artillerie, à la cavalerie et aux équipages; mais on n'en avait fait aucun. L'état-major n'en avait pas reçu l'ordre et n'en eut pas la pensée. On aurait cru que des officiers seraient préposés pendant toute la nuit pour veiller à la sortie de l'artillerie et à la marche régulière de cet immense matériel. Rien de semblable ne fut ordonné. Les voitures, placées sur trois ou quatre colonnes parallèles sur les boulevards de Leipzig, se trouvant dans l'impossibilité d'avancer faute d'ordre, les soldats du train s'endormirent, et tout resta ainsi en confusion jusqu'au 19 au matin. Alors il fallut prendre position dans les faubourgs de la ville, afin de les défendre autant que possible et de retarder l'entrée de l'ennemi de quelques heures pour faciliter la sortie de cette artillerie, dont on était encombré; mais, aucune reconnaissance préliminaire n'ayant été faite, aucun de nous ne connaissait les localités, les points à occuper, les issues à garder. Les jardins qui entourent Leipzig rendaient d'ailleurs la défense difficile. Les troupes ne pouvant pas circuler, se mouvoir et se porter d'un point sur l'autre, l'ennemi, dans ce labyrinthe, trouva facilement des passages pour pénétrer. Quelques troupes ennemies une fois entrées, la crainte et le désordre se mirent parmi nos soldats, et toute défense devint impossible.
Chargé d'occuper le faubourg de Halle et de le défendre, je pris position, le 19, de grand matin. Le troisième corps était sous mes ordres.
Je plaçai la plus grande partie de mes troupes à la porte même de Halle et derrière la Partha, afin d'empêcher l'ennemi d'arriver plus tôt que nous sur la communication de Lindenau, notre point de retraite, objet de la plus grande importance. Je chargeai la division Ricard de la barrière de Schoenfeld, se liant par sa droite avec le onzième corps qui défendait la porte de Dresde. Je plaçai en réserve la plus grande partie du sixième corps dans les vergers, entre la barrière de Schoenfeld et la porte de Halle, les troupes ne pouvant pas se former sur le boulevard, occupé par une grande quantité de voitures.
Nous étions à peine formés lorsque l'ennemi, ayant réuni beaucoup d'artillerie et de troupes, attaqua le onzième corps dans le faubourg de Dresde. Ses attaques parvinrent peu après à la barrière de Schoenfeld; mais le canon qu'il avait porté de ce côté, ne pouvant découvrir le pied des maisons et du mur d'enceinte, ne lui ouvrit aucun passage. Ses tentatives furent repoussées. Une vaste maison, hors de l'enceinte, une manufacture, que j'avais fait occuper par un détachement du 70e régiment, et dont j'avais donné le commandement au major Rouget, fit éprouver de grandes pertes à l'ennemi, en même temps qu'une compagnie de carabiniers du 23e léger sortit de la barrière avec la plus grande impétuosité et massacra tout se qui s'était avancé. J'avais appelé, au secours de la division Ricard, la plus grande partie du sixième corps, et nous repoussions partout l'ennemi. Mais nous ne tardâmes pas à avoir des preuves que l'ennemi avait pénétré dans les faubourgs de droite. Il se présenta tout à coup à la droite immédiate des troupes à mes ordres, c'est-à-dire à la gauche du onzième corps, et entre ce corps et moi. Je marchai, à la tête du 142e et du 23e léger, pour le chasser des rues qu'il occupait. Un premier succès couronna nos efforts; mais les troupes ennemies augmentaient sans cesse; elles furent en outre bientôt secondées par le feu des troupes saxonnes et badoises qui occupaient l'intérieur de la ville. Cette circonstance rendit nos efforts inutiles.
Le désordre était partout. L'encombrement causé par les voitures sur les boulevards, l'affluence de ceux qui se retiraient, empêchaient aucune formation ni aucune disposition. Enfin la terreur emporta tout le monde. L'on jugera de ses effets quand on saura qu'il y a un boulevard circulaire entre la ville et les faubourgs, et que, les troupes se retirant à la fois par le boulevard du Nord, par celui du Midi et par le milieu de la ville, les trois colonnes se réunissaient sur la chaussée de Lindenau, débouché commun.
La foule était si pressée sur ce point de réunion, qu'ayant, pour mon compte, fait ma retraite par les bas-côtés du boulevard, jamais je ne pus entrer, sans secours, dans le courant. Deux officiers du 86e s'en chargèrent, l'un frappa tellement avec son sabre qu'il parvint à faire un léger vide, et l'autre, ayant saisi et tiré fortement la bride du petit cheval arabe que je montais, le jeta dans cette masse confuse, où dans les premiers moments il fut porté, tant la foule était compacte.
Cette foule s'écoulait et passait le pont que Napoléon avait fait miner. J'ignorais cette disposition, et je ne compris pas le sens d'une demande faite par le colonel du génie Montfort, qui s'informa auprès de moi de la troupe destinée à passer la dernière. Je lui répondis qu'à la manière dont la retraite s'opérait, avec la confusion existante, on devait croire que c'était le hasard qui en déciderait. Je continuai ma marche.
Je n'étais pas à deux cents pas de ce malheureux pont, lorsqu'une explosion m'annonça qu'il venait de sauter. Douze ou quinze mille hommes étaient encore en arriére.
Cet événement funeste fut causé par la vue de quelques Cosaques qui avaient paru dans la prairie. Le sous-officier de sapeurs qui était chargé de la mine perdit la tête, crut à une attaque, et y mit le feu.
Je réunis alors une portion de mes troupes sur la rive gauche de l'Elster, afin de protéger la retraite des hommes restés en arrière, et de recueillir ceux qui passaient l'Elster à la nage. Je reçus, en ce moment, le maréchal Macdonald qui, arrivé trois minutes trop tard, ne put passer le pont. Il franchit la rivière avec plus de bonheur que le prince Poniatowski qui y périt. Quelques hommes aussi se retirèrent par un petit pont que l'on avait trouvé le moyen d'établir. La division Durutte, du septième corps, mise sous mes ordres, prit également position dans la prairie dans le même but. Ces troupes y restèrent tant que leur présence fut utile. Plus tard elles se retirèrent, et furent couvertes par l'arrière-garde, composée de deux divisions de jeunes gardes, que commandait le maréchal duc de Reggio. Elles se trouvèrent réunies à Lindenau.
J'avais alors sous mes ordres les troisième, cinquième, sixième et septième corps, ou plutôt leurs misérables débris. J'allai prendre position à Markranstadt. C'est là que je retrouvai l'Empereur. Il était fort abattu, et il avait raison de l'être. À peine deux mois s'étaient écoulés, et une immense armée, une armée de plus de quatre cent cinquante mille hommes, s'était fondue entre ses mains. C'était la seconde fois depuis un an qu'il présentait au monde ce spectacle de destruction, dont les temps modernes n'ont pas offert d'autre exemple. Il lui restait environ soixante mille hommes, composés en partie de la garde, en partie des corps de cavalerie qui avaient passé le défilé de Lindenau pendant la nuit, et dans la journée du 18, et enfin du corps de Bertrand: seules forces régulières sur lesquelles il pût compter. Ce qui sortit, le 19, au moment où l'ennemi entrait à Leipzig, n'avait plus ni consistance ni organisation.
Le 20, nous nous portâmes sur Weissenfels. J'occupai, avec les divers corps sous mes ordres, dont la force ne s'élevait pas ensemble à six mille hommes, les hauteurs de la rive gauche de la Saale, couvrant le passage de l'armée contre les troupes ennemies qui auraient pu déboucher par Mersebourg. Le lendemain, nous campâmes sur les hauteurs de Freybourg et d'Eckartsberg. Un corps ennemi, venant de Iéna, se montra sur notre flanc vers Kosen, et voulut gêner notre marche. Je formai mes troupes au débouché; je contins l'ennemi, et couvris ainsi les mouvements de l'armée. Le 22, nous prîmes position à Butelstadt; le 23 et le 24, sur les hauteurs d'Erfurth; le 25, à Arsbach; le 26, à Wartas; le 27, à Buttler; le 28, en avant de Fulde; le 29, à Saalmünster. L'ennemi nous suivait sur différentes colonnes, mais ne pressait pas notre marche. Il n'y eut qu'un seul engagement sérieux près de Gotha. La jeune garde, d'abord aux ordres du maréchal Oudinot, puis à ceux du maréchal Mortier, faisait l'extrême arrière-garde, et avant elle marchait à peu de distance le quatrième corps.
Des troupes aussi désorganisées que celles que nous commandions, aussi harassées, aussi exténuées par les marches, les combats, les revers et les privations, s'abandonnèrent bientôt à l'indiscipline. L'impossibilité de faire vivre les soldats par des distributions régulières motiva et justifia leurs dispositions. Chacun s'occupa, avant tout, à trouver sa subsistance; et, comme l'esprit militaire était éteint, comme un abattement et un dégoût que rien ne saurait rendre le remplaçaient, tous ceux qui s'étaient éloignés des drapeaux jetèrent leurs armes et marchèrent un bâton à la main. Sur soixante mille hommes qui restaient encore, vingt mille étaient ainsi formés en troupes de huit ou dix hommes, couvrant toute la campagne, et marchant sur les flancs des colonnes, bivaquant pour leur compte. Les plaines et les vallées étaient, chaque nuit, couvertes d'une quantité de feux épars, et placés sans régularité. Ces soldats reçurent de l'armée un surnom devenu historique, qui rappelait leur unique occupation, la recherche des moyens de vivre; on les appela les _fricoteurs_.
Au commencement d'octobre, les négociations qui déjà existaient depuis quelque temps entre l'Autriche et la Bavière, prirent un caractère sérieux, et se terminèrent par une alliance. L'armée du général de Wrede, qui, dans l'intérêt de l'alliance française, était rassemblée sur les bords de l'Inn, et couvrait la Bavière contre les troupes de l'Autriche, commandées par le prince de Reuss, se réunit à celles-ci pour nous attaquer. Se plaçant sous les ordres mêmes du général de Wrede, elles se mirent en marche pour se porter sur nos derrières et couper nos communications. Dès le 15 octobre, cette armée avait commencé son mouvement. Le 17, elle était à Landshut; le 20, à Nordlingen; le 22, à Anspach, et le 24 devant Würtzbourg. Le général Tarreau commandait dans cette ville avec une garnison de douze cents hommes. Il refusa d'en ouvrir les portes. De Wrede fit mettre en batterie tous les obusiers de son armée, et bombarder la ville pendant la nuit, mais sans effet. Plusieurs sommations ayant été infructueuses, il se disposait à donner l'assaut à cette ville, dont l'étendue était beaucoup trop grande pour la faible garnison qui l'occupait, lorsque le général Tarreau consentit à la lui remettre et à se retirer dans la citadelle. L'armée austro-bavaroise continua son mouvement sur Aschaffembourg et sur Hanau. Son avant-garde entra dans cette ville; mais, chassée par une première colonne qui marchait à deux journées en avant de l'armée, les Bavarois, soutenus par des renforts, y rentrèrent après son passage. Obligés de nouveau d'évacuer la ville et d'attendre la division du général Lamotte, cette division et celle du général de Roy étant arrivées, ils occupèrent la ville et les bords de la Kinzig.
Le 29, Wrede dirigea la division Rechberg sur Francfort. Elle y arriva le 30, et occupa le faubourg de Sachsenhausen. Une avant-garde autrichienne de cette même armée se porta sur Gelnhausen, et prit position à Altenhausen. Toute l'armée de Wrede, forte de cinquante mille hommes, était rassemblée sur le terrain le plus favorable pour agir contre l'armée française. Il eût dû porter toutes ses forces à l'entrée du défilé de Gelnhausen; jamais il n'aurait été au pouvoir de l'armée française de déboucher; mais il se tint timidement dans la plaine, peu en avant de la Kinzig, et à portée de repasser cette rivière et de se retirer dans la vallée du Mein, s'il était battu.
Ce même jour, 29, l'avant-garde de l'armée française culbuta la brigade autrichienne de Wolkmann, placée à peu de distance de Gelnhausen. Vers trois heures après-midi, elle arriva devant Langenselbold qui était occupé par une division bavaroise. Cette division fut forcée à se retirer. L'armée ennemie s'établit alors de la manière suivante, en position en avant de Hanau et de la Kinzig. Elle avait cette rivière à dos: sa droite, composée de la division Becker, appuyée à la rivière et à la ferme de Neuhof. Venait ensuite une partie de la division autrichienne du général de Fresnel. Au delà de la route de Francfort était placée la division bavaroise de Lamotte. Plus à gauche était la cavalerie bavaroise et une nombreuse artillerie. Cette ligne était terminée par le reste de la division de Fresnel, et des Cosaques qui voyaient la route de Friedberg. Enfin la division du général Bach occupait la ville de Hanau.