Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)
Part 15
Dans ce système, les trois corps, deuxième, cinquième et huitième, avec lesquels manoeuvrait Murat, se seraient retirés lentement sur lui, auraient couvert Leipzig aussi longtemps que possible. Pour complément, il aurait envoyé, par des émissaires, l'ordre au maréchal Saint Cyr d'évacuer Dresde, pour se rendre à grandes marches sur Wittenberg et Torgau, par la rive droite de l'Elbe. Enfin on peut ajouter que la nécessité d'abandonner Dresde, vu la marche des événements et la direction qu'avait prise la guerre, aurait dû être sentie d'avance, et lui faire naître, de bonne heure, l'idée d'évacuer de cette ville les malades et les blessés, afin de rendre mobiles et disponibles les deux corps d'armée chargés de défendre cette place, ou plutôt ce camp retranché. Enfin il devait être informé des dispositions hostiles de la Bavière. En s'éloignant de cette puissance, il y échappait ou retardait au moins son action contre lui; mais, au lieu d'envisager les nouvelles nécessités que les circonstances lui imposaient, il resta indécis, voulut tout conserver à la fois. Il perdit tout pour avoir voulu tout garder.
On ne reconnaît plus Napoléon pendant cette campagne. J'eus une longue conversation avec lui à Düben. Jamais cette conversation n'est sortie de ma mémoire. Quand j'étais à portée de lui, il était dans l'usage de m'envoyer chercher pour me parler de ses projets et des différentes choses qui l'occupaient d'une manière particulière. Un usage, fort commode pour lui, assez bien entendu, mais insupportable pour les autres, lui donnait beaucoup de temps à employer ainsi. Lorsque les mouvements de son quartier général le permettaient, il se couchait à six ou sept heures du soir, se levait à minuit ou à une heure. Les rapports arrivant, il se trouvait ainsi tout prêt à les lire et à donner des ordres en conséquence; mais pour ceux qui avaient marché ou combattu pendant la journée, pour ceux qui, à la fin du jour, avaient fait les rapports, disposé tout pour opérer le lendemain, et devaient dormir la nuit pour se reposer, c'était une chose terrible que de renoncer, au commencement d'un sommeil réparateur, à son action bienfaisante, et d'aller ainsi prendre part à une conversation plus ou moins intéressante.
Après donc être rentré de ma reconnaissance de Bittersfeld, et lui avoir fait mon rapport, je venais de me coucher quand on vint me chercher de la part de l'Empereur. Il me parla de sa position et des divers partis qu'il avait à prendre. J'insistai de toutes mes forces pour celui dont je viens de parler et qui, seul, pouvait le sauver. Son unique moyen de salut, selon moi, en ce moment, était de s'éloigner des champs de bataille de la Bohême, puisque plus tôt il n'avait pas voulu la conquérir, et enfin de quitter les défilés qui lui avaient été si funestes. Il ne put se décider à l'évacuation volontaire de Leipzig. Il ne prévoyait pas que, huit jours plus tard, il y serait forcé, sous de bien autres auspices, au milieu de désastres et d'une confusion qui ont achevé sa ruine. Il se disposait, au contraire, à aller combattre sous les murs de cette ville. Je discutai en détail, avec lui, sur les inconvénients de choisir un semblable champ de bataille, au fond d'un entonnoir, en avant d'horribles défilés, longs et faciles à boucher; mais il me répondit ces paroles mémorables et qui montrent les illusions dont il était encore rempli: «Je ne combattrai qu'autant que je le voudrai. Ils n'oseront jamais m'y attaquer.»
La conversation se porta naturellement sur les événements de la campagne. J'en fis la critique avec franchise. Je lui fis remarquer que nos pertes énormes, indépendamment de celles éprouvées sur le champ de bataille, venaient essentiellement du manque de soins, de vivres et de secours de toute espèce qui avaient été refusés aux soldats. J'établis enfin que, si Dresde avait contenu les approvisionnements nécessaires pour nourrir l'armée, si les hôpitaux avaient été pourvus de tout ce dont ils avaient besoin pour que les malades et les blessés reçussent des secours convenables, son armée serait plus forte de cinquante mille hommes, et certes cette évaluation n'était pas au-dessus de la vérité. «Alors, ajoutai-je, indépendamment de l'intérêt qu'il y a à sauver la vie à cinquante mille hommes, vous auriez été dispensé, pour conserver la même force à votre armée, d'ordonner une levée de cinquante mille conscrits. Au lieu d'avoir en espérance cinquante mille hommes, vous auriez en réalité cinquante mille vieux soldats aguerris, et sur le terrain même des opérations. Ces cinquante mille soldats à lever, à habiller, à armer, à faire arriver, coûteront sans doute bien cinquante millions. Or, en supposant, ce qui est énorme, que l'augmentation de dépense exigée par un meilleur entretien de l'armée se fût élevée à vingt-cinq millions, il en résulte que cette dépense de vingt-cinq millions, faite à propos, vous eût épargné cinquante mille hommes et vingt-cinq millions.» Je lui fis cette démonstration la plume à la main. Elle était sans réplique. Vaincu par l'évidence, il me répondit avec humeur: «Si j'avais donné cette somme, on me l'aurait volée, et les choses seraient dans le même état.»
Il n'y avait rien à répliquer à cette étrange réponse qu'une chose, c'est qu'il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer. Napoléon a toujours été dans l'usage de prodiguer les moyens pour créer de nouvelles forces; mais jamais il n'a voulu faire le moindre sacrifice pour entretenir celles qui existaient, et sans doute la raison commande une marche inverse.
Cette conversation, une des plus longues que j'aie jamais eues tête à tête avec Napoléon, car elle dura plus de cinq heures, ayant commencé vers une heure après minuit et n'ayant fini qu'après le déjeuner, qui eut lieu à six heures du matin, varia beaucoup dans son objet. Elle changea de nature plusieurs fois, et embrassa des questions générales, comme il arrivait souvent avec lui. Il se plaignait de l'abandon de ses alliés. Il disait qu'ils lui avaient manqué de parole. À cette occasion, il fit la distinction de ce qu'il appela l'homme d'honneur et l'homme de conscience, en donnant la préférence au premier, parce que, avec celui qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements, on sait sur quoi compter, tandis qu'avec l'autre on dépend de ses lumières et de son jugement. «Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu'il croit devoir faire, ce qu'il suppose être le mieux.» Puis il ajouta: «Mon beau-père, l'empereur d'Autriche, a fait ce qu'il a cru utile aux intérêts de ses peuples. C'est un honnête homme, un homme de conscience, mais ce n'est pas un homme d'honneur. Vous, par exemple, si l'ennemi, ayant envahi la France et étant sur la hauteur de Montmartre, vous croyiez, même avec raison, que le salut du pays vous commande de m'abandonner et que vous le fissiez, vous seriez un bon Français, un brave homme, un homme de conscience, et non un homme d'honneur.» Ces paroles, prononcées par Napoléon, et adressées à moi le 11 octobre 1813, ne portaient-elles pas l'empreinte d'un caractère tout à fait extraordinaire? n'ont-elles pas quelque chose de surnaturel et de prophétique? Elles sont revenues à ma pensée après les événements d'Essonne. Elles m'ont fait alors une impression que l'on conçoit, et qui jamais ne s'est effacée de ma mémoire.
Pendant que Napoléon s'était porté sur la Muldau et campait à Düben, la grande armée de Bohême était entrée en mouvement. Le corps de Colloredo et l'armée de Benningsen s'étaient portés sur Zeist et Pirna. Le 9, ce mouvement offensif continua. Le 10, Benningsen, arrivé devant Dresde, où les deux corps français s'étaient retirés, laissa devant cette place Tolstoï avec vingt mille hommes, et marcha sur Leipzig avec le reste de ses forces, en se dirigeant par Nossen et Colditz.
Dès le 6, la grande armée de Schwarzenberg avait commencé aussi à se mettre en marche. Le général Klenau vint devant Penig, où était une division du huitième corps, et Wittgenstein devant Altenbourg, où était l'autre partie de ce corps d'armée, et Poniatowski en personne. La route de Freyburg à Chemnitz fut rouverte en chassant la division Murrai de la position qu'elle occupait près de Flohe, et le troisième corps d'armée, aux ordres du roi de Naples, opéra avec la cavalerie par sa droite pour se rapprocher de Leipzig et couvrir cette ville contre les troupes qui débouchaient de la Bohême. Enfin les deux armées étaient, le 13, en présence près de Leipzig. Les Français occupaient Wachau et Liebertwolkwitz, ayant une avant-garde vers Groebern et Goffa.
Le 14, le prince de Schwarzenberg fit faire une reconnaissance générale par les corps de Wittgenstein et de Klenau. Un combat de cavalerie fut à notre avantage, et chacun rentra le soir dans ses positions.
Le corps commandé par le maréchal duc de Castiglione, appelé de Würzbourg, où il était trop faible pour résister aux attaques de l'armée bavaroise, qui d'alliée allait devenir ennemie et quitter l'Inn pour marcher sur nos communications, était arrivé, le 9 octobre, à Naumbourg. Le prince Maurice de Liechtenstein, envoyé à sa rencontre, voulut lui barrer le chemin entre Naumbourg et Weissenfels; mais le maréchal le chassa devant lui. Il arriva le 18 à Leipzig, tandis que le corps de Giulay, aussi dirigé de ce côté dans le même but, entrait à Weissenfelds, qui venait d'être évacué.
Le 12, je reçus l'ordre d'aller prendre position à Delitzsch, et j'en chassai l'ennemi; mais, ayant été mis à la disposition du roi de Naples, je fus appelé par lui de la manière la plus pressante, et je partis immédiatement. Je me rendis, à marches forcées, de l'autre côté de Leipzig, et j'allai prendre position à Stoetteritz le 13 au soir.
Dans la nuit, je reçus l'ordre de l'Empereur de rétrograder, et de chercher une position au nord de Leipzig, qui couvrit cette ville du côté de Halle et de Landsberg. J'avais déjà assez parcouru le pays pour connaître cette position existante à une lieue et demie de Leipzig, à Liebenthal et Brettenfeld, sur le terrain même où Gustave-Adolphe combattit, il y avait alors cent quarante-deux ans, et avait remporté une victoire signalée. J'allai l'occuper; après avoir reconnu avec soin et détail le champ de bataille, je m'assurai qu'il était trop vaste pour mon corps d'armée; mais qu'avec des travaux d'une exécution facile, et trente mille hommes, je pouvais tenir en échec, pendant vingt-quatre heures, les armées du Nord et de Silésie. J'en rendis compte à Napoléon, qui me prescrivit d'exécuter sans retard les travaux, et m'annonça que, le moment venu, j'aurais le troisième corps à ma disposition, ce qui porterait ma force au nombre d'hommes que j'avais déterminé. Je me mis à la besogne, et ne négligeai rien pour remplir la tâche imposée. Je fis faire de nombreux abatis dans le bois, en avant de Liebenthal et en arrière de Radfeld. Puis je l'occupai fortement. Ce bois devint comme une forteresse. Badfeld fut aussi occupé par mon avant-garde, qui en chassa un corps de cavalerie considérable, soutenu par une artillerie assez nombreuse.
Pendant la journée du 15, les troisième, quatrième, septième et onzième corps, et la garde, firent leur mouvement sur Leipzig, qu'ils traversèrent. Les troisième et quatrième restèrent à Eustritz, en arrière de moi. Le onzième et la garde allèrent se mettre en ligne contre la grande armée, et le septième se porta sur Taucha.
Le 15, dans la journée, des sapeurs, pris deux jours auparavant près de Delitzsch, conduits au quartier général à Halle, et qui s'étaient échappés, m'informèrent de la marche des armées combinées du Nord et de Silésie. D'après ces rapports, elles devaient être en présence, selon toutes les apparences, le lendemain, 16, au matin.
J'en prévins Napoléon, dont le quartier général était à Reudnitz, près de Leipzig. Le 15, au soir, la cavalerie et l'artillerie, que j'avais devant moi, furent soutenues par de l'infanterie. Je fis replier mes postes éloignés, jetés sur les bords de l'Elster. J'en donnai avis à l'Empereur. Vers dix heures du soir, je montai sur le clocher de Liebenthal, et je pus voir de mes yeux tous les feux de l'armée ennemie. L'horizon en était embrasé. Je me hâtai d'en rendre compte à l'Empereur et de lui rappeler que ma position exigeait trente mille hommes. Je lui demandais de ne pas perdre un moment pour mettre à ma disposition le troisième corps qu'il m'avait promis.
J'attendais avec impatience le résultat de mes rapports et les effets qui en seraient la suite, quand, le 16, à huit heures du matin, je reçus une lettre de Napoléon, apportée par un de ses officiers d'ordonnance, appelé Lavesaut. Dans cette lettre, il critiquait tous mes rapports et leur conclusion. Il prétendait que j'étais dans une erreur complète. Je n'avais, disait-il, personne devant moi. Il me donnait en conséquence l'ordre de me retirer immédiatement sur Leipzig, de traverser cette ville, et de venir former la réserve de l'armée[5].
[Note 5: Dans une lettre datée du 15 octobre, au soir, le major général m'écrit: «Dans le cas où l'ennemi déboucherait devant vous en grande force, votre corps, celui du général Bertrand et celui du prince de la Moskowa sont destinés à lui être opposés.»
Ces dispositions étaient parfaitement sages et raisonnables.
Or la marche de l'ennemi était prouvée par le rapport des sapeurs faits prisonniers le 13, échappés et arrivés près de moi le 15, rapport que j'avais fait connaître à l'Empereur.
Son arrivée était prouvée par la présence de l'infanterie, devant laquelle mes avant-postes s'étaient repliés.
Elle l'était encore par la vue des feux de toute l'armée, qui s'apercevaient du clocher de Liebenthal, et dont j'avais rendu compte à neuf heures du soir.
Et, avec ces documents,
On donne l'ordre, le 16 au matin, au général Bertrand de marcher sur Lindenau;
Au troisième corps, de venir à la grande armée;
Et au sixième, de traverser Leipzig et de s'établir entre Leipzig et la grande armée!
Napoléon ne regardait alors comme vrai que ce qui entrait dans ses combinaisons et son esprit.
(_Voir les pièces justificatives._)]
Un pareil ordre, dans des circonstances semblables, devait être promptement exécuté. Je ne pouvais m'y tromper: l'Empereur était tombé dans une erreur grossière; mais du moment où il ne m'envoyait pas le troisième corps, indispensable à cause de l'étendue de la position à défendre je devais bien me garder d'y rester. D'ailleurs, les ordres étaient précis; et, à moins que les coups de canon ne viennent contrarier l'exécution d'un ordre de mouvement, il n'y a plus d'armée ni de succès possible quand on délibère à cette occasion et quand on hésite à l'exécuter.
Grâce à la bonne organisation de mes troupes, à leur instruction et à leur discipline, une demi-heure après l'ordre reçu, elles étaient formées en six colonnes parallèles, et en marche pour se rendre à Leipzig. Mais, à peine le mouvement commencé, l'ennemi déboucha sur nous. Une forte avant-garde occupait le village de Radfeld. Elle était commandée par un général d'une grande valeur et d'une grande capacité, homme d'un nom militaire illustre, le général Cohorn. Elle fut forcée à se retirer; mais elle le fit avec lenteur et en bon ordre. Une brigade de cavalerie légère wurtembergeoise, faisant partie de mon corps d'armée et qui se trouvait à l'avant-garde, se conduisit aussi avec valeur et courage. C'était le dernier mouvement d'honneur et de fidélité du général Normam, et de ses soldats. Quelques heures plus tard, ils nous furent funestes au lieu de nous être utiles. La deuxième division, commandée par le général Lagrange, resta en arrière pour soutenir l'arrière-garde et la recueillir. Quand tout fut en ordre et convenablement disposé, le mouvement continua sur Leipzig en échangeant à chaque moment des coups de canon avec l'ennemi.
L'opinion de Napoléon n'était plus susceptible de discussion. L'ennemi était là, nous étions aux prises avec lui. C'était toute l'armée de Silésie qui était en présence et avec laquelle nous avions affaire. Nous ne pouvions plus aller sur le champ de bataille au sud de Leipzig. Entrer même à Leipzig, et nous former derrière la Partha était chose périlleuse. Passer un défilé comme celui que nous avions devant nous, défilé soumis à l'action des hauteurs qui le dominent immédiatement, pouvait produire une grande confusion, et amener une catastrophe. Le général Bertrand, ayant reçu l'ordre de balayer l'ennemi sur les derrières de l'armée et d'ouvrir le débouché de Lindenau, s'était mis en marche immédiatement pour l'exécuter. Mais le troisième corps pouvait être encore à Leipzig, et à portée de me soutenir. J'avais reconnu une position, moins bonne que celle de Liebenthal, mais plus resserrée et plus rapprochée de la ville, celle dont la droite est à Eustritz et la gauche à Meckern. J'envoyai un officier auprès du maréchal Ney, qui était à Leipzig et auquel l'Empereur avait donné le commandement supérieur, pour savoir si le troisième corps s'y trouvait encore. Il me fit répondre affirmativement et dire que je pouvais en disposer. Je n'hésitai plus à m'arrêter, à prendre position et à livrer bataille. J'arrêtai mes colonnes sur le plateau et je formai ma ligne de bataille. L'attaque de l'ennemi ne pouvait venir que par notre gauche. Notre droite était en arrière, appuyée et couverte par une petite division polonaise, commandée par le général Dombrowsky, et qui, placée de l'autre côté du ruisseau marécageux et encaissé qui coule à Eustritz, prenait ainsi, de revers, la gauche de l'ennemi. Je devais donc conclure que ce serait sur ma gauche et sur Meckern que l'ennemi se porterait. En conséquence, je fis faire un changement de front oblique, par brigade, la droite en avant, ce qui forma mon corps d'armée en six lignes, présentant ainsi de nombreuses réserves. Meckern fut confié au 2e régiment de marine. Toute mon artillerie fut placée sur le point le plus élevé de la ligne occupée par mon corps d'armée. Mes quatre-vingt-quatre pièces de canon furent disposées pour arrêter l'ennemi. Douze pièces de douze, entre autres, avaient pour objet de flanquer, d'une manière avancée, la droite du village de Meckern.
L'ennemi attaqua, avec impétuosité, le village de Meckern, et fit soutenir cette attaque par le feu d'une nombreuse artillerie qui se développa en face de mon front. Mais tous ses efforts furent longtemps impuissants. Après des attaques réitérées sur le village, une partie fut évacuée, mais bientôt reprise par le même régiment qui le défendait et qui fut ramené à la charge. Culbutés de nouveau, le 4e de marine et le 37e léger furent successivement portés sur Meckern, où semblait être toute la bataille. Ils le reprirent et le conservèrent longtemps, ainsi qu'on devait l'attendre d'aussi bonnes troupes, malgré les efforts constants de l'ennemi et les troupes fraîches qui renouvelaient les attaques. En ce moment, j'éprouvais une vive impatience de l'arrivée du troisième corps que le maréchal Ney m'avait annoncé. S'il se fût trouvé à ma disposition, comme j'étais autorisé à y compter, il eût débouché par ma droite, et un mouvement offensif sur la gauche de l'ennemi aurait assuré le gain de la bataille, c'est-à-dire la conservation de notre position pendant toute la journée.
Il y avait plus de quatre heures que nous combattions avec acharnement. L'ennemi avait fait des pertes énormes par la supériorité du feu de notre artillerie, et son action foudroyante sur ses masses, quand il exécuta une nouvelle charge. Elle avait échoué comme les précédentes et produit un grand désordre parmi ses troupes. Je donnai l'ordre, à la brigade de cavalerie wurtembergeoise, commandée par le général Normam, de charger cette infanterie présentant à la vue la plus grande confusion. Elle refusa d'abord d'exécuter mes ordres, et, le moment passé, il n'y avait plus rien à entreprendre de bien utile. À l'arrivée d'un second ordre, elle s'ébranla cependant; mais elle se jeta sur un bataillon du 1er régiment de marine, le culbuta au lieu de se précipiter sur l'ennemi qui se rétablit et recommença son offensive.
Cependant les choses continuaient à se balancer, malgré la disproportion des forces, lorsqu'au moment d'une nouvelle attaque de l'ennemi la batterie de douze, dont l'effet était si favorable et si puissant, fut tout à coup mise hors de service, un obus ayant fait sauter quatre caissons. Des caissons d'obus sautèrent aussi. Les obus éclatèrent, et précisément au moment où l'ennemi faisait une charge décisive. Cet accident eut des conséquences funestes. L'ennemi, ayant réussi dans son attaque à emporter le village de Mackern, fit avancer son centre. Celui-ci fut bientôt aux mains avec la première division. Le combat prit alors un nouveau caractère. Nos masses et celles de l'ennemi furent si rapprochées les unes des autres, et pendant si longtemps, que jamais chose pareille ne s'était offerte à mes yeux. Je pris avec moi les 20e et 25e provisoires, commandés par les colonels Maury et Drouhot, et je les menai à la charge. Bientôt moins de cent cinquante pas nous séparèrent de l'ennemi. Arrivés à cette distance, nous rétrogradâmes; mais, après avoir fait quelques pas, nous nous arrêtâmes, et fîmes, à notre tour, rétrograder l'ennemi. Cet état de choses dura près d'une demi-heure. Alors le 1er régiment d'artillerie de la marine, placé à ma droite, engagé également de très-près avec l'ennemi, vint à plier. Le 32e léger se porta en avant, et arrêta momentanément l'ennemi; mais, en ce moment, six mille chevaux vinrent nous envelopper et nous attaquer de toute part. Il fallut se retirer sur la troisième division, qui avait peu combattu, et dont les échelons nous recueillirent et arrêtèrent la poursuite. La nuit arriva et mit fin à ce combat, un des plus chauds, un des plus opiniâtres qui aient jamais été livrés. Les troupes y montrèrent la plus grande valeur. Si les Wurtemburgeois avaient fait leur devoir, un succès complet aurait été le prix de nos efforts. Indépendamment de la conservation de tout le champ de bataille, nous aurions fait bon nombre de prisonniers. Malgré tous les contre-temps survenus, nous perdîmes seulement la moitié du terrain sur lequel nos troupes étaient formées. Nous eûmes fort peu de soldats prisonniers; mais vingt-sept pièces de canon tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Blessé à la main gauche, d'une balle, au moment où je menais les 20e et 25e régiments à la charge, je ne quittai le champ de bataille que le dernier. Je ne fus pansé qu'à dix heures du soir.
Dans cette bataille, le corps de York, fort de vingt-deux mille hommes, fut engagé en entier, et presque tous les généraux ou officiers supérieurs furent tués ou blessés, tant ils avaient dû payer de leur personne pour contenir leurs troupes et se maintenir contre la vivacité de nos attaques ou l'énergie de notre défense. Le corps de Langeron fut en partie engagé. Notre champ de bataille fut le plus ensanglanté dans cette mémorable journée, le lieu où l'action fut la plus vive. J'ai ouï dire à divers officiers prussiens, et, entre autres, à M. de Goltz, adjudant général envoyé par le roi de Prusse auprès de Blücher, le même qui, depuis, a été ministre de Prusse à Paris, qu'après l'évacuation de Leipzig les souverains alliés, ayant été visiter tous les champs de bataille, furent frappés de la physionomie de celui-ci, du nombre des morts, et surtout de la proximité des morts des deux armées.
La nuit étant arrivée, mes troupes prirent position à Eustritz et Gohlis. Le lendemain matin, elles repassèrent la Partha et s'établirent sur la rive gauche de cette rivière.