Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 8

Chapter 83,814 wordsPublic domain

«Le roi me charge en même temps de vous communiquer les nouvelles qu'il a reçues d'Andalousie. Les dernières lettres de M. le duc de Dalmatie sont du 16 courant, et la dernière lettre de M. le comte d'Erlon est du 18. A cette époque, le général Hill, qui est toujours resté sur la Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois à quatre mille Espagnols, s'était avancé sur Zafra, et même sur la Serena.

«Des troupes de l'armée du Midi sont en marche pour se réunir au général Drouet, et ce général doit être en opération, depuis le 20, contre le général Hill. Le roi a réitéré au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le général Drouet sur la vallée du Tage, si lord Wellington appelle à lui le général Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que cet ordre ne fût pas exécuté assez promptement, Sa Majesté désirerait que vous profitassiez du moment où lord Wellington n'a pas toutes ses forces réunies pour le combattre. Le roi a aussi demandé des troupes au général Suchet; _mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa Majesté a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la province de Ségovie, et d'ordonner au général Estève, gouverneur de cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui envoyer des vivres._

«Le maréchal de l'empire, chef de l'état-major de Sa Majesté Catholique,

«Signé: JOURDAN.

«Madrid, le 30 juin 1812.»

Cette lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet par duplicata.

Ainsi, l'armée du Centre refusait tout secours, officiellement.

L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage.

En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer, puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté, l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me forcer à faire un détachement contre elles.

Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er août. Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui, pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.

En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga.

Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le passage du Duero.

Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction, jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche, furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit. Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché.

Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants; mais il n'était pas sans inconvénients.

Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer bataille pour déboucher.

Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence, comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.

Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.

Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas, et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si l'ennemi eût occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche.

Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment inopportun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce d'avertissement dont j'aurais dû faire mon profit pour l'avenir, en ne plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à Nava del Rey.

L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'armée, rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guareña. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guareña pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la plus grande médiocrité.

Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guareña, je vis une grande portion de l'armée anglaise formée sur la rive gauche. Dans cet endroit, la vallée a une largeur médiocre, et les hauteurs qui la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour toute autre raison, le général anglais avait placé la plus grande partie de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts et de blessés sur la place.

L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer des plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha sur les plus avancées, et les força à la retraite. Dans un combat d'une courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du peloton d'élite du 15e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette cavalerie se trouva tout à coup sans commandant.

L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer, ma gauche en tête, avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il aurait abandonnée.

L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en marche pour remonter la Guareña. L'ennemi, comme depuis me l'a dit plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière: deux lignes pouvaient être formées en un instant par un _à droite en bataille_.

Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment. Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position, dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la célérité compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation de leur formation.

L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea une colonne sur ce village, dans l'espoir d'être avant nous sur le plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son attente fut trompée. La cavalerie légère, que j'y envoyai avec la huitième division en tête de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre plateau se rapprochant beaucoup du nôtre et se trouvant plus bas, quelques pièces de canon placées à propos incommodèrent beaucoup l'ennemi. Une bonne portion de son armée fut obligée de défiler sous ce canon, et le reste dut faire un détour derrière la montagne pour l'éviter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi. L'énorme quantité de traîneurs qu'il laissait en arrière nous aurait donné le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y eût eu plus de rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la nôtre eût été mieux commandée. Mais la cavalerie anglaise, disposée pour arrêter notre poursuite, occupée à presser la marche des hommes à pied à coups de plat de sabre, à transporter même des fantassins qui ne pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il tomba entre nos mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

Ce passage de la Guareña, en présence d'un ennemi tout formé et aussi nombreux, comme aussi cette marche de toute une journée de deux armées à portée de canon, ont été approuvés des militaires et présentèrent un coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie.

Le 21, informé que l'ennemi n'occupait pas Alba-Tormès, je jetai un détachement dans le château. Ce même jour, je passai la rivière sur deux colonnes, prenant ma direction sur la lisière des bois et établissant mon camp entre Alba-Tormès et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnaître l'ennemi. Une division venait d'arriver en face; d'autres étaient en marche pour s'y rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes d'observation, dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejarès, située à une lieue en arrière. Il se trouvait alors à une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait devenir difficile si toute l'armée française était en présence, je crus devoir la réunir et la concentrer devant lui, pour être à même de faire ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait, entre nous et les Anglais, deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y établirent avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien; mais le nôtre le dominait à la distance de deux cent cinquante toises.

Je le destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la gauche, à être le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait ainsi le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa de Arriba, précédé et défendu par un ravin large et profond. La troisième en seconde ligne était destinée à la soutenir. Les deuxième, quatrième, cinquième et sixième divisions se trouvaient à la tête des bois, en masse, derrière la position des Arapilès, pouvant se porter également de tous les côtés, tandis que la septième division occupait, à la gauche du bois, un mamelon extrêmement âpre, d'un difficile accès, et que je fis garnir de vingt pièces de canon.

La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites à dix heures du matin.

L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours être son point de retraite.

A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour général dans l'armée anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre Arapilès, je pus juger qu'une attaque était immédiate. J'en descendis et fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager; mais le mouvement de l'ennemi, commencé, s'arrêta. J'ai su depuis, par le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand lord Beresford vint à lui et dit qu'il venait de reconnaître avec soin et en détail l'armée française, qu'elle lui paraissait si bien postée, qu'il serait imprudent de l'attaquer.

Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout par lui-même. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renonça à combattre; mais dès ce moment il fallait tout préparer pour se retirer; car, s'il fût resté dans sa position, j'aurais dès le lendemain menacé ses communications en continuant à marcher par ma gauche. Sa retraite commença vers midi. Quand deux armées sont aussi près l'une de l'autre, un mouvement de retraite est chose difficile à opérer, et il demande à être préparé avec le plus grand soin, pour être exécuté avec succès. Il allait se retirer par sa droite, et, par conséquent, c'était sa droite qu'il devait d'abord beaucoup renforcer.

En conséquence il dégarnit sa gauche et accumula ses troupes à sa droite. Ensuite les troupes les plus éloignées et les réserves commencèrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position à Tejarès.

L'intention des Anglais était facile à reconnaître. Je comptais que nos positions respectives amèneraient non une bataille, mais un bon combat d'arrière-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces à la fin de la journée, contre une partie seulement de l'armée anglaise, je devais probablement avoir l'avantage.

L'ennemi ayant porté à sa droite la plus grande partie de ses forces, je dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de tomber sur l'arrière-garde anglaise.

Ces dispositions furent ordonnées vers les deux heures.

En avant du plateau occupé par l'artillerie, il existait un autre vaste plateau facile à défendre et qui avait une action immédiate sur les mouvements de l'ennemi.

La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de m'emparer des communications de l'ennemi avec Tamamès. Ce poste, d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au nouveau placement des troupes, dont la gauche devait être renforcée. En conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite du plateau dont le feu se liait parfaitement avec celui de l'Arapilès; à la septième division, de se placer en seconde ligne pour la soutenir; à la seconde division, de se tenir en réserve derrière celle-ci; à la sixième, d'occuper le plateau de la tête du bois, où se trouvait encore un grand nombre de pièces de canon. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper par le 122e un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon d'Arapilès, qui défendait le débouché du village; enfin, j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres régiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxième division. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec assez d'irrégularité. La cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa gauche sans motif et sans raison. La septième division, qui avait ordre de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaça à sa hauteur. Enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière.

Je m'aperçus de toutes ces fautes, et, pour y remédier aussi vite que possible, je donnai l'ordre aux troisième et quatrième divisions de se rapprocher de ma gauche en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir en disposer au besoin.

En ce moment, le général Maucune me fit prévenir que l'ennemi se retirait. Il demandait à l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi étant seulement préparatoire, nous n'étions point encore arrivés au moment d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille. Mais le général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très-brave soldat, ne pouvait se contenir quand il était en présence de l'ennemi. C'était le même général, qui, au passage du Duero, cinq jours auparavant, aurait si fort compromis l'armée par sa désobéissance si l'ennemi eut été en position, comme on pouvait le supposer. La fatalité voulut que, contre la résolution prise de ne jamais le placer en tête de colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des troupes, dans cette position. Le général Maucune fit bien plus: il descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je m'en aperçus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu à sa docilité, je me déterminai à m'y rendre moi-même, et, après avoir jeté un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapilès, sur l'ensemble des mouvements de l'armée anglaise, je venais de replier ma lunette et me mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon, tiré de l'armée anglaise, de la batterie de deux pièces que l'ennemi avait placée sur l'autre Arapilès, me fracassa le bras, et me fit deux larges et profondes blessures aux côtes et aux reins, et me mit ainsi hors de combat. Je prêtais le flanc gauche à l'ennemi, et le boulet creux dont la pièce avait été chargée ayant éclaté, après m'avoir dépassé, le bras droit et le côté droit furent blessés.

Il était environ trois heures du soir.

Cet événement, dans le moment où il n'y avait pas une minute à perdre pour réparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa d'abord au général Bonnet, qui, peu après, fut blessé, puis au général Clausel; de manière que, pour dire la vérité, cette succession rapide de commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre côté, le duc de Wellington, voyant de si étranges dispositions, un pareil décousu dans une armée qui, jusque-là, avait été conduite avec méthode et ensemble, revint à ses premières idées de combattre. Il engagea peu après, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du général Maucune qui, n'étant pas soutenues, furent bientôt culbutées.