Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)
Part 13
«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous portiez, aujourd'hui 6, votre quartier général à Hoyerswerda. Vous échelonnerez votre corps entre Bautzen et Hoyerswerda. Vous prendrez sous vos ordres la brigade de cavalerie légère du général de Piré.
«Le cinquième corps de cavalerie, commandé par le général Lhéritier, qui est à Grossenhayn, et qui est fort d'environ deux mille cinq cents chevaux, se joindra à vous et sera également sous vos ordres, ce qui vous fera quatre mille chevaux.
«Le général Normann a deux bataillons de votre corps et six cents chevaux qui se sont reposés à Hoyerswerda; donnez lui l'ordre de pousser sur-le-champ à une marche sur le chemin de Lukau, afin d'éclairer ce qui se trouve à Sonnewald et à Kalau.
«L'intention de l'Empereur, monsieur le duc, est que vous manoeuvriez pour battre et détruire un corps de sept à huit mille hommes d'infanterie prussienne qu'on dit se trouver à Sonnewald. Il est nécessaire que vous mainteniez toujours vos communications avec Bautzen pour recevoir des nouvelles, puisque toutes les opérations sont subordonnées à ce que l'ennemi ferait sur Dresde.
«Votre ligne d'opérations doit être d'Hoyerswerda sur Dresde.
«Le prince vice-connétable, major général,
«ALEXANDRE.»
LIVRE DIX-HUITIÈME
1813
SOMMAIRE.--Opérations sur la route de Berlin.--Combat de Grossbeeren (23 août).--Retrait d'Oudinot sur Wittenberg.--Le maréchal Ney remplace le maréchal Oudinot.--Opérations en Silésie sous les ordres du duc de Tarente.--Combat de la Katzbach.--Belle défense de la division Puthod.--L'Empereur se porte au secours de l'armée de Silésie.--Retour de l'Empereur à Dresde.--Revers du maréchal Ney en Prusse.--Retraite de l'armée de Silésie sur Dresde.--Entretien du duc de Raguse avec l'Empereur.--Opération des diverses armées pendant le mois de septembre.--Manoeuvres du sixième corps pour couvrir Leipzig.--L'ennemi prend l'offensive (2 octobre).--Napoléon forcé de déplacer le théâtre de la guerre.--Conversation de l'Empereur avec Marmont.--Manoeuvres autour de Leipzig.--Erreur de Napoléon.--Mouvement rétrograde du sixième corps.--Bataille de Leipzig.--Journée du 17 octobre.--Marmont blessé.--Pertes du sixième corps.--Journée du 18 octobre.--Défection de la cavalerie wurtembergeoise et de l'armée saxonne.--Le sixième corps chargé de défendre Leipzig.--Évacuation de la ville.--Destruction prématurée du pont sur l'Elster.--Retraite sur Weissenfels. Les fricotteurs.--Combat de Hanau, 30 octobre.--Entrée à Mayence, 2 novembre 1813.
Il faut maintenant rendre un compte succinct de ce qui s'était passé en Silésie et dans la direction de Berlin. On se rappelle la passion qui animait l'Empereur contre la Prusse, et son désir de se venger d'elle sans retard. Il avait donné l'ordre au duc de Reggio, dont l'armée était composée des quatrième, septième et douzième corps, et du troisième de cavalerie, de marcher sur Berlin, aussitôt après l'ouverture de la campagne. Mais cette tâche était au-dessus de la portée du chef qu'il avait choisi. Oudinot, homme excellent et brave soldat, était peu propre au commandement en chef d'une armée nombreuse. Il ne possédait pas la force d'esprit nécessaire pour conduire une opération combinée, dont la durée doit embrasser plusieurs jours.
À l'expiration de l'armistice, Oudinot réunit son armée à Dahme, et s'avança sur Baruth. Le 19, il prit position entre Baruth et Lackenwald, et y séjourna le 20. Toutes les troupes alliées en présence étaient éparpillées et cantonnées jusqu'à Berlin et Postdam. Une seule brigade de quatre bataillons, commandée par le général de Thümeu, les couvrait contre l'armée française. Le 21, Oudinot continua son mouvement; le quatrième corps opérant à droite, se dirigeant sur Sperenberg et Saalow; le septième, au centre, par le bois de Kummersdorf, sur Ludersdorf et Gatzdorf, vers Christinendorf, et le douzième, à gauche, par Goltow, à Scharfenbrück sur Trebbin.
Les Prussiens se retirèrent sur le défilé de Thyrow, après un double combat qui mit le septième corps en possession du village de Nunsdorf, et le quatrième de celui de Mellen. Dans la nuit du 21 au 22, l'armée française était placée de la manière suivante: le quatrième corps à Dergiscow; le septième, à Nunsdorf et Christinendorf, et le douzième, à Trebbin.
En avant de cette position, les marais à traverser offrent trois passages: 1° celui de Juhnsdorf; 2° celui de Wittstock; 3° celui de Thyrow.
Le 22, le septième corps attaqua Wittstock, et s'en empara. Le quatrième s'approcha de Juhnsdorf et l'occupa après la retraite de l'ennemi. Le douzième corps resta en réserve. Le 23, le quatrième corps débouche et marche sur Blankenfeld; mais, après une faible attaque, il se replie sur Juhnsdorf. Au même moment, et pendant que le quatrième corps se replie, le septième se porte en avant, débouche des bois, et occupe Grossheeren. Les Prussiens, concentrés en arrière de ce village, et en échelons jusqu'à Heimersdorf, n'hésitèrent pas à profiler de l'occasion que leur offrait le mouvement isolé, et en pointe, de ce corps. Ils étaient devenus libres de leur mouvement sur leur gauche par la retraite du quatrième corps, et sur leur droite par le retard de l'arrivée du douzième. En conséquence, ils accablèrent le septième corps, qui avait été jeté ainsi, seul et imprudemment, loin de ses appuis. Ils le forcèrent à une retraite précipitée. Heureusement la tête du douzième corps arriva enfin au secours du septième. Elle le protégea dans sa retraite et contribua à le sauver d'un imminent péril. Le soir, toute l'armée française se trouva ainsi reportée en arrière des défilés, et couverte par les marais qu'elle avait franchis pour attaquer.
Dès ce moment, le duc de Reggio mit son armée en retraite, se rapprochant de l'Elbe par des mouvements successifs. Il vint prendre position à peu de distance, en avant de Wittenberg, où il arriva le 4 septembre. Le combat de Grossbeeren n'avait coûté à l'armée française qu'une perte de treize pièces de canon, et quinze cents prisonniers saxons, c'est-à-dire peu de chose pour une armée de plus de quatre-vingt mille hommes. C'était s'avouer, à bon marché, incapable de tenir la campagne.
L'armée ennemie, composée en très-grande majorité de Prussiens, était commandée par les généraux Bulow, Fauentzien, Woronzoff et Czernicheff, sous les ordres du prince royal de Suède. Sa force pouvait s'élever à cent mille hommes. Elle était remplie de cet enthousiasme national qui, pendant cette guerre, caractérisa d'une manière particulière les troupes prussiennes. L'armée française était inférieure de dix mille hommes. Composée en partie de Saxons et d'Italiens, elle était loin de posséder le même esprit. Cependant, si, au début de la campagne, Oudinot eût agi avec plus de vigueur et de célérité, il eût surpris l'ennemi dispersé pour vivre. Il aurait pu le battre en détail et arriver à Berlin; mais l'incertitude et l'incorrection des mouvements présidèrent aux premières opérations.
Napoléon, mécontent d'un semblable résultat, confia cette armée à un autre chef, qui eut l'ordre d'attaquer l'ennemi sans retard. Le maréchal Ney, chargé de remplacer le maréchal Oudinot, exécuta cet ordre de marcher en avant; mais il le fit d'une manière inconsidérée. Un homme raisonnable ne peut trouver l'explication satisfaisante des mouvements qu'il ordonna. Oudinot avait péché par un peu de timidité et d'incertitude; mais au moins il avait agi avec calcul et prudence; son armée était encore intacte quand il la quitta. En peu de jours, il en fut tout autrement sous son nouveau chef.
Pendant ces événements, la grande armée ennemie, battue devant Dresde, s'était retirée en Bohême, après avoir échappé, par le succès inopiné de Culm, à une destruction qui semblait devoir être certaine; mais, en même temps, l'armée de Silésie, dont il me reste à parler, éprouvait un de ces grands revers dont la série ne devait plus être interrompue pendant le reste de la campagne.
Napoléon, en quittant la Silésie, et en partant le 24 pour Dresde, avait laissé le commandement de l'armée française au maréchal duc de Tarente. Cette armée, diminuée du sixième corps que Napoléon emmenait avec lui, restait composée des troisième, cinquième et onzième corps d'armée, et du deuxième corps de cavalerie. Elle s'élevait à quatre-vingt mille hommes environ. Réunis autour de Goldsberg, les troisième et cinquième corps étaient en avant de cette ville; le onzième, et la cavalerie du général Sébastiani, en arrière.
Le général Blücher se décida à reprendre sur-le-champ l'offensive, et, dès le 25, il mit ses colonnes en mouvement. Le corps de Langeron fut dirigé sur Goldsberg pour observer l'armée française; celui de York resta à Jauer, et celui du général Sacken marcha sur Malitsch, dans la direction de Liegnitz. De son côté, le duc de Tarente, résolu d'attaquer l'ennemi qu'il supposait toujours réuni à Jauer, mit en marche ses corps d'armée de la manière suivante: le cinquième corps eut l'ordre de se porter en avant par Hennersdorf, à l'exception de la division Puthod, qui reçut celui de marcher sur Schönau, et de là sur Jauer. Le troisième corps dut passer la Katzbach, près de Liegnitz, et suivre la grande route par Neudorf et Malitsch. Le onzième corps eut pour instruction de passer au gué de Schmogwitz et de remonter la rive droite de la Wüthende-Neisse par Brechelshof. Enfin la cavalerie de Sébastiani reçut l'ordre de passer par Kroitsch et Nieder-Crayn, en suivant la rive gauche de la Wüthende-Neisse.
Tous ces mouvements eurent lieu le 26. Or, ce jour-là même, l'armée de Blücher continuait son mouvement offensif. Sacken et York devaient passer la Katzbach au-dessus de Liegnitz, et attaquer ainsi la gauche de l'armée française en la tournant. Une pluie épouvantable, qui tombait depuis plusieurs jours, avait grossi les rivières et les ruisseaux, et en avait fait déborder plusieurs. Enfin le temps était obscur et les mouvements incertains. Le onzième corps, après avoir passé la Katzbach, se trouva inopinément en face des corps de Sacken, marchant dans la direction de Eichholtz, et de York, occupant les hauteurs de Bellwitzhof. Le corps de Langeron était attaqué, de son côté, par le cinquième corps, qui débouchait de Goldsberg. En ce moment, le troisième corps, ayant reçu ses ordres de mouvement trop tard, se trouvait en arrière. Voulant réparer le temps perdu, il se dirigea sur le gué de Kroitsch pour y passer la rivière; mais sa marche se trouva contrariée par le mouvement de la cavalerie, dont la direction croisait la sienne, et il y eut un grand encombrement et une grande lenteur dans le mouvement, causé par cette rencontre au village de Kroitsch. La gauche du onzième corps, se trouvant ainsi sans appui, l'ennemi se hâta de la tourner par une nombreuse cavalerie. Elle fut ainsi vivement pressée, tandis que la division Horn, la division du prince de Mecklembourg du corps de York, et la division de Hunneberg, en face de Schlaupe, observaient l'autre rive de la Wüthende-Neisse. La gauche du onzième corps ne put être que faiblement soutenue par la cavalerie, qui, d'abord arrêtée, ainsi que je l'ai dit, par la rencontre du troisième corps, et ensuite par le défilé de Nieder-Crayn, où tout se trouvait pêle-mêle, arrivait seulement par détachement et ne pouvait agir que par des efforts partiels et impuissants. À la nuit, le onzième corps fut obligé de céder à la fois de tous les côtés. Une seule division du troisième corps avait pu entrer en ligne. Il se trouva ainsi que le duc de Tarente n'avait opposé que trente-deux mille combattants à l'ennemi, qui lui en avait présenté plus de cinquante mille. Une division du troisième corps, débouchant par Nieder-Crayn, voulut arrêter la poursuite; mais elle fut culbutée par les Prussiens, qui s'emparèrent du défilé, prirent le parc d'artillerie du onzième corps et tous ses bagages.
Le duc de Tarente, n'ayant d'autre retraite que sur la Katzbach, et le gué de Schmogwitz, fit rétrograder les deux divisions du troisième corps qui n'avaient pu entrer en ligne. Elles passèrent ce gué et gravirent les hauteurs au pied desquelles coule la Katzbach, pendant que le onzième corps, acculé à la rivière, soutenait un combat inégal.
Pendant la nuit, tout le reste de l'armée repassa la Katzbach. La gauche se rallia à Liegnitz et se retira sur Buntzlau. Le cinquième corps, attaqué le 27 devant Goldsberg par le corps de Langeron, fut forcé à la retraite. Dépourvu de cavalerie pour protéger son mouvement, il perdit dix-huit pièces de canon. Il arriva le soir à la hauteur de Löwenberg. Le 28, il repassa le Bober à Buntzlau avec les troisième et onzième corps. Les pluies avaient tellement enflé cette rivière, que ce point était le seul où il fût possible de la franchir.
Dans les dispositions offensives faites par le duc de Tarente, la division Puthod, du cinquième corps, avait été dirigée, comme nous l'avons vu, sur Schönau, d'où elle devait marcher sur Jauer pour se réunir à l'armée. Elle se trouvait à Molkau pendant la bataille de la Katzbach. Quelque diligence qu'elle fit, elle ne put arriver à temps pour se réunir à son corps d'armée à Goldsberg, et, celui-ci forcé à la retraite, elle se trouva abandonnée. Le général Puthod se retira sur Hirschberg; mais, le pont étant rompu, et le Bober trop fort pour qu'on pût le rétablir, il descendit la rivière et arriva à Löwenberg le 29. Il y fit des efforts inutiles pour rétablir le pont. Suivi par le corps de Langeron, et ne pouvant se rendre à Buntzlau, où il avait été prévenu par le général Radrewicz et la cavalerie du général Koeff, le général Puthod se trouva enveloppé de toutes parts. Il prit la résolution généreuse de combattre jusqu'à extinction. Il s'établit sur les hauteurs de Plagwitz, en avant de Löwenberg, et attendit l'ennemi de pied ferme. Attaqué par deux divisions d'infanterie et une de cavalerie, il succomba, après avoir fait une défense opiniâtre. Cette courte campagne de cinq jours coûta à l'armée française dix mille hommes tués ou blessés et quinze mille prisonniers.
Il est difficile de concevoir une opération plus mal conçue et plus mal conduite. La division des forces et leur éparpillement eurent lieu sans motif raisonnable. La marche en avant fut exécutée sans prudence et sans connaître les dispositions de l'ennemi. Cette offensive, prise sur un si grand front, et particulièrement à gauche, au lieu de l'appuyer à la droite, par où était la communication la plus courte et la plus directe avec Dresde, seul point de retraite de l'armée, est une de ces fautes qui paraissent incontestables. Le retard apporté dans les ordres donnés au troisième corps, et le croisement des colonnes, résultat d'une fausse direction, expliquent suffisamment la catastrophe.
Ce revers, avec l'événement funeste de Culm, décidèrent du sort de la campagne. Le maréchal Macdonald, homme de courage, dont le caractère droit et honorable mérite l'estime et l'affection de tous ceux qui le connaissent, n'aurait jamais dû être chargé d'un semblable commandement; sa capacité, fort médiocre, le rend peu propre à un grand commandement. Le temps s'écoule avec lui en vaines paroles. Il a cette activité malheureuse de certains hommes qui se laissent absorber dans les circonstances les plus importantes par les détails les plus minutieux. À l'armée, il écrit lui-même les lettres relatives au service. Cette seule circonstance le fait connaître. Aussi aucune disposition ne fut-elle prise à temps et à propos. La confusion régna partout, et l'armée, diminuée d'un tiers, perdit en outre la confiance qui, jusque-là, l'avait animée.
D'un autre côté, il est étrange que, dans son offensive, Blücher ne se soit pas appuyé aux montagnes de Bohême, et n'ait pas agi particulièrement par sa gauche. S'il eût manoeuvré de manière à arriver, après un succès, avant l'armée française à Löwenberg, il était maître de la communication la plus courte avec Dresde, et il pouvait rendre sa retraite plus difficile et plus périlleuse.
L'Empereur partit de Dresde, le 3 septembre, avec sa garde et mon corps d'armée. S'il eût employé les quatre jours qui venaient de s'écouler à compléter ses succès dans la poursuite de la grande armée, il eût été le maître des événements. Il eût pu réparer sans peine les malheurs arrivés en Silésie. Toute compensation faite, il lui restait encore de grands avantages; mais le malheur de Vandamme et le désastre de Silésie firent une masse de maux trop grande pour pouvoir rétablir l'équilibre, surtout après le parti pris par les ennemis d'éviter dorénavant de combattre Napoléon en personne, et de se contenter de le harceler, de le fatiguer, et d'user ses troupes par des marches, jusqu'au moment où la diminution de ses forces mettrait entre les deux armées une telle disproportion, qu'il n'y aurait plus aucune incertitude dans le succès et le résultat de la lutte.
Le 4, Napoléon, après avoir dépassé Bautzen, rencontra le duc de Tarente se disposant à évacuer les positions de Hohenkirchen, et à repasser la Sprée. Il l'arrêta, lui ordonna de se reporter en avant. L'avant-garde ennemie fut culbutée et se dirigea en arrière de Lauban.
Le 5, l'Empereur porta la majeure partie de ses forces sur Reichenbach. L'ennemi se replia sur Görlitz, et se plaça derrière la Neisse à Lauban. Autant par suite du système dont j'ai rendu compte plus haut qu'à cause de l'arrivée prochaine de l'armée de Benningsen, puissant renfort, on devait s'attendre à voir Blücher se retirer plus loin si l'Empereur passait la Neisse. En conséquence, toute offensive de ce côté devant être sans résultat, et pouvant même avoir des conséquences funestes à cause du mouvement de la grande armée alliée sur Dresde, Napoléon quitta l'armée de Silésie le 8. Il la laissa en position à Hohenkirchen, après lui avoir donné pour renfort le huitième corps. Ce secours réparait en partie ses pertes, et la portait à une force d'environ soixante-dix mille hommes. Le duc de Tarente, au lieu de faire des démonstrations pour en imposer à l'ennemi, se tint tranquille, et annonça ainsi à Blücher le départ de Napoléon. Dès lors le général prussien se disposa à reprendre l'offensive.
Je reçus en même temps l'ordre de me rendre à Camenz afin d'être, tout à la fois, à portée de l'Elster-Noir et de Lukau. Je devais être ainsi en mesure, suivant les circonstances, de faire une diversion en faveur du prince de la Moskowa, ou bien de me rendre à Dresde. Le 8, je me portai à Hoyerswerda, et je dirigeai une forte avant-garde sur Senftenberg et des coureurs dans la direction de Lukau. En même temps j'avais donné l'ordre au cinquième corps de cavalerie, commandé par le général Lhéritier, mis à ma disposition, de partir de Grossenhayn pour Roulau, afin de m'appuyer; mais dans la nuit je reçus l'ordre de me rapprocher de Dresde à marches forcées. Le 9, j'arrivai à Ottendorf, et, le 10, à Dresde, où je m'arrêtai. J'occupai la ville et le camp retranché. Je pus enfin faire reposer mes troupes. Mon corps d'armée avait marché, pendant vingt-deux jours, sans un seul séjour, livré un assez grand nombre de combats, et fait souvent des marches de douze lieues; mais il était bien organisé. L'esprit en était admirable. À l'exception des blessés, un très-petit nombre d'hommes seulement se trouvaient en arrière. Il ne manquait pas une pièce de canon, ni une voiture d'artillerie ou d'équipages.
L'Empereur avait été rappelé à Dresde par les mouvements offensifs du prince de Schwarzenberg. En effet, l'avant-garde de Wittgenstein s'était avancée, le 5, à Peterswald, et le 6, à Berggieshübel, avec la division prussienne de Ziethen. Le prince Eugène de Wurtemberg, avec la cavalerie de Pahlen, débouchait sur Dippoldiswald, tandis que le général Klenau s'avançait vers Chemnitz. Le prince de Schwarzenberg, avec les corps autrichiens de Colloredo, Chasteler, Giulay et les réserves, avait pris la direction d'Aussig, pour y passer l'Elbe, et manoeuvrer sur la rive droite. Le 7, Wittgenstein occupa Pirna, et, le 8, se porta vers Dohna où étaient réunis les premier, deuxième et quatorzième corps.
L'Empereur, de retour, le 7, à Dresde, se rendit, le 8, au camp de Dohna. L'avant-garde de Wittgenstein fut culbutée. Ce général se replia sur Pirna. Le même jour, le prince de Schwarzenberg, en plein mouvement, fut instruit de la présence de Napoléon. Il se retira aussitôt, et vint prendre la position qu'il avait choisie en avant de Toeplitz. Le 9, Napoléon porta la plus grande partie de ses forces sur Liebenthal. Ce mouvement menaçant de tourner le corps de Wittgenstein, celui-ci se retira sur Nollendorf, où il fut joint par le corps de Kleist. Les troupes aux ordres de Klenau se rapprochèrent de Toeplitz, et vinrent prendre position au Sebastiansberg.
Le 10, Napoléon vint à Baremberg. Le premier corps marcha sur Peterswald, et le quatorzième sur Fürstenwald. Le général Wittgenstein se replia sur Culm. Le 11, il s'avança de Fürstenwald vers le défilé du Geyersberg. La division du quatorzième corps, commandée par le général Bonnet, s'empara de la montagne; mais la difficulté du terrain empêcha d'y conduire de l'artillerie. Les obstacles pour déboucher, en présence de l'ennemi, dans une position inexpugnable, paraissant insurmontables, Napoléon renonça à l'attaquer, et se décida à retourner à Dresde. Il laissa le premier corps en position à Nollendorf, le quatorzième sur les hauteurs de Berna, en avant d'Ebersdorf. Le deuxième alla occuper Steinberg, et la jeune garde le camp de Pirna. L'Empereur dut sentir bien vivement alors la faute commise, il y avait onze jours, de n'avoir pas complété ses succès de Dresde par un mouvement à fond sur l'armée ennemie, au moment où elle repassait ces mêmes défilés dans un désordre incompatible avec une résistance sérieuse.
Mais, pendant ces mouvements, de nouveaux désastres venaient accabler la portion de l'armée française qui avait reçu l'ordre de marcher sur Berlin. On a vu, le 4, le prince de la Moskowa remplacer le maréchal duc de Reggio, et prendre le commandement de l'armée. Dès le lendemain, 5 septembre, il était en mouvement. La division Guilleminot, en tête du douzième corps, attaqua la division prussienne de Dobschutz, et la chassa de Zaahn. Plus tard, le corps de Tauenzien fut attaqué à Seida, et forcé à se retirer sur Dennewitz, où il prit position. Le soir, l'armée française occupait les positions suivantes: le quatrième corps à Neundorf, le douzième à Seida, et le septième entre les deux. L'armée ennemie était ainsi placée: Tauenzien à Dennewitz, Bulow à Klein-Lippsdorf, les Suédois et les troupes russes, sous les ordres du prince royal de Suède, sur les hauteurs de Lobez. Dans ces dispositions respectives, le prince de la Moskowa eut l'étrange idée de porter son armée sur Dahme pour prendre la route de Berlin, et de marcher directement sur cette ville. En conséquence, le 6, au matin, il continua son mouvement. Le quatrième corps fut chargé de s'emparer de Dennewitz, et de couvrir la marche de flanc qu'il opérait avec le reste de l'armée.
L'ennemi résista à cette attaque, perdit Dennewitz; mais se soutint avec opiniâtreté en avant de Interburg. Pendant que Tauenzien était ainsi aux prises avec le quatrième corps, Bulow, qui d'abord avait pris position en avant d'Eckmannsdorf, débouchait par Wolmsdorf en arrière de l'armée française. Le septième corps fut alors obligé de prendre part au combat, et vint se former près de Niedergorsdorf. L'armée française était attaquée de front, de flanc, et à revers. Le douzième corps vint donc occuper le village de Goldsdorf, sur lequel tout le corps de Bulow était dirigé. Après diverses alternatives de bons et de mauvais succès, l'armée se concentra près de Rohrbeck. Les Saxons, placés au centre, ayant lâché pied, les deux corps français se trouvèrent séparés, et forcés à une retraite divergente. Celui de droite, le quatrième, se retira sur Dahme. Le douzième suivit la route que les fuyards avaient prise, par Schweidnitz, dans la direction de Torgau.