Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 9

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La cavalerie tomba sur la septième division, étendue hors de mesure, contre toute règle du bon sens, et sur la cavalerie légère qui, aussi, ayant participé à cette aberration, se trouvait en l'air; elle était d'ailleurs commandée par un officier général de peu de mérite sur le champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le plateau, d'où j'avais espéré que partiraient plus tard des efforts vigoureux et bien coordonnés, destinés à faire éprouver de grandes pertes à l'ennemi.

Après avoir fait évacuer le plateau, nouvellement occupé, l'ennemi dirigea une attaque furieuse contre l'Arapilès; mais le brave 120e régiment le reçut de la manière la plus brillante, et les Anglais, ayant échoué sur ce point, laissèrent huit cents morts sur la place. Chacun fit de son mieux, et chaque division, chaque régiment fit des efforts extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite devant se faire sur Alba, le général Foy fit un mouvement par sa gauche, et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut chargée de l'arrière-garde; elle arrêta au commencement du bois, tout net, l'ennemi dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans être troublée et sans éprouver de perte.

La cavalerie anglaise, persuadée que nous devions nous retirer par le chemin par lequel nous étions arrivés, nous suivit sur la route de Huerta, où elle ne rencontra personne, toute l'armée s'étant retirée par la route d'Alba-Tormès.

Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte en tués, blessés et prisonniers ne s'éleva pas au-dessus de six mille hommes, et celle de l'ennemi, publiée officiellement, se trouva être à peu près de la même force. L'armée fit sa retraite sur le Duero, et, le 23, partit d'Alba-Tormès, en prenant la route de Peñaranda. L'ennemi suivit et attaqua l'arrière-garde, composée de la première division. La cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonnée, cette division forma ses carrés et résista aux différentes charges qui furent faites, à l'exception du carré du 6e léger, qui fut enfoncé et éprouva d'assez grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats éparpillés, occupés à chercher des vivres.

On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions, j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche, c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.

Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que ma gloire eût été moindre.

Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan, qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même, Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo.

D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses, avait fini par m'envoyer le 1er régiment de hussards et le 31e de chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à renforcer l'arrière-garde.

Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée, ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord en observation.

Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent.

Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on n'osa pas essayer de l'entamer.

Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier. Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait étranger.

Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les chirurgiens du 120e régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre. Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité. Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit: «J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.»

Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à haute voix, ce vers de Racine, dans _Mithridate_:

«Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.»

On voit que mon esprit n'était pas abattu.

Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré, monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre, personne ne vous regrettera plus que le 59e régiment, et surtout son colonel.»

C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me perdrez, mon cher Loverdo.»

Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort; mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à vous. Tant pis pour vous si je meurs!»

En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu!

Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux individus qui en paraissent le moins susceptibles.

A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait, comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough.

De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le 5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut blessé à la bataille de la Moskowa, le 7.

Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à Paris.

J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il vint me voir, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il me répondit: «Je le savais; on me l'a dit à mon arrivée, et j'ai tout de suite pensé que c'était comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a été tué à Trafalgar.--Pas du tout, répliqua-t-il; il a eu le bras fracassé d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au bout de trois mois, il est mort.» C'était, sauf la mort qui n'arriva pas, juste mon histoire. Cette sotte réflexion me fit une vive impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition d'esprit très-fâcheuse.

Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne devront reconnaître que la prévoyance ne m'a pas manqué. Je ne m'étais pas fait d'illusions sur les difficultés, les impossibilités résultant nécessairement des arrangements pris. Si on a présent à l'esprit ma lettre au prince de Neufchâtel en date du 23 février, où je demandais mon changement et où je démontrais l'impossibilité de bien faire avec les moyens qui m'étaient donnés, on conviendra que j'avais deviné précisément comment les choses se passeraient. Cependant, à force de soins, j'avais été au moment d'arriver à un résultat complétement heureux. La fatalité seule avait fait échouer mes efforts. En outre, j'étais personnellement victime, et j'avais reçu de graves blessures. Eh bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intérêt, je ne reçus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom.

La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour répondre à une enquête sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la confia à un officier de son état-major, Balthazar Darcy, qui s'en acquitta avec égard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que Napoléon avait ordonné d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que ma santé fût assez bien remise, pour qu'il n'en résultât pas dans mon esprit un effet fâcheux pour mon rétablissement. Les questions étaient au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la réponse, de résumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de l'incapacité de Joseph, auquel le pouvoir suprême avait été dévolu, je les reproduirai et les joindrai aux pièces justificatives.

Enfin, le 10 décembre, ma santé me l'ayant permis, je me mis en route pour Paris. Peu après mon arrivée, le trop célèbre vingt-neuvième bulletin de la grande armée fut publié, et, le lendemain, Napoléon arriva lui-même. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation que ce retour inopiné et les désastres annoncés firent sur l'opinion publique. Je vis l'Empereur dès le lendemain de son arrivée. Il me reçut très-bien. Mes blessures étaient encore ouvertes; mon bras sans aucun mouvement et soutenu par une écharpe. Il me demanda comment je me portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il répondit: «Il faut vous faire couper le bras.» Je lui répliquai que je l'avais payé assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui à le conserver, et cette singulière observation en resta là. A peine me parla-t-il des événements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affecté des désastres arrivés récemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce moment, d'être quitte des souffrances physiques qu'il avait éprouvées. Il cherchait à se faire illusion sur l'état dés choses, et me dit ces propres paroles:

«Si j'étais resté à l'armée, je me serais arrêté sur le Niémen; Murat reviendra sur la Vistule; voilà la différence sous le rapport militaire. Mais, après les pertes que nous avons éprouvées et comme souverain, ma présence à l'armée, à une pareille distance et dans les circonstances actuelles, rendait ma situation précaire. Ici, je suis sur mon trône, et je serai promptement en mesure de réparer tous nos malheurs en créant les ressources dont nous avons besoin.»

Et il a prouvé que, sous ce dernier rapport, il avait raison.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE QUINZIÈME

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT

«Paris, le 20 avril 1811.

«Monsieur le duc de Raguse, vous trouverez ci-joint un ordre de l'Empereur qui vous donne le commandement de l'armée de Portugal. Je donne l'ordre au maréchal prince d'Essling de vous remettre le commandement de cette armée. Saisissez les rênes d'une main ferme; faites dans l'armée les changements qui deviendraient nécessaires. L'intention de l'Empereur est que le duc d'Abrantès et le général Regnier restent sous vos ordres. Sa Majesté compte assez sur le dévouement que lui portent ces généraux pour être persuadée qu'ils vous aideront et qu'ils vous seconderont de tous leurs moyens.

«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que le prince d'Essling, en quittant l'armée, n'emmène avec lui que son fils et l'un de ses aides de camp; mais son chef d'état-major, le général Fririon, le colonel Pelet, ses autres aides de camp, et les autres officiers de son état-major, doivent rester avec vous.

«Toutefois, monsieur le maréchal, je vous le répète, Sa Majesté met en vous une confiance entière.»

«ORDRE.

«Paris, le 20 avril 1811.

«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, ayant jugé à propos de rappeler à Paris M. le maréchal prince d'Essling, vous confie le commandement de son armée de Portugal, que vous remettra M. le maréchal prince d'Essling.

«Le prince de Wagram et de Neufchâtel, major général,

«ALEXANDRE.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 28 avril 1811.

«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, me charge de vous faire connaître qu'il est nécessaire que vous preniez toutes les mesures convenables pour organiser votre armée. Sa Majesté vous laisse le maître de l'organiser en six divisions, sans faire de corps d'armée, et de renvoyer en France les généraux et officiers qui ne vous conviendraient pas: vous aurez soin de les diriger d'abord sur Valladolid, où ils attendront des ordres.

«L'intention de l'Empereur est que, aussitôt que le général Brenier, qui commande à Almeida, sera rentré dans la ligne, vous le fassiez reconnaître et l'employiez comme général de division, avancement qu'il est inutile de lui donner tant qu'il restera dans la place: c'est un très-bon officier qu'on peut employer utilement.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 7 mai 1811.

«Je vous envoie, monsieur le maréchal duc de Raguse, la traduction des journaux anglais; vous y verrez que, le 18 avril, lord Wellington avait passé le Tage: ainsi il parait qu'il n'y avait plus, du côté de la Castille, que la moitié de l'armée anglaise.

«L'Empereur pense que les événements qui se seront passés du côté d'Almeida vous auront déjà instruit de ces nouvelles, et vous mettront à même de prendre le parti convenable, d'appuyer sur le Tage.

«Ce que l'Empereur avait prévu est arrivé: on a laissé du monde dans Olivença, et l'on a fait prendre là trois cents hommes. Sa Majesté est étonnée que, depuis le 4 que le duc de Dalmatie était prévenu du passage de lord Beresford, jusqu'au 25 avril, il n'ait pas pris des mesures pour dégager Badajoz avant l'arrivée de lord Wellington.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT

«Paris, le 10 mai 1811.

«Je vous ai fait connaître, monsieur le duc, les intentions de l'Empereur, pour que vous organisiez votre armée en six divisions, dont le commandement sera confié à six bons généraux de division. Sa Majesté vous laisse le maître, pour cette première organisation, d'arranger ces six divisions comme vous le jugerez le plus utile au bien de son service. L'Empereur considère le général Brenier, qui est à Almeida, comme un homme de mérite et d'un courage remarquable; vous pouvez lui confier le commandement d'une division, l'intention de Sa Majesté étant de l'élever à ce grade. L'Empereur vous autorise à permettre aux généraux de brigade, que vous jugeriez être trop fatigués, de quitter l'armée; vous les dirigerez sur Valladolid, où ils attendront des ordres.

«Vous devez être au fait de ce qui se passe en Andalousie; on ne peut rien vous prescrire dans ce moment, vous devez agir pour l'intérêt général des armées de l'Empereur en Espagne; vos dispositions dépendent de ce qui se sera passé à Almeida.

«Il y a à l'armée du nord de l'Espagne des colonels en second. Vous devez les employer pour les mettre à la tête des régiments qui en manqueraient. Nous attendons un état de situation exact de l'armée et celui des emplois vacants; envoyez-moi des mémoires de proposition en règle, afin que l'Empereur nomme à ces emplois.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL

«Salamanque, le 11 mai 1811.

«J'ai reçu seulement le 10 l'ordre de Sa Majesté, qui me confie le commandement de son armée de Portugal; j'ai déjà pris une connaissance générale de la situation des choses, et, malgré le désordre de l'armée, sa fatigue extrême et l'état de désorganisation où elle est, je trouverais la tâche défensive, que l'Empereur m'a donnée, facile à remplir si l'armée n'était en totalité dépourvue de moyens de transport pour l'artillerie et pour les vivres, et dans un pays où la longue station de l'armée et les siéges de Rodrigo et d'Almeida ont détruit tous les bestiaux. Cependant Sa Majesté peut être assurée que tout ce qu'il sera humainement possible de faire sera mis à exécution, et que les intérêts de son service, dans cette circonstance importante, mes devoirs envers sa personne, le besoin de justifier l'honorable choix dont je suis l'objet, me sont beaucoup plus chers que la vie; mais Votre Altesse me permettra d'exposer ici mes besoins, fondés sur la situation des choses, et de réclamer les secours qui sont éminemment nécessaires. De quatre mille deux cents chevaux qui composaient l'équipage de l'artillerie de l'armée il y a un an, quatorze cents restent aujourd'hui, et, de ce nombre, quatre cents seulement peuvent être attelés, quatre ou cinq cents pourront l'être dans quelque temps, le reste n'existera plus dans quinze jours. Votre Altesse jugera quel est mon embarras pour rendre l'armée mobile, car enfin il faut des canons et des cartouches à sa suite. Le duc d'Istrie m'a donné cent chevaux de l'artillerie de la garde, et j'apprécie ce secours; mais j'ose supplier Sa Majesté de m'en faire accorder un plus grand nombre. Les chevaux de l'artillerie de la garde sont très-près d'ici et pourraient nous être donnés, tandis que d'autres, venant de France, les remplaceraient.

«L'équipage de l'artillerie de l'armée, pour une bonne défensive, devrait être porté à deux mille chevaux ou mulets.

«Il est impossible, de même, de se mouvoir dans un pays que la guerre a dévasté, que de nombreuses bandes parcourent sans cesse, où les réquisitions des moyens de transport sont, par cette raison, extrêmement difficiles à effectuer, enfin sans moyen de transports réguliers. Y renoncer serait rendre toujours plus grands des désordres qui peuvent avoir les conséquences les plus graves. L'armée avait, en entrant en campagne, trois cents caissons de vivres; il n'en existe plus que trente-quatre. Je demande avec instance douze à quinze cents mulets de bât pour les vivres. Ils pourraient, sans doute, être promptement achetés à Bayonne. L'armée anglaise a douze mille hôtes de somme, soit pour l'artillerie, soit pour les vivres; aussi tous ses mouvements se font-ils avec facilité. Les moyens de transport que je demande sont calculés pour la défensive; l'offensive en exigerait presque le double.

«La destruction des mules et des chevaux que l'armée de Portugal vient d'éprouver est moins encore le résultat de la campagne proprement dite que de l'absence totale d'administration qui a existé à son retour de Portugal, et qui existe encore. Votre Altesse apprendra, avec étonnement, qu'il n'a pas été fait une seule distribution, ni aux chevaux d'artillerie, ni à ceux de cavalerie, depuis qu'elle est en Espagne; aussi la division de dragons, composée de six régiments, est réduite à huit cents chevaux pour le service; le reste est incapable d'être monté. Les troupes légères, à l'exception de la brigade Fournier qui est en meilleur état, sont réduites à rien. La brigade Lamotte, composée des 3e hussards et 15e chasseurs, et qui est la plus forte du corps d'armée, n'a aujourd'hui que deux cent quarante-sept chevaux susceptibles d'être montés. Mes premiers soins ont eu pour objet d'empêcher le mal de s'accroître, et de conserver au moins les chevaux existants, et les mesures que je vais prendre encore rempliront, j'espère, cet objet, le premier et le plus important de tous. C'est au nom de la gloire des armes de Sa Majesté, c'est au nom du salut de ses armées, et pour leur donner le moyen de détruire ses ennemis, que je supplie Sa Majesté de nous accorder les moyens de transport que je demande et qui nous sont indispensablement nécessaires.»

LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.

«Valladolid, le 18 mai 1811.

«Mon cher maréchal, je m'empresse de répondre à vos lettres des 15 et 16 mai.

«Par la première, vous me demandez dix mille paires de souliers, je vais vous les envoyer.