Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
Part 7
Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur Castel-Branco.
Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la quatrième. Elles se retirèrent à mon approche et descendirent le Mondego. Je les fis poursuivre par le 13e de chasseurs et deux cents hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du colonel Denis[2], mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent en jetant leurs armes.
[Note 2: Depuis, général Denis de Damrémont, gouverneur général de l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constantine quelques heures avant la prise de cette ville. (_Note de l'Éditeur._)]
Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car, si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne et revins sur la Tormès.
Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche, en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi, hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25 avril.
Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister:
La première division, dans la vallée du Tage; La deuxième, à Avila; La troisième, à Valladolid et sur le Duero; La quatrième, à Toro; La cinquième, à Salamanque; La sixième, à Médina del Campo; La septième, à Zamora; La huitième, aux Asturies; La cavalerie légère, entre la Tormès et le Duero; Les dragons, à Rio-Secco.
Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours.
L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des lieux de dépôt, des postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts dans la Péninsule.
Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force des garnisons jugées nécessaires:
Salamanque, mille hommes[3]; Alba-sur-Tormès, cinquante hommes; Avila, cinq cents hommes; Zamora, cinq cents hommes; Toro, cent cinquante hommes; Léon, cinq cents hommes; Benavente, cent cinquante hommes; Astorga, quinze cents hommes; Palencia, cinq cents hommes; Ponte-Lougusto, soixante hommes. Total: quatre mille neuf cent dix hommes.
[Note 3: Ce fort reçut une extension qui le fit devenir une petite place.]
Ainsi, il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;
La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes.
Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes.
Total, quatorze mille neuf cent dix hommes.
Quinze mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en ligne. En opposition à cet état de choses l'armée anglaise n'avait pas l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices portugaises, chargés de tout le service extérieur et des garnisons, fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires à l'armée active.
A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la Castille.
Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche, se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete, fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité.
Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul, devaient lever tous les doutes.
1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.
2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays, augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers devaient naturellement être suivis de succès.
3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif.
4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la ville est située sur la rive droite du Tage.
5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important, non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait, mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer.
6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole, qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui fournir.
Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire, par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi, cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie, ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord, tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin, s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important, promettant de grands avantages.
Il s'y résolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un équipage d'artillerie, se présentèrent sur la montagne. Les forts de Miravete fermant le passage, l'artillerie ne put pénétrer dans la vallée; mais, le succès de l'opération dépendant de la promptitude de l'exécution, les Anglais prirent la résolution d'enlever de vive force le fort de Lugar-Nuevo. En conséquence, une partie de ces troupes descendit, dans la journée du 18, dans la vallée par des chemins détournés, et, le 19, à trois heures du matin, ils donnèrent l'assaut à ces forts. Malheureusement la garnison était composée en grande partie de mauvaises troupes, connues sous le nom de régiment prussien. A la vue de ce parti décidé, une vive inquiétude s'empara des soldats. Le major Aubert, voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux diriger la défense; mais, peu après, il est tué. Le désordre se met dans les troupes. Bientôt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers français qui y sont pris ou tués, les ponts-levis du donjon que les fuyards avaient baissés n'ayant pas eu le temps d'être levés. L'ennemi passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombèrent ainsi en son pouvoir. Il les dégrada sans les détruire, brisa l'artillerie, coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete, qui ainsi fut conservé. A la première nouvelle, qu'en reçut le général Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la défense eût duré trente-six heures, il arrivait à temps pour donner de la confiance à la garnison et rendre les forts imprenables. Le général Clausel, de son côté, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours, il y aurait eu treize mille hommes réunis sur ce point, et la tentative des Anglais aurait échoué.
Cet événement démontre combien il y a d'inconvénients à charger de mauvaises troupes de la défense de postes militaires de quelque importance. Un général éprouvera toujours une grande répugnance à affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y résoudre, pour une partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi disparaître, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compté, et qui, comme dans la circonstance actuelle, étaient de véritables pivots d'opération. Comme ces postes étaient de nature à être rétablis et réoccupés, le général Foy, que les circonstances devaient amener dans le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours infructueusement, au général d'Armagnac, de l'armée du Centre, d'y former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y faire rétablir un passage. Au surplus, les événements se succédèrent rapidement et empêchèrent de rien terminer à cet égard.
Les opérations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus probables; l'opinion s'en établissait sur toute notre frontière, et cependant Soult prétendait toujours être menacé. Joseph finit par concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus de vivres, devaient hâter leur entrée en campagne; car, comme nous en manquions par suite de la disette de l'année précédente, notre situation serait devenue tout autre si la campagne se fût ouverte seulement après la moisson.
Dès le 30 mai, j'écrivis au général Caffarelli, successeur du général Dorsenne dans le commandement de l'armée du nord de l'Espagne, pour lui rappeler les instructions fondamentales données par l'Empereur, fixant d'une manière invariable le contingent à fournir par l'armée du Nord à l'armée de Portugal en cas d'offensive décidée de l'armée anglaise. En lui annonçant les événements probables et prochains, je lui demandais avec instance de tout préparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui étaient imposés. Le général Caffarelli me répondit par les meilleures assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me secourir de tous ses moyens quand le moment serait arrivé. Il me réitéra constamment ces promesses; mais tout en resta là, et, quand il fut question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux régiments de troupes légères seulement nous rejoignirent, et encore après la bataille.
Le duc de Wellington, en préparant son offensive, avait pris des dispositions nécessaires pour établir de prompts moyens de communication entre le corps de Hill et l'armée principale. A cet effet, un passage régulier du Tage avait été établi à Alcantara, dont le pont en pierre avait été coupé antérieurement. Alors, suivant les circonstances, il pourrait appeler à lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers Benavente, et à l'armée de Galice pour qu'elle eût à déboucher et à faire le blocus d'Astorga.
Les Anglais firent, le 3 juin, une première démonstration offensive. Une division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivière quelques jours après.
A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant préparer la prompte réunion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour s'avancer sur moi.
Le 8, la position de l'armée était celle-ci:
Première division, Avila et Arevalo; Deuxième, Peñaranda et Fontiveros; Troisième, Valladolid; Quatrième, Toro; Cinquième et sixième, Salamanque; Septième, Zamora; Huitième, les Asturies; Cavalerie légère, Salamanque; Dragons, Toro, Benavente; Quartier général, Salamanque.
Le 10 juin, la totalité de l'armée anglaise était réunie, entre la Coa et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'armée de Galice sur la frontière.
Le 12, les Anglais commencèrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14. Ce jour-là même l'armée reçut l'ordre de se rassembler. Le point de réunion fut indiqué à Bleines, en arrière de Salamanque, et j'envoyai l'ordre à la huitième division de quitter les Asturies et de venir me joindre à marches forcées.
Le 15, j'écrivis au général Caffarelli, au roi, à tous ceux qui, d'après les instructions de l'Empereur, devaient donner à l'armée de Portugal, par leur concours, la force nécessaire pour combattre l'armée anglaise. Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en marche sans perdre un seul moment.
Les Anglais arrivèrent devant Salamanque le 16, dans l'après-midi.
Après avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur état possible, complété les garnisons, donné les instructions nécessaires, je disposai tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et j'allai prendre position à Bleines, point indiqué pour le rassemblement des troupes.
L'armée anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Tormès, occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commença l'attaque des forts.
Des tentatives d'escalade furent repoussées et coûtèrent cher à l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie.
Le 20, cinq divisions étant rassemblées, les deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième, je marchai en avant, et vins prendre une position offensive à une petite portée de canon de l'armée anglaise.
Le siége commencé fut suspendu, et toute l'armée ennemie se rassembla sur le plateau de San-Christoval.
Mon mouvement avait étonné l'ennemi, mais la position que j'avais prise, dans le but de simuler le prélude d'une attaque, ne pouvant pas être défendue, il eût été dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au matin, je me retirai à deux milles pour occuper la position d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrière du gué de Huerta sur la Tormès. Alors le siége fut recommencé, et le feu nous l'indiqua. Je reçus dans cette position une lettre du général Caffarelli, en date du 10, qui m'annonçait qu'il allait se mettre en mouvement pour se rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie, vingt-deux pièces de canon et sept mille hommes d'infanterie.
Le 27, des signaux m'annoncèrent que les forts pouvaient tenir encore cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'armée anglaise avant la réunion de toutes mes forces. Je me disposai à opérer sans me compromettre et à faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Tormès étant en mon pouvoir, le passage de la Tormès m'était assuré en retraite, si, après l'avoir franchi au gué de Huerta, il fallait faire un mouvement rétrograde. En conséquence, je disposai tout pour exécuter le passage de la rivière dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manière à menacer les communications de l'ennemi, dont la liberté lui était indispensable pour pouvoir subsister.
Mais, le 27 même, un incendie épouvantable avait détruit tous les approvisionnements et bâtiments du fort principal de Salamanque; et, bien que deux assauts eussent été repoussés et que l'ennemi eût perdu plus de quinze cents hommes, la confusion était devenue telle, que la garnison dut se rendre à discrétion et sans capitulation.
Cet événement changeait complétement l'état des choses.
Je devais alors prendre une position qui me permît d'attendre sans danger, et de recevoir avec sûreté les renforts promis. En conséquence, je mis en marche l'armée le 28, et elle se porta sur la Guareña, le 29 sur la Trabanjos, où elle séjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec toutes ses forces, l'armée continua son mouvement de retraite, et, le 1er juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet, repassa le Ducro à Tordesillas.
Ce jour-là, le mouvement s'étant exécuté un peu tard, et les Anglais ayant commencé le leur de grand matin, il y eut à Bueda un combat d'arrière-garde à soutenir dans des circonstances désavantageuses, mais aucune conséquence fâcheuse et aucun désordre n'en résultèrent. Le meilleur ordre fut observé en repassant la rivière. L'ennemi prit position sur le Duero. La deuxième division fut placée sur la rive gauche de cette rivière, et en arrière de la Daga, son affluent.
Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gué de Pollos, fut repoussé. Les dispositions de détail étant prises pour assurer la défense de cette ligne, je me décidai à attendre dans cette position les secours annoncés, et sur lesquels j'avais droit de compter.
J'ai déjà dit combien ma cavalerie était faible; elle ne s'élevait pas à plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait près de six mille hommes de cavalerie anglaise, et une nuée de guérillas qui le dispensait de toute espèce de détachement et de service de troupes légères. Je pris la résolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les lieux occupés par les troupes. Cette opération, faite partout simultanément, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie on dix jours de temps.
Le général Bonnet, avant d'avoir reçu mes ordres, instruit du mouvement de l'armée anglaise et isolé dans les Asturies avec très-peu de munitions, prit la sage résolution d'évacuer cette province, dont la sortie pouvait être difficile si l'ennemi se fût mis en mesure de s'y opposer. Ayant pris position à Reynosa, il put exécuter promptement l'ordre qui lui fut donné de se rendre sur le Duero.
Les milices portugaises se montrèrent sur l'Esla, à l'embouchure de cette rivière et vers Benavente; mais de simples démonstrations suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'armée de Galice avait formé le blocus d'Astorga.
Ainsi, en face d'une armée qui avait douze mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un jour à l'autre le corps de Hill, composé de douze mille hommes, je voyais encore mon flanc droit et mes derrières menacés.
J'accablais le général Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je le sommais d'exécuter les dispositions arrêtées par l'Empereur; mais, après m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de ton et trouvait toujours de nouveaux prétextes pour ne faire aucun effort en ma faveur.
Il m'écrivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa étaient en mouvement. Il y avait pitié de sa part à mettre ainsi en balance les intérêts de l'Espagne avec ceux de la tranquillité de son arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir à mon secours avec tous ses moyens, et qu'après avoir battu les Anglais je lui donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui promptement à la raison. Plus tard, enfin, il m'annonça que des bâtiments s'étaient montrés sur la côte et menaçaient d'un débarquement. C'était me faire connaître de toutes les manières sa résolution de ne pas me seconder.
Je crus que le roi connaîtrait mieux ses devoirs et les intérêts de la défense qui lui était confiée, et je m'adressai à lui avec persévérance.
L'armée du Centre pouvait former une division de cinq à six mille hommes d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre autres, une division commandée par le général Treilhard, qui était inoccupée dans la vallée du Tage. Après mille sollicitations, mille prières, mille demandes motivées sur des faits qui n'étaient pas susceptibles de discussions, il me fit répondre, par le maréchal Jourdan, une lettre ainsi conçue:
«Monsieur le maréchal,
«Le roi m'a chargé de vous dire qu'il n'a pas reçu de vos nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 du courant. Depuis lors, il a circulé ici des bruits de toute espèce; mais ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires, c'est que l'armée anglaise est en position sur la Tormès et que vous avez réuni la vôtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le maréchal, que Sa Majesté est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici que l'armée ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si cela est vrai, vous êtes en état de battre cette armée, et le roi désirerait bien connaître les motifs qui vous ont empêché d'agir. Il me charge donc de vous inviter à lui écrire par des exprès.