Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
Part 6
Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient donné à ces troupes, par un décret, le surnom de _Los Mas Vallentes_. Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche, Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien impropres: _Los Mas Vallentes desertores_.
Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les derniers jours de janvier.
Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro.
Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire, je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets.
Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès.
La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements, devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y furent placés, et ces postes devinrent défensifs.
Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement, d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.
Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions, assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz.
Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.
La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien, par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à demander avec instance mon changement et mon rappel.
J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des opérations, que je prends le parti de la consigner ici.
AU PRINCE DE NEUFCHATEL.
«Valladolid, le 23 février 1812.
«Monseigneur,
«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais coupable si en ce moment je cachais la vérité.
«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et disponible.
«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice, qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses. Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes.
«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes arriveront promptement et à temps.
«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres; pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours; on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement, parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de cause.
»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas être responsable des événements.
«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en vaines discussions.
«Je suis autorisé à croire à ce résultat.
«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.
«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas, sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment y parvenir sans une autorité unique?
«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.
«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de Madrid, que haine et animosité.
«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait l'armée de Portugal de découvrir cette ville.
«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens de vivre à nos dépens.
«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.
«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je, posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée.
«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements, le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes: cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues.
«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.
«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.»
Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son retour.
Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres, d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?» Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression, effet naturel de cette inspiration si singulière.
J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée, combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui, n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.
Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque. Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie, dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12 mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des troupes espagnoles et des milices portugaises.
La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.