Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 5

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Mes postes à Miravete et à Lugar-Nuevo suffisaient pour assurer, en cas de besoin, un débouché en Estramadure, et de grands approvisionnements de vivres, aussi considérables que le comportaient nos moyens, y furent placés. La première division, ayant beaucoup souffert par les maladies, fut envoyée à Tolède pour se rétablir. Le reste de l'armée cantonna dans la vallée du Tage, et mon quartier général fut fixé à Talavera. Dans ces nouvelles positions, tout annonçait des quartiers d'hiver tranquilles. Je me décidai à aller passer quelques jours à Madrid, visiter cette capitale, que je ne connaissais pas, et revoir Joseph. Depuis mon arrivée en Espagne, je l'avais aperçu seulement un moment en route, se rendant à Paris, lorsque je rejoignais l'armée.

On sait à quel point l'atmosphère des cours agit puissamment sur ceux qui les habitent; mais Joseph m'en donna un exemple extraordinaire. Je trouvai en lui toujours le même esprit, la même amabilité; mais on ne peut se figurer à quel point étaient arrivées son insouciance et la mollesse de ses moeurs. Son penchant pour la volupté le dominait tout entier. Oubliant son origine, ne sentant pas le besoin de justifier par des efforts la faveur dont la fortune l'avait comblé, il semblait né sur le trône et uniquement occupé des jouissances qu'il procure. Enfin on l'aurait pris pour le rejeton affaibli d'une dynastie usée. Il avait fait bien du chemin, celui qui, il y avait à peine sept ans, regardait comme une perfidie l'offre qui lui fut faite de prendre le titre de roi.

La possibilité de se livrer à toutes les jouissance dégrade promptement les caractères les meilleurs; et les flatteurs, en exaltant l'amour-propre des souverains, les font bientôt tomber dans les plus étranges aberrations. Joseph, homme d'esprit d'ailleurs, s'abandonnait à de telles illusions, qu'il se crut un grand homme de guerre, lui qui n'avait ni le goût ni l'instinct du métier, lui qui en ignorait les premiers éléments et qui n'était pas à la hauteur des plus simples applications de l'art de la guerre. Il m'entretint souvent de ses talents militaires, et osa me dire que l'Empereur lui avait retiré le commandement général en Espagne, parce qu'il était jaloux de lui. Ces propres paroles sortirent plus d'une fois de sa bouche, et les observations gaies et légères que je lui fis à cette occasion ne suffirent pas pour lui faire sentir le ridicule de sa supposition. Il se plaignait beaucoup de son frère, en critiquant sa politique, ses contradictions, l'anarchie qu'il laissait régner dans les armées françaises en Espagne. Il avait raison; mais il était curieux de l'entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu'à l'ombre des drapeaux français: «Sans l'armée, sans mon frère, je serais paisiblement roi d'Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie.» Il est donc dans la nature de l'homme de ne pouvoir supporter la prospérité et la puissance, puisque des personnes sorties des simples rangs de la société avaient perdu si vite le souvenir de leur point de départ: et n'est-il pas juste d'avoir alors quelque indulgence pour ceux que la flatterie et les illusions ont entourés dès leur berceau!

Au surplus, Joseph me traitait personnellement très-bien; il avait un fond d'amitié pour moi; ses moeurs étaient éminemment douces, et je trouvai du plaisir à passer quelques moments avec lui. C'est la seule fois que j'aie vu Madrid. Cette ville, située au milieu d'un désert, que rien n'annonce, et qu'on dirait tombée du ciel, n'est point une capitale, mais une simple résidence. Une capitale est l'ouvrage du temps, le résultat des besoins du pays, et Madrid leur est tout à fait étranger. Madrid pourrait cesser d'exister, et l'Espagne ne serait ni plus ni moins ce qu'elle est. Après avoir passé cinq jours à Madrid et vu le peu de choses curieuses que cette ville renferme, je revins à Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les besoins et la misère de l'armée ne cessaient de me donner.

Napoléon avait ordonné à Junot, à l'époque où il prit possession du Portugal, d'envoyer en France toute la partie disponible de l'armée portugaise. Ces troupes, formant une division sous les ordres du marquis d'Alorna, le seul général un peu distingué qu'eût le Portugal, avaient combattu en Allemagne en 1809, et nous avions eu des Portugais dans nos rangs à Wagram. Quand Masséna prit le commandement, on lui donna un certain nombre de ces officiers et le marquis d'Alorna lui-même, pour lui fournir des renseignements et exercer de l'influence dans le pays. Le général Pamplona, qui a depuis joué un rôle en Portugal et a été ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence, allié à la famille royale, étaient de ce nombre. Ces officiers se trouvaient ainsi les auxiliaires d'étrangers qui dévastaient leur patrie et les témoins de ses désastres; triste situation, sans doute, la pire et la plus cruelle au monde! Quand je remplaçai Masséna, le marquis d'Alorna me demanda à rentrer en France, et je l'y autorisai. Les autres restèrent attachés à mon état-major. Je les comblai de soins et d'égards.

Les marquis de Valence et de Ponte-Lima faisaient près de moi les fonctions d'aides de camp. Pendant mon séjour à Madrid, ces deux officiers quittèrent furtivement mon quartier général, et passèrent en Portugal. Ils auraient mieux fait de refuser d'être employés et de demander à être envoyés en France, ce que je leur aurais accordé comme au marquis d'Alorna; mais je compatis à leur situation, et ne pris aucune mesure de rigueur contre eux, les trouvant assez malheureux d'avoir fait par violence, pendant plus d'une année, un métier si opposé à leurs sentiments et à leurs devoirs envers leur pays.

Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance de l'armée et les contrariétés de toute espèce qui compliquaient ma situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps. Joseph m'avait promis des secours considérables en grains fournis par la Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espèce de miracle pour, dans de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de toute la correspondance de cette époque pourrait seule donner une idée des difficultés qu'il y eut à surmonter.

Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française, des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et par les ordres du frère de Napoléon.

A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne.

La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par lequel l'ennemi pouvait se présenter.

Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27 octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble, personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement, commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois jours avant le commencement du mouvement du général Girard.

L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence. Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre, je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles occupaient par des troupes sous mes ordres.

Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche, furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre.

Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre, à peu de distance de Badajoz.

Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver.

A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à Merida, pendant le temps que durerait cette opération.

Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande distinction.

Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne, exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet, venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons. Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington.

On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes, auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille difficultés créées par la force des choses.

On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces arrangements furent exécutés.

L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre, il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus, le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila.

Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier.

Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque. J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.

Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées avec la quatrième division, et sa cavalerie.

Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1er au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.

La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense, était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois semaines de tranchée ouverte.

Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes, n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé, et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours de cette place.

Cet événement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'étaient pas réunies, et je ne pouvais pas aller chercher l'armée anglaise, appuyée à Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour être en mesure d'attaquer les Anglais si, après le siége, ils s'étaient portés sur la Tormès: mais je reçus, deux jours après, la nouvelle que les Anglais avaient repassé l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant cette opération, le corps de Hill, étant sorti de l'Alentejo, s'était présenté sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le maréchal Soult avait jeté les hauts cris et demandé du secours[1]; mais la réunion de l'armée anglaise sur la Coa m'avait rassuré sur les dangers de Badajoz, et ce blocus, simple démonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une fois Rodrigo pris, je crus devoir être très attentif à ce qui se passerait en Estramadure; car cette province devait, d'après les probabilités, devenir bientôt le théâtre des opérations des Anglais. En conséquence, dans les premiers jours de février, le détachement du général Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les première et quatrième divisions dans la vallée du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaçai également la sixième division à portée, dans des cantonnements sur le revers des montagnes à Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises sous les ordres du général Foy.

[Note 1: Pièces justificatives.]

J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la province d'Avila.

Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes après avoir soutenu un simulacre de siége.

A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus, parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand amour de la vérité.