Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)
Part 14
Cette opération, si singulière, si absurde, ne peut s'expliquer. Exécuter une marche de flanc, en plein jour, aussi longue et aussi à portée d'une armée supérieure en forces, était l'opération la plus dangereuse et la plus imprudente, et dans quel objet? pour arriver avant l'ennemi sur la route de Berlin et marcher sur cette ville. Mais, en supposant, ce qui paraît impossible, cette marche exécutée avec un succès complet, à quoi aboutissait-elle? À placer l'armée ennemie sur le flanc et sur les derrières de l'armée française, ce qui aurait mis celle-ci dans le péril le plus évident, et l'aurait, en définitive, empêché de marcher sur Berlin. Si l'armée française était en état de prendre l'offensive, elle ne pouvait pas espérer de se rendre à la dérobée à Berlin. Il fallait qu'elle se résolût à livrer bataille. Dès lors, elle n'avait autre chose à faire que de marcher brusquement et rapidement par la route directe, et, après avoir enlevé Zaahn, se dirigeant sur Treuenbrietzen et Belitz, empêcher la réunion des corps ennemis qui étaient à une certaine distance les uns des autres, les battre en détail, après s'être placée ainsi au milieu d'eux. On croit rêver quand on approfondit les combinaisons qui furent faites alors et la manière dont on opéra.
Le lendemain, 7, le douzième corps et les Saxons continuèrent leur mouvement sur Torgau. Le quatrième corps, attaqué à Dahme par une division de quatre mille Prussiens, commandée par le général Woheser, se mit également en marche pour Torgau, après avoir rompu les ponts de l'Elster. Le 8, il rejoignit le reste de l'armée sous le canon de Torgau. Cette opération coûta à l'armée française douze mille hommes tués, blesses, ou pris, et vingt-cinq pièces de canon.
Ainsi, chaque jour, l'édifice de notre puissance s'écroulait pour ne plus se relever. Pendant que Napoléon était accouru à Dresde et avait marché sur la frontière de Bohême, l'armée ennemie de Silésie avait repris l'offensive. Dès le 9, elle s'était mise en mouvement. Le corps de Langeron passa la Neisse à Ostritz, au-dessus de Görlitz: celui de York entre Ostritz et Görlitz, et celui de Sacken, à Görlitz même. L'avant-garde française se retira des bords de la Neisse sur Reichenbach sans s'être engagée, et de là sur Hohenkirchen. Le corps de Poniatowski, attaqué par celui de Langeron a Lauban, se retira sur Neustadt.
L'armée alliée fut rejointe, ce jour-là, par la division autrichienne de Bubna. Le 10, le duc de Tarente quitta la position de Hohenkirchen pour repasser la Sprée. Le 6, il était à Gordau, n'ayant plus que des avant-postes sur la Sprée. Enfin, le 12, le duc de Tarente se replia sur Bischofswerda, et le huitième corps vint de Neustadt à Stolpen. Le rapprochement de notre armée de Silésie à une petite marche de Dresde, sans avoir livré un seul combat, opéré en même temps que la perte de la bataille de Dennewitz, favorisait la réunion des trois armées qui nous entouraient. Elles pouvaient alors, à volonté, agir d'une manière simultanée.
Je restai à Dresde jusqu'au 12 inclus. Pendant mon séjour, je vis beaucoup Napoléon. Dans la nuit du 12 au 13, je passai au moins trois heures avec lui à causer de la campagne. Il se livrait volontiers, avec moi, à la discussion de ses projets, et à l'examen des événements écoulés. Il n'était pas tranquille sur son issue, quoiqu'il affectât de la confiance. Il se plaignait de ses lieutenants, et il avait raison; mais pourquoi avait-il séparé ses forces, et disposé son plan de campagne de manière à rendre indispensable de confier de grands commandements à une grande distance de lui, à des hommes incapables de les exercer? Et puis, n'avait-il pas eu d'autres choix à faire? Saint-Cyr, un des premiers généraux de l'Europe, pour la guerre défensive, n'était-il pas merveilleusement propre à commander l'armée de Silésie, destinée à couvrir, par sa position, les autres armées, et à garder seulement le terrain qu'elle occupait? Il n'était pas ancien maréchal, il est vrai; mais, puisqu'il avait laissé à Macdonald des corps commandés seulement par des officiers généraux, il pouvait en faire autant pour Saint-Cyr, et, dès lors, il n'y avait plus de difficultés. Si les inconvénients du plan de campagne vicieux et les mauvais choix avaient amené tous les maux actuels, quel était le coupable? Je lui exprimai cette pensée avec modération et réserve; mais il n'était pas au bout de ses erreurs et au moment de réparer ses fautes. Il me dit que, probablement, la guerre allait changer de théâtre, et serait forcément portée plus en arrière; que les ennemis tenteraient sans doute le passage de l'Elbe avec les deux armées de Silésie et du Nord réunies; qu'alors il devait manoeuvrer de manière à empêcher leur jonction avec la grande armée; qu'il devenait indispensable de nettoyer ces pays des corps qui les parcouraient, et menaçaient nos établissements et nos communications, et que je commencerais le mouvement. Enfin, quand je le quittai, il me dit ces propres paroles: «L'échiquier est bien embrouillé; il n'y a que moi qui puisse s'y reconnaître.» Hélas! c'est lui-même qui s'est perdu dans ce labyrinthe!
Le 13, je partis avec mon corps pour Grossenhayn. Là, je me réunis au roi de Naples, que j'y trouvai avec un corps nombreux de cavalerie. Le but de ce mouvement était de couvrir l'arrivée à Dresde de vingt mille quintaux de farine, arrêtés à Torgau et embarqués sur l'Elbe. Les dispositions de troupes convenables à ce but furent faites, et le convoi arriva heureusement à Dresde. Nous restâmes jusqu'au 25 dans cette position.
Je vis journellement et familièrement Murat. Je le retrouvai bon camarade et sans prétention. Il se mit en frais d'amitié pour moi. Je payai cette bienveillance par la complaisance avec laquelle j'écoutai, chaque jour, les récits qui concernaient ses États. Il me parlait souvent surtout de l'amour que lui portaient ses sujets. Il y avait dans son langage une candeur risible, une conviction profonde d'être nécessaire à leur bonheur. Entre autres choses, il me raconta que, lorsqu'il devait quitter Naples en dernier lieu (et c'était une chose secrète), se promenant avec la reine, et entendant les acclamations dont il était l'objet, il dit à sa femme: «Oh! les pauvres gens! Ils ne savent pas le malheur qui les attend. Ils ignorent que je vais partir!» J'écoutai en souriant; mais lui, en faisant ce récit, était encore attendri des douleurs dont il avait été la cause.
Cette réunion de troupes à Grossenhayn détermina Blücher à renforcer sa droite et à porter le corps de Sacken à Kamens. Ce mouvement décida le duc de Tarente à se rapprocher encore davantage de Dresde, et à prendre position à Harta. Les avant-postes de l'armée de Berlin étaient établis sur l'Elster noir. Pendant notre séjour à Grossenhayn, la grande armée recommençait des démonstrations offensives. L'ennemi se porta en avant et fit replier les corps français occupant les différents débouchés. Napoléon partit le 15 de Dresde avec sa garde, et vint à Berggieshübel; mais la disposition générale de l'armée ennemie était toute défensive, et la masse de ses troupes, placée dans le bassin de Toeplitz, en face des débouchés, occupait une position inexpugnable.
Le 16 au matin, le prince de Schwarzenberg avait ses troupes placées de la manière suivante: le corps de Wittgenstein à Peterswald; la division Czenneville à Eichwald, sur la route de Zinnwald; celle du prince Maurice Liechtenstein, à Klostergraben; une avant-garde sous les ordres du général Longueville en avant d'Aussig, sur la route d'Eule; le corps de Kleist à Mariaschein; les grenadiers et les cuirassiers russes à Sabachleben; les gardes russe et prussienne à Toeplitz; le corps de Colloredo à Culm; celui de Meervelt à Aussig; celui de Giulay à Brunn; celui de Klenau à Marienwerder, et les réserves de cavalerie à Breslau.
À midi, Napoléon continua son mouvement en avant. Le corps de Wittgenstein se replia sur Culm. La division Ziethen fut portée dans des abatis qui avaient été faits entre Tellenitz et Jutterbach. Le corps de Colloredo était appuyé à droite à Strekowitz. Napoléon occupa le soir les hauteurs de Nollendorf.
Le 17, la division Ziethen, attaquée par la division Mouton-Duvernet, du premier corps, fut poussée sur Culm. Le combat s'engagea alors avec le corps de Wittgenstein. Les villages d'Arbesau, d'Islisich, de Jourdorf, furent emportés; mais le corps de Meervelt s'avança d'Aussig sur Nollendorf, tandis que celui de Colloredo s'avançait sur Neudorf et Kniemts. Il attaqua Arbesau, qui fut évacué. La jeune garde, qui l'occupait, en fut chassée après avoir fait des pertes considérables, et le premier corps se retira sur Nollendorf. Napoléon, voyant l'impossibilité de déboucher devant des forces aussi considérables, ramena ses troupes en avant de Berggieshübel, et rentra avec sa garde à Dresde le 18. Ce mouvement, recommencé pour la troisième fois, et fatigant pour les troupes, avait été encore sans résultat.
Le prince de Schwarzenberg attendait pour agir que le corps de Benningsen, fort de soixante mille hommes, qui, dès le 17, avait sa tête à Löwenberg, fût rapproché davantage de Dresde.
Napoléon voulut tenter de nouveau la fortune, et essaya d'éloigner Blücher. Il se rendit le 22 à Hatzan, et mit en mouvement les troisième, cinquième et onzième corps. L'avant-garde de Radrewitch fut attaquée à Bischofswerda. Forcée d'évacuer cette ville, elle se retira jusqu'à Gordau; mais Napoléon, ayant vu toute l'armée de Silésie en position à Bautzen, tandis que le corps de Sacken s'approchait sur sa gauche pour menacer la communication de Bischofswerda, ne se trouvant pas assez fort pour livrer bataille, se retira et ramena les troupes dans la position concentrée de Weissig, à deux lieues de Dresde. Il s'en tint encore à une simple démonstration.
Le 24 et le 25, l'armée de Silésie, remplacée dans ses positions par l'armée de Benningsen, fit un mouvement général par sa droite pour se rapprocher de l'Elbe et de l'armée du Nord. Le corps de Tauentzien, appartenant à cette dernière armée, occupait déjà, depuis quelque temps, une position intermédiaire entre les deux armées et en établissait la liaison. Le corps de Sacken se présenta devant Grossenhayn pour couvrir ce mouvement. Le roi de Naples était retourné à Dresde, et j'avais sous mes ordres, outre le sixième corps d'armée, les premier et cinquième corps de cavalerie. Le 25 au soir, je reçus l'ordre de repasser l'Elbe à Meisson et de me porter sur Wurtzen et Eulenbourg.
Le 26 au matin, je pris position sur les hauteurs de Wanterwitz, position formidable où j'étais en mesure de résister à des forces supérieures. J'avais laissé une forte arrière-garde, composée de la plus grande partie du cinquième corps de cavalerie. Celle-ci fut attaquée par une grande masse de Cosaques appartenant à l'armée de Silésie. Elle fut mise dans un grand désordre. Le général Lhéritier, son commandant, s'était fait une bonne réputation comme colonel: mais il n'avait pas assez de tête pour commander des forces considérables. Les défilés en arrière étant fort mauvais, il devenait important de ne pas laisser l'ennemi trop près de nous pendant notre marche. Je reportai cette cavalerie en avant, après l'avoir ralliée moi-même, sans autre secours que ma seule présence et quelques mots adressés aux premiers fuyards. Nous restâmes en repos le reste de la journée. Le 27, mon arrière-garde repassa l'Elbe. L'ennemi, ayant suivi immédiatement, voulut tenter un coup de main sur la tête de pont, mais il fut vaillamment repoussé par le 10e provisoire, composé d'un bataillon des 11e et 16e de ligne. Je laissai le général Cohorn, avec sa brigade, pour garder ce poste important, jusqu'à ce qu'il fût relevé par des troupes appartenant à un autre corps, et je me mis en roule par Oschatz, Wurtzen et Eulenbourg.
Pour expliquer ce qui va suivre, il faut maintenant que je fasse connaître la position du prince de la Moskowa. Après la défaite de Dennewitz, le prince de la Moskowa avait repassé l'Elbe à Torgau. Il avait réorganisé son armée. Le douzième corps avait été dissous, et la division bavaroise, qui s'y trouvait, envoyée à Dresde. Le restant des troupes, réuni à la division Guilleminot, avait été attaché au quatrième corps. Par suite cette armée ne se trouvait plus composée que de deux corps, le quatrième et le septième. Elle se mit en mouvement, le 25, pour descendre l'Elbe. Le 27, le prince de la Moskowa était à Oranienbürg avec le quatrième corps, et le septième à Dessau. Ces troupes observaient les ponts d'Acken et de Roslau. L'avant-garde suédoise, après avoir occupé Dessau, avait évacué cette ville, et s'était retirée sur la tête de pont. Là, un bataillon saxon déserta à l'ennemi avec armes et bagages. Un léger combat avec les Suédois fut livré en avant de Dessau. Toute l'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, placée en face, sur la rive droite du fleuve, observait les garnisons de Wittenberg et de Torgau. Des opérations de siége furent même commencées par le général Bulow contre Wittenberg.
D'un autre côté, depuis quelque temps, des détachements de troupes légères désolaient les derrières de l'armée française. Czernicheff avec ses Cosaques s'était avancé au delà de la Saale. Le général Tielemann, déserteur du service de Saxe, s'était porté avec un corps franc dans les environs de Leipzig, et se trouvait en liaison avec le colonel autrichien de Mensdorf, qui opérait dans les mêmes cantons.
L'Empereur détacha vers ce point le général Lefebvre-Desnouettes avec quatre mille chevaux, pour donner la chasse à ces partisans; et, comme, en même temps, la route de Dresde à Chemnitz avait été interceptée par la brigade autrichienne de Scheilher, qui avait enlevé à Freyberg trois cents hussards westphaliens, le général Kleist faisant aussi des démonstrations de ce côté, il envoya à Freyberg le deuxième corps pour garder ce débouché. Le 11 septembre, Thielmann avait paru à Weissenfels, et inutilement attaqué un convoi en route pour Leipzig. Il fut plus heureux à Naumbourg, qu'il enleva. Il prit ensuite Mersebourg, et cinq cents hommes par capitulation. Là il fut attaqué par Lefebvre-Desnouettes, qui le battit. Il se retira sur Zeist et Zurchau, mais après avoir vu délivrer ses prisonniers, Lefebvre-Desnouettes vint ensuite occuper Altenbourg. Platow l'en chassa, non sans lui faire éprouver d'assez grandes pertes, par suite des mauvaises dispositions prises par le général français en se retirant. Il avait imprudemment livré combat en avant d'un défilé. Après cet échec, Lefebvre-Desnouettes se rendit d'abord à Weissenfels, et de là revint à Leipzig.
Le 25 septembre, Czernicheff, parti avec trois mille chevaux d'Eisleben, arriva devant Cassel, dans la nuit du 27 au 28. Un bataillon d'infanterie, placé en avant de la ville et forcé dans sa position, se retira après avoir éprouvé quelque perte. Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, voyant les symptômes d'une insurrection, s'éloigna, laissant le général Alix pour défendre Cassel avec deux bataillons.
Le 30, Czernicheff fit attaquer Cassel et s'en empara, aidé d'un mouvement national qui éclata en sa faveur. Après avoir proclamé, au nom des souverains alliés, la dissolution du royaume de Westphalie, il évacua la ville en emportant tout ce qu'elle renfermait de richesses publiques transportables et après avoir organisé une insurrection systématique dans cette portion de l'Allemagne.
Le 29, au matin, j'arrivai à Wurtzen. J'y reçus une lettre du duc de Padoue qui commandait à Leipzig. Il m'annonçait la présence de l'ennemi, et la crainte d'être obligé d'évacuer cette ville. Je continuai mon mouvement sans perdre un moment, et j'arrivai, le soir même du 28, à Leipzig avec la tête de mes forces. Je mis le reste à portée, je nettoyai les environs des ennemis qui s'y trouvaient. Je restai dans cette position jusqu'au 3.
Le 2 octobre, Blücher se décida à prendre l'offensive. Il se porta, avec les corps de Bulow et de Tauentzien, au confluent de l'Elster et de l'Elbe, jeta, dans la nuit, deux ponts et opéra son passage. Le général Bertrand, chargé de s'y opposer, occupant une position avantageuse, résista pendant la plus grande partie de la journée; mais, vers les cinq heures, il fut forcé, et opéra sa retraite dans la direction de Dessau. Pendant ce temps, les Suédois avaient débouché par le pont de Roslau, et s'étaient avancés sur Dessau. Le maréchal Ney, avec le septième corps, et rejoint par le quatrième, se replia, remonta la rive gauche de la Moldau, et occupa Bittersfeld et Düclitsch. Informé de ces événements dans la nuit du 3 au 4, je me rendis, en toute hâte, avec mon corps, à Düben, afin d'offrir un point d'appui au général Bertrand, et de favoriser sa retraite. Je recueillis effectivement les troupes wurtembergeoises qui faisaient partie de son corps et qui s'y étaient retirées, le reste de ce corps ayant rejoint la septième. L'ennemi se présenta bientôt en force devant moi. Le poste de Düben n'étant pas tenable, je repassai la rivière, et pris position en face. Une berge élevée, à une demi-portée de canon de la ville, me donnait tous les moyens de défendre avec succès ce défilé. L'ennemi fit plusieurs tentatives pour déboucher; mais il fut constamment repoussé.
Je plaçai de la cavalerie en observation sur la rive gauche de la rivière, pour me lier avec les troupes du maréchal Ney.
Dans cette position nous pouvions attendre ce que ferait l'ennemi; mais tout à coup, celui-ci ayant présenté des forces considérables en face de Bittersfeld sur la rive droite, le maréchal Ney s'effraya de sa position, et, quoique l'ennemi n'eût rassemblé aucun moyen de passage, et montré aucune disposition de le tenter, le maréchal Ney me fit prévenir qu'il se retirait sur Kamens. Ce mouvement laissait ma gauche tout à fait à découvert et compromettait beaucoup ma position. Me retirer cependant, en plein jour, étant aussi rapproché de l'ennemi, était fort délicat. Je masquai mes préparatifs et mon mouvement aussi bien que possible, et je l'effectuai sans accident, avec précision et vitesse. J'allai prendre la belle position de Hohen Priegnitz, en liant ma gauche avec le prince de la Moskowa, auquel je demandai une entrevue pour pouvoir arrêter avec lui ce qui nous restait à faire. Nous ne pûmes nous comprendre. Il fut impossible de lui faire entendre que rien ne pressait dans nos mouvements de retraite, et qu'il fallait attendre que l'ennemi se montrât en force pour se retirer. Le maréchal Ney, brave et intrépide soldat, homme de champ de bataille, n'entendait rien à la combinaison des mouvements. Son esprit s'effrayait de ce qu'il ne voyait pas. Jamais les calculs ne dirigeaient ses actions. C'était toujours chez lui le résultat de la sensation du moment et comme un effet de l'état de son sang. Il pouvait s'en aller aussi bien devant trente mille hommes en ayant cinquante qu'en attaquer cinquante avec vingt. Toutefois, dans la circonstance, il était dans une disposition de crainte irréfléchie et exagérée. Il ne voulut pas s'arrêter, quoique des troupes légères seules fussent en présence.
Ce maréchal ayant continué son mouvement, j'allai occuper le même jour, 6, les hauteurs d'Eulenbourg où je campai. Leipzig se trouvant de nouveau menacé, dès le lendemain je me portai sur cette ville, par Taucha, afin de la couvrir, et de protéger l'arrivée d'un convoi retenu à Naumbourg. Je l'y fis entrer.
Le 8, ayant fait une forte reconnaissance du côté de Delitzsch, je trouvai devant moi des forces de cavalerie assez considérables; mais elles se retirèrent après une légère résistance.
Pendant que ces divers mouvements s'opéraient, Napoléon fit les dispositions suivantes. Il laissa le maréchal Saint-Cyr à Dresde, avec les premier et quatorzième corps, et les chargea de garder les débouchés de la Bohême de ce côté. Le cinquième corps reçut l'ordre de se rendre à Freyberg avec le huitième. Réunis au deuxième, ces trois corps furent mis aux ordres du roi de Naples, et chargés de couvrir les débouchés de la Bohême sur Leipzig. Le 7, Napoléon se mit en mouvement pour descendre l'Elbe et se rapprocher de l'armée de Silésie, que son intention était de combattre. Il partit avec les troisième et onzième corps et sa garde. Le 9, il s'avança à Eulenbourg, où il fut rejoint par les quatrième et septième corps. Le même jour, je me portai, conformément à ses ordres, dans la direction de Düben, et je campai à la hauteur d'Eulenbourg. Une très-nombreuse cavalerie était devant moi et je dus marcher avec lenteur et précaution, n'ayant plus avec moi les premier et cinquième corps de cavalerie. Je trouvai l'ennemi formé près de Koblein, soutenu par une nombreuse artillerie: mais il n'entreprit rien de sérieux et se retira après un engagement de trois quarts d'heure environ. Le 10, je me réunis, à Düben, à l'Empereur, et j'occupai Delitzsch par une division et de la cavalerie.
L'armée de Silésie s'était retirée brusquement de Düben, et repliée sur le prince royal de Suède. Le corps de Sacken, s'étant trouvé en retard, fut obligé de repasser la Muldau à Ragika. Les deux armées du prince de Suède et de Blücher se trouvèrent réunies à Zerlig.
Le 11, l'Empereur donna l'ordre au général Régnier de passer l'Elbe à Wittenberg, et le maréchal Ney, avec le troisième corps, marcha sur Dessau. Le 12, Dessau fut emporté, et la division prussienne qui l'occupait se retira sur Roslau, après avoir perdu trois mille hommes, tandis que le général Régnier poussait la division Thumen par la rive droite, également sur Roslau. Le général Tauentzien continua sa retraite sur Zerbst. Le 13, le septième corps rentra à Wittenberg. Les deux armées ennemies se trouvèrent de nouveau séparées: celle de Silésie sur Halle, et celle du prince royal de Suède sur Bernbourg. Le 30, le prince de Suède passa la Saale et se porta sur Cöthen.
Le 11, je me portai sur Bittersfeld pour y faire une forte reconnaissance. Je pris avec moi ma cavalerie et une division d'infanterie. J'acquis la certitude que toute l'armée ennemie était en deçà de l'Elbe. Je revins à Düben, et j'en rendis compte à l'Empereur.
Napoléon se trouvait alors avec cent trente mille hommes réunis et disponibles. C'était assurément l'occasion d'agir offensivement d'une manière décidée, de changer le théâtre de la guerre et le système de démonstration impuissante de mouvements de va-et-vient qui avaient si fort diminué ses forces, et l'avaient fait si rapidement déchoir. Une offensive vive sur Blücher et le prince royal de Suède, qui l'aurait porté au delà de la Saale, sur la ligne d'opération de l'ennemi, ou bien sur l'Elbe, lui promettait les avantages les plus décisifs. Ces manoeuvres lui étaient faciles, puisqu'il possédait toutes les places situées sur le fleuve. Il aurait pu, avec promptitude, se mouvoir sur les deux rives. Huit jours d'opérations énergiques lui faisaient détruire les forces qu'il avait devant lui. Il pouvait rétablir ainsi ses affaires et rappeler la victoire sous ses drapeaux. En faisant cette opération il augmentait son armée d'une partie des garnisons des places: il appelait à lui le corps de Davoust qui lui aurait amené plus de vingt mille hommes, en laissant encore les forces nécessaires à la garde de Hambourg; il se faisait joindre par le corps d'Augereau, appelé de Würzbourg, et déjà arrivé sur la Saale, et, dans tous les cas, il avait ses communications libres avec la France par le Bas-Rhin.