Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9)

Part 11

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«La dépense de cet exercice, qui aura lieu dans tous les corps d'armée, ne sera que de deux cartouches par homme; et, quant aux prix, la dépense peut être évaluée de la manière suivante:

«1° _Prix de 2 francs, cible des compagnies._

«Huit prix de 2 francs coûteront 16 francs par compagnie, ce qui fera pour un bataillon, à raison de six compagnies (16 x 6), 96 francs; pour une division, à raison de douze bataillons (96 x 12), 1,152 francs; et pour un corps d'armée, à raison de trois divisions, 3,456 francs.

«2° _Prix de 4 francs, cible des bataillons._

«Huit prix de 4 francs coûteront 32 francs par bataillon; ce qui fera pour une division, à raison de douze bataillons (32 x 12), 384 francs; et pour un corps d'armée, à raison de trois divisions (384 x 3), 1,152 francs.

«3° _Prix de 6 francs, cible des divisions._

«Huit prix de 6 francs coûteront 48 francs par division: ce qui fera par corps d'armée, à raison de trois divisions (48 x 3), 144 francs.

«4° _Prix de 12 francs, cible par corps d'armée._

«Huit prix de 12 francs coûteront par corps d'armée 96 francs; ainsi la dépense des prix sera, par corps d'armée, en supposant les proportions indiquées ci-dessus:

«Pour la cible des compagnies. 3,456 francs. «Pour la cible des bataillons. 1,152 «Pour la cible des divisions. 144 «Pour la cible du corps d'armée. 96 ----- «Total. 4,848 francs.

«Les militaires qui obtiendront les prix du corps d'armée à 12 francs auront nécessairement obtenu celui de la division, celui du bataillon et celui de la compagnie, ce qui leur fera un prix total de 24 francs.

«Donnez vos ordres, monsieur le maréchal, pour l'exécution de ces dispositions dans votre corps d'armée: prescrivez tout ce qui sera nécessaire pour faire de ces exercices autant de petites fêtes. La musique devra accompagner ceux qui auront remporté les prix. Le but de l'Empereur est: 1° d'apprendre aux troupes à tirer; 2° de répandre la gaieté dans les camps. Faites donc tout ce qui vous sera possible pour obtenir ces deux résultats.

«Le prince, vice-connétable, major général,

«ALEXANDRE.»

NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.

«Dresde, le 10 août 1813.

«Mon cousin, je vous prie de me faire connaître où en est l'armement de Buntzlau et la manutention. Je suppose que les magasins sont intacts. Il serait bien nécessaire d'y faire rentrer une vingtaine de milliers de foin et de paille.

«NAPOLÉON.»

NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.

«Dresde, le 12 août 1813.

«Mon cousin, l'Autriche nous a déclaré la guerre; l'armistice est dénoncé; les hostilités recommenceront le 17. Voici le pian d'opérations qu'il est possible que j'adopte, mais auquel je me déciderai définitivement avant minuit;--concentrer toute mon armée sur Görlitz et Bautzen, et dans le camp de Koenigstein et à Dresde.--Si des fortifications ont été faites à Liegnitz et à Buntzlau, les détruire.--Envoyer le duc de Reggio avec les douzième, quatrième et septième corps sur Merlin, dans le temps que le général Girard débouchera avec dix mille hommes par Magdebourg, et le prince d'Eckmühl avec quarante mille hommes par Hambourg.--Indépendamment de ces cent dix mille hommes qui marcheront sur Berlin, et de là sur Stettin, j'aurai sur la ligne, savoir: les deuxième, troisième, cinquième, sixième, onzième, quatorzième et premier corps de cavalerie; le deuxième, le quatrième, le cinquième et la garde: cela fera près de trois cent mille hommes.--Avec ces trois cent mille hommes, je prendrai une position entre Görlitz et Bautzen, de manière à ne pas pouvoir être coupé de l'Elbe, à me tenir maître du cours du fleuve et à m'approvisionner par Dresde, à voir ce que veulent faire les Autrichiens et les Russes, et à profiter des circonstances.--Je préférerais rester à Liegnitz, mais de Liegnitz à Dresde il y a quarante-huit lieues, c'est-à-dire huit marches, et en longeant toujours la Bohême, et il n'y en aurait que trente-six de Buntzlau et vingt-quatre de Görlitz. Si je prenais une position intermédiaire entre Görlitz et Bautzen, il n'y en aurait que dix-huit.--Ce pays se trouverait alors plein de troupes, et nous serions, pour ainsi dire, entassés: nous n'aurions pas de peine à vivre un mois. Pendant ce temps-là ma gauche entrerait à Berlin, éparpillerait tout ce qui se trouve là; et, si les Autrichiens et les Russes livraient bataille, nous les écraserions. Si nous perdions la bataille, nous serions plus près de l'Elbe; enfin nous serions plus en mesure de profiter de leurs sottises.--Je ne vois guère qu'on puisse hésiter sur Liegnitz. Il n'en est pas de même de Buntzlau. Je ne me dissimule pas que cette position a l'avantage de me tenir dans le cas d'empêcher l'ennemi de passer entre l'Oder et moi; au lieu qu'entre Bautzen et Görlitz, l'ennemi, passant par Buntzlau, peut se porter sur Görlitz.--Le quartier général de l'armée autrichienne se réunit à Hirschberg. Il paraît que les Autrichiens veulent opérer par Zittau.--Faites-moi connaître ce que vous pensez de tout cela. Je suppose que tout doit finir par une grande bataille, et je pense qu'il est plus avantageux de la livrer près de Bautzen, à deux ou trois marches de l'Elbe, jusqu'à cinq ou six marches; mes communications sont moins exposées; je pourrai me nourrir plus facilement, d'autant plus que, pendant ce temps, ma gauche occupera Berlin et balaiera tout le bas Elbe, opération qui n'est point hasardeuse, puisque mes troupes ont Magdebourg et Wittenherg, à tout événement, pour retraite. J'éprouve bien quelques regrets d'abandonner Liegnitz; mais, en l'occupant, il serait difficile de réunir toutes mes troupes; il faudrait les diviser en deux armées, et ce serait une fâcheuse position que celle qui nous ferait longer la Bohême sur un espace de trente lieues, d'où l'ennemi pourrait déboucher partout et se trouverait dans une position naturelle.--Il me semble que la campagne actuelle ne peut nous conduire à aucun bon résultat, sans qu'au préalable il y ait une grande bataille.--Il n'est pas besoin de dire que, tout en s'échelonnant, il sera indispensable de menacer de prendre l'offensive, en se contentant d'avoir sur l'ennemi le pays de neutralité et une ou deux lieues en avant.--L'Autriche ayant une armée contre la Bavière et une contre l'Italie, je ne suppose pas qu'elle puisse avoir contre moi plus de cent mille hommes sous les armes. Je suis plus loin de croire que les Prussiens et les Russes réunis puissent en avoir deux cent mille, en ne comptant pas ce qu'ils ont à Berlin et dans cette direction. Toutefois il me semble que, pour avoir une affaire décisive et brillante, il y a plus de chances favorables à se tenir dans une position plus resserrée et à voir venir l'ennemi. Je compte porter, le 14, mon quartier général à Bautzen. Évacuez à force vos malades.--Envoyez un aide de camp au duc de Tarente afin d'être prévenu de ce que l'ennemi fait sur son extrême droite.

«NAPOLÉON.»

NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.

«Dresde, le 13 août 1813, soir.

«Mon cousin, voici le parti que j'ai pris. Si vous avez quelques observations à me faire, je vous prie de me les faire librement.--Le duc de Reggio, avec les septième, quatrième et douzième corps et le troisième corps de cavalerie, marchera sur Berlin dans le temps que le général Girard, avec douze mille hommes, débouchera par Magdebourg, et que le prince d'Eckmühl, avec vingt-cinq mille Français et quinze mille Danois, débouchera par Hambourg. Il est actuellement à trois lieues en avant de Hambourg, qui est devenu une place de première force; cent pièces de canon y sont sur les remparts, et les maisons qui gênaient la défense sont abattues, les fossés pleins d'eau. Le général Hoyendorp y commande une garnison de dix mille hommes.--J'ai donné ordre au duc de Reggio de se porter sur Berlin, en même temps que le prince d'Eckmühl culbutera ce qu'il a devant lui, si l'ennemi lui est inférieur, et du moins le poussera vivement quand il effectuera sa retraite. J'ai donc cent vingt mille hommes qui marchent dans différentes directions sur Berlin.--De ce côté-ci, Dresde est fortifié, et dans une position telle, qu'il peut se défendre huit jours, même les faubourgs. Je le fais couvrir par le quatorzième corps, que commande le maréchal Saint-Cyr; il a son quartier général à Pirna; il occupe les ponts de Koenigstein qui, protégés par la forteresse, sont dans une position inexpugnable. Ces ponts ont un beau débouché sur Bautzen. La même division, qui fournit des bataillons à Koenigstein, occupe Neustadt avec la cavalerie. Deux divisions campent dans une très-belle position à Gieshubel, à cheval sur les deux routes de Prague à Dresde. Le général Pajol, avec une division de cavalerie, est sur la route de Leipzig à Carlsbad, éclairant les débouchés jusqu'à Hof.--Le général Durosnel est dans Dresde, avec huit bataillons et cent pièces de canon sur les remparts et dans les redoutes.--Le premier corps du général Vandamme et le cinquième corps de cavalerie seront à Bautzen.--Je porte mon quartier général à Görlitz.--J'y serai le 16.--J'y réunirai les cinq divisions d'infanterie et les trois divisions de cavalerie, et l'artillerie de la garde ainsi que le deuxième corps y seront placés entre Görlitz et Zittau, et entre le deuxième corps et la Bohême sera l'avant-garde formée par le huitième corps (Polonais).--Vous êtes à Buntzlau;--le duc de Tarente à Löwenberg:--le général Lauriston à Gruneberg;--le prince de la Moskowa dans une position intermédiaire, entre Haynau et Liegnitz, avec le deuxième corps de cavalerie.--Cependant l'armée autrichienne, si elle prend l'offensive, ne peut la prendre que de trois manières: 1° en débouchant avec la grande armée, que j'estime forte de cent mille hommes, par Peterswald, sur Dresde. Elle rencontrera les fortes positions qu'occupe le maréchal Saint-Cyr, qui, poussé par des forces aussi considérables, se retirerait dans le camp retranché de Dresde. En un jour et demi le premier corps arriverait à Dresde, et dès lors soixante mille hommes se trouveraient dans le camp retranché à Dresde. J'aurais été prévenu, et en quatre jours de marche je pourrais m'y porter moi-même, de Görlitz, avec la garde et le deuxième corps.--D'ailleurs Dresde, comme je viens de le dire, abandonné à lui-même, quand même il ne serait pas secouru du maréchal Saint-Cyr, est dans le cas de se défendre huit jours.--Le deuxième débouché par où les Autrichiens pourraient prendre l'offensive, c'est celui de Zittau; ils y rencontreront le prince Poniatowski, la garde, qui se réunira sur Görlitz, et le deuxième corps; et, avant qu'ils puissent arriver, j'aurai réuni plus de cent cinquante mille hommes; en même temps qu'ils feront ce mouvement, les Russes pourraient se porter sur Liegnitz et Löwenberg: alors le sixième, le troisième, le onzième, le cinquième corps d'armée et le deuxième corps de cavalerie se réuniraient sur Buntzlau, ce qui ferait une armée de plus de cent trente mille hommes, et, en un jour et demi, j'y enverrais de Görlitz ce que je jugerais superflu à opposer aux Autrichiens.--Le troisième mouvement des Autrichiens serait de passer par Josephstadt, et de se réunir à l'armée russe et prussienne, de manière à déboucher tous ensemble. Alors toute l'armée se réunira sur Buntzlau.--Dans ce cas, il faut choisir la position de bataille à Buntzlau, en avant ou en arrière.--Je vous ai déjà mandé de vous occuper de ce travail important.

«NAPOLÉON.»

NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.

«Dresde, le 13 août 1813.

«Mon cousin, je désire connaître si, en avant ou en arrière de Buntzlau, il y aurait une belle position où un corps de deux cent mille hommes pût être placé favorablement pour arrêter un ennemi qui déboucherait en force des frontières de Bohême et Silésie, et où on pourrait lui livrer bataille. Faites-moi connaître aussi s'il existe une bonne route de Buntzlau à Hoyerswerda.

«NAPOLÉON.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Dresde, le 13 août 1813.

«Monsieur le maréchal, l'Empereur me charge de vous faire connaître que la position de l'armée est la suivante:

«Le quartier général de Sa Majesté sera demain, 14, à Bautzen, et, le 16, à Görlitz.

«Le corps du prince Poniatowski va prendre des positions entre Zittau et Görlitz, où son corps d'armée pourra être réuni pour former l'avant-garde de l'armée, éclairer la marche de l'ennemi, la retarder et donner le temps à l'armée de se réunir à Görlitz. Il éclairera aussi la route de Löban.

«Le quatrième corps, le septième corps et le douzième, avec le troisième corps de cavalerie, seront à Lukau.

«Le général Dombrowski est en avant de Wittenberg, ayant sous ses ordres six bataillons, dont le 4e régiment polonais fait partie, et deux régiments de cavalerie.

«Le général Girard est, avec dix mille hommes, en avant de Magdebourg.

«Le prince d'Eckmühl est, avec le corps auxiliaire danois, à trois lieues en avant de Hambourg, sur la rive droite.

«M. le maréchal Saint-Cyr a son quartier général à Pirna, avec son corps à cheval sur l'Elbe, ayant une division sur Hohenstein ou Neustadt, et trois divisions sur la position de Gieshubel, barrant les deux routes de la Bohême à Dresde, et ayant un corps d'observation sur la route de Leipzig à Carlsbad.

«La ville de Dresde est à l'abri d'un coup de main. Elle a une garnison et cent pièces en batterie, et elle est en état d'attendre l'armée cinq ou six jours.

«Le cinquième corps de cavalerie et le premier corps, commandé par le général Vandamme, arriveront le 18 à Bautzen.

«Le quartier général, avec les cinq divisions de la garde, les trois divisions de cavalerie, son artillerie, et le deuxième corps, avec le premier corps de cavalerie, seront le 17 à Görlitz.

«Le sixième corps est à Buntzlau; le cinquième à Goldsberg; le troisième à Liegnitz, et le onzième à Löwemberg. Ainsi, en trois jours, trois cent cinquante mille hommes peuvent être réunis sur Buntzlau ou sur Görlitz.

«L'armée autrichienne ne peut déboucher sur la rive droite que par Zittau ou par Josephstadt. Si elle venait par Zittau, elle rencontrerait le corps du prince Poniatowski comme avant-garde. Si les Autrichiens débouchaient par Josephstadt, leurs mouvements se confondraient avec ceux des Russes et des Prussiens; et, dès lors, soit qu'ils se portent sur Löwemberg, soit qu'ils se portent sur Liegnitz, tous les corps pourront se réunir sur Buntzlau.

«Ces renseignements, monsieur le maréchal, _sont pour vous seul_.

«Le prince vice-connétable, major général,

«ALEXANDRE.»

LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.

«Buntzlau, 15 août 1813.

«Sire, j'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date des 12 et 13, et je m'empresse d'y répondre. Conformément à vos ordres, je le ferai en toute liberté.

«J'établis en principe, et je suis d'accord avec vous, qu'une grande bataille est indispensable au début de la campagne. Sans un premier succès, qui nous donnera de l'ascendant sur l'ennemi, nous n'aurons qu'une marche incertaine. Or elle doit être livrée sous vos auspices, sous votre commandement immédiat, quel que soit le côté par lequel se présente l'ennemi; et, pour qu'il en soit ainsi, l'armée, quoique très-nombreuse, doit être réunie le plus possible.

«D'après cela, Sire, Votre Majesté comprendra que, dans mon opinion et dans aucun cas, nous ne devrions nous étendre jusqu'à Liegnitz. Vos réflexions sur les inconvénients d'une position où l'on prêterait le flanc à l'ennemi, et défilant continuellement près de la frontière de Bohême pendant huit marches, sont trop fondées pour qu'il puisse jamais être question de s'éloigner ainsi de l'Elbe. J'en dirai autant pour Buntzlau; Görlitz même ne devrait être occupé que par une avant-garde. Je voudrais que toute l'armée fût établie sur la Sprée et sur l'Elbe, et attendît que l'ennemi s'approchât assez pour qu'on pût l'accabler; et cette grande proximité des troupes entre elles vous donnerait le moyen d'être présent partout à la fois dans les moments importants, chose que je regarde comme la garantie de nos succès. Je comprends votre impatience de vous emparer de Berlin, et je la partage; cependant le moyen d'y arriver sûrement n'est pas, je pense, de se hâter à se mettre en marche dans cette direction. Le sort de la campagne n'est pas de ce côté, et le destin de Berlin doit être la conséquence de ce qui se passera ailleurs. Si vous persistez à prendre cette offensive tout d'abord, vous vous privez d'une partie de vos forces, tandis que la présence d'un seul corps d'armée en avant de Torgau et quelques mouvements de Magdebourg et de Hambourg suffiraient pour neutraliser l'armée prussienne qui couvre Berlin. Après une grande bataille gagnée sur l'Elbe ou sur la Sprée, vous pouvez sans danger faire tels mouvements excentriques que vous voudrez, et le succès de la marche sur Berlin sera incontestable.

«Mais, si le temps d'attente auquel je vous propose de vous soumettre vous paraît trop pénible, alors j'aimerais mieux une offensive directe prise contre la Bohême. Les troupes qui sont en Silésie se réuniraient sur la Neisse pour couvrir le mouvement qui se ferait par Peterswald, se rapprocheraient de l'Elbe si l'ennemi marchait à elles pour les combattre, et finiraient par suivre le mouvement général, ou bien entreraient directement en Bohême par le débouché de Zittau. Une bataille gagnée en Bohême aurait d'immenses conséquences, vous donnerait de grands résultats et la possession d'un pays qui vous assurerait de grandes ressources et peut-être amènerait la séparation de l'Autriche; alors la Prusse serait à votre merci.

«Je n'ai pas vu les travaux de Dresde; mais, d'après ce qui m'en a été dit, je crains que Votre Majesté ne se fasse illusion sur leur force réelle et leurs moyens de résistance absolue, et c'est un point capital dans vos combinaisons. Dans le choix de différents partis à prendre, j'aimerais mieux attendre l'approche de l'ennemi pour lui livrer bataille, et, après l'avoir écrasé, combiner une offensive suivant les circonstances; et remarquez bien que, suivant cette hypothèse, les mouvements de l'armée ennemie ne peuvent pas être combinés avec autant de précision que ceux de l'armée française, parce que celle-ci est placée au centre, dans un pays ouvert, tandis que les différentes parties de l'autre occupent un arc de cercle d'un grand développement, et sont séparées par des montagnes.

«Enfin, je le répète, Sire, par la division de ses forces, par la création de trois armées distinctes et séparées par de grandes distances, Votre Majesté renonce encore aux avantages que sa présence sur le champ de bataille lui assure, et je crains bien que, le jour où elle aura remporté une victoire et cru gagner une bataille décisive, elle n'apprenne qu'elle en a perdu deux.»

LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.

«16 août 1813, matin.

«Sire, j'ai reçu cette nuit la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire le 13 au soir. J'ai eu l'honneur de répondre hier matin à la lettre que Votre Majesté m'avait écrite le 12.

«Puisque vous daignez, Sire, provoquer mes réflexions, j'oserai vous dire que je regrette que vous ayez renoncé à la première idée que vous aviez eue de vous concentrer en attendant les mouvements de l'ennemi pour profiter de ses fautes pour le combattre; mais j'ajoute bien vite, Sire, que, puisque Votre Majesté a arrêté son opération sur Berlin avant d'avoir battu les Russes et les Autrichiens, il était indispensable de prendre les dispositions que vous avez arrêtées pour protéger les corps d'armée qui s'y rendent: il me semble cependant que les troisième et cinquième corps sont un peu loin, surtout depuis qu'il paraît certain que les forces principales de l'ennemi se rapprochent de l'Elbe. Votre Majesté est sans doute bien mieux informée que je ne puis l'être des mouvements de l'ennemi: mais il ne me paraît pas douteux, d'après les nouvelles répandues dans le pays, que la plus grande partie de l'armée russe est entrée en Bohême pour se réunir aux Autrichiens et traverser en ce moment ce royaume. Le duc de Tarente me donne des nouvelles qui cadrent parfaitement avec celles que j'ai reçues des habitants. D'un autre coté, il paraît que le prince de la Moskowa croit avoir peu de monde devant lui, ce qui est d'accord, et Votre Majesté trouvera sans doute que le mouvement des alliés est assez dans le génie du système qu'ils ont adopté depuis cette guerre, et qu'ils ont exécuté la veille de la bataille de Lutzen, en marchant sur Pégau lorsqu'une partie de l'armée marchait sur Leipzig.

«Enfin, Sire, je crains que, par la division que vous adoptez, le jour où vous aurez cru avoir gagné une bataille décisive, vous n'appreniez que vous en avez perdu deux.

«Les travaux de Buntzlau peuvent être considérés comme finis. D'après les divers ordres de Votre Majesté, j'y fais mettre la dernière main. C'est un poste que j'aimerais mieux défendre que beaucoup de places qui passent pour des forteresses, et qu'un homme de coeur et de jugement doit défendre au moins dix jours; et, si, comme tout l'annonce, Votre Majesté veut en faire usage, il est urgent d'y envoyer dix-huit ou vingt bouches à feu; il n'en est pas encore arrivé une seule. Toutefois je fais tout préparer pour détruire en douze heures les fortifications de Buntzlau.

«Depuis hier, tous mes malades sont évacués, et j'ai même fait évacuer des malades du cinquième corps qui m'avaient été laissés ici, je ne sais par quelle circonstance. J'ai de plus des transports préparés pour les malades que je pourrais avoir d'ici à quatre ou cinq jours. Ainsi Votre Majesté peut considérer le sixième corps comme parfaitement mobile.

«J'ai passé toute la matinée à reconnaître de nouveau tout le pays pour remplir les intentions de Votre Majesté; mais je n'ai encore rien trouvé qui me satisfît. Je monte à cheval pour continuer mes recherches; si elles me donnent les résultats que je désire. Votre Majesté en sera informée cette nuit.

«Je n'ai plus rien à ajouter, Sire que d'affirmer à Votre Majesté que le sixième corps est animé du meilleur esprit, et que j'ai l'espoir qu'elle en sera aussi contente quand elle le verra que lorsqu'il combattra pour elle. Quels que soient ses sentiments, ils sont peu de chose en comparaison du dévouement pour votre personne, de l'amour pour votre gloire, et du zèle pour votre service, qui animent le plus ancien de vos serviteurs.

«LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.»

LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT.

«Löwenberg, le 18 août 1813, minuit.

«L'ennemi n'a point renouvelé son attaque sur Lahn, ainsi que nous en étions menacés. Il a disparu au contraire ce matin, pour se réunir aux quarante mille hommes que l'on m'annonçait devoir déboucher sur la grande communication d'_Hirschberg_ à _Greiffenberg_. Cette armée a pris une direction plus à droite et est venue se développer derrière _Zobten_, et sur la route de Goldsberg à Löwenberg. Son avant-garde a forcé le passage de _Siebeneichen_ et a attaqué le cinquième corps sur tout son front, sur les deux rives du _Bober_. Le général Lauriston l'a repoussé par sa droite au delà de ce fleuve, tandis qu'il a rappelé sa gauche qui était tournée par _Ludwigsdorf_.

«L'armée alliée n'est séparée de nous que par le Bober; les feux font voir un immense développement sur plusieurs lignes. De jour on avait estimé sa force de soixante à quatre-vingt mille hommes, elle doit être plus considérable; on en jugera mieux demain.

«Les communications sont interceptées entre le prince de la Moskowa et moi, comme elles l'ont été toute cette journée, entre les cinquième et onzième corps.