Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 4

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Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies. Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté nécessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont été perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un long usage et peuvent être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des arts et métiers.

Je veux entrer ici dans quelques détails sur l'importance qu'il y aurait à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'armée, en temps de paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en résulteraient pour l'art de la guerre.

Quand la main-d'oeuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne coûte rien, il vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son exactitude et de son zèle à l'exécuter.

Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le travail dont ils seraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain, de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mêmes. Si un intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une division; si même un colonel avait eu la même idée pour tout son régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant prescrit une extraction du son, cette opération complique la fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim, parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent, soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de l'administration: la simplification, et, en temps de guerre même, la facilité de son service.

Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de distribution de pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration habile peut, jusqu'à un certain point, pourvoir à un service régulier; mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu, on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur subsistance assurée dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après, peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée. Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité suffisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos et séjour, on peut faire des fours et cuire du pain.

Dès ce moment, la nourriture d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe pas plus l'administration dans ses détails que chaque homme n'est occupé d'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de blé qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre défensive, il en serait de même. Dans une guerre d'invasion, chaque régiment recevrait journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait dans les greniers des habitants, le blé qui lui serait nécessaire.

Mais il faut que ce soit une habitude contractée et suivie pendant la paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher, autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vérité est surtout incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage.

L'armée, établie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays qu'elle occupait ne lui étaient pas dévolus. Chose vraiment bizarre que cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait déjà constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens! Après mille réclamations sans cesse renouvelées, on me donna, pour faire vivre, pourvoir à tous les besoins (sauf la solde) d'une armée de près de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle d'Avila, de Placencia, et l'entrée de cet horrible désert que présente l'Estramadure jusques et au delà de Truxillo, c'est-à-dire ce qui aurait été insuffisant pour une armée de quinze mille hommes; mais c'était une déception qui, pendant tout mon séjour en Espagne, ne s'est pas démentie un seul jour.

Au moment où j'exécutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui sauva Badajoz, l'armée comptait un grand nombre de malades, de convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant être sans embarras et rapide pour être sans danger, je laissai en Castille tout ce qui n'était pas en état de suivre, et je fis former un petit dépôt par chaque régiment pour réunir tout ce qui lui appartenait. Ces dépôts, organisés en divisions, furent mis sous l'autorité d'un officier supérieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais le profit n'en fut pas pour nous.

Je réclamai l'envoi de ces détachements pendant longtemps sans les obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le général Dorsenne, qui lui succéda, me les refusa de même, et en abusait de toutes les manières, pour les charger de toutes les corvées pénibles.

En général, l'esprit régnant en Espagne était destructeur des armées, et voici ce qui se passait constamment. Un détachement formé, ainsi que je viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats appartenant au corps de l'armée de Portugal, et destiné à la rejoindre, arrivait dans le nord de l'Espagne. Le général qui y commandait, sous le prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et passagèrement sous ses ordres, il l'accablait de détachements, de services et de corvées.

Ce corps, composé d'hommes pris au dépôt, commandé par des officiers fatigués et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui n'avait ni la capacité ni l'autorité d'un véritable chef, était bientôt désorganisé. Les régiments provisoires, n'ayant point d'administration, point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés, entraient à l'hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui régnait partout et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur était tombé.

L'état de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l'Empereur à ajouter à l'arrondissement de l'armée de Portugal la province de Tolède. Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. Il s'y trouvait de grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et en égard à la position de l'armée de Portugal, à la mission qu'elle avait à remplir, ces magasins étaient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux Anglais.

Joseph avait, il est vrai, d'étranges illusions; car il prétendait que nous seuls l'empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de l'armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour leurs travaux; mais il leur fut refusé d'y travailler, et on les renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du pays nécessaire à l'armée pour vivre, l'éloignement des grandes villes favorables aux grands établissements, enfin les souvenirs de ce qui m'avait si bien réussi en Dalmatie, me déterminèrent à la formation d'hôpitaux régimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et nulle part il n'y eut d'encombrement. Placé le plus près possible de leurs corps, ils reçurent tous les soins que comportaient les circonstances. Une exception cependant fut faite pour la première division occupant Truxillo. Cette division tout à fait en l'air devait être toujours prête à marcher et à se retirer, et le pays qu'elle occupait étant extraordinairement malsain, elle reçut l'ordre de diriger tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains du monde.

J'ordonnai, d'une manière réitérée, de faire dans tous les cantonnements des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de mettre, s'il le fallait, momentanément les soldats à la demi-ration, afin d'avoir quinze jours en biscuit. Dès ce moment, et constamment, cette réserve ne cessa d'être conservée ou remplacée, et l'armée fut toujours en état de se mouvoir au moins pendant quelques jours.

Sans cette précaution et sans l'obligation imposée aux soldats de se charger du transport, il eût été impossible de faire aucune opération, aucun rassemblement. Cette disposition était pénible; mais avec des soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout obtenir. Ils avaient expérience, zèle, et dévouement. Ils se prêtaient sans murmures à tout ce qui avait le caractère de l'utilité.

Au commencement d'août, l'armée anglaise repassa le Tage en presque totalité, et vint s'établir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna, ainsi que de Castaños, prirent poste à Cacerès pour observer la première division, occupant Truxillo.

L'armée anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada, ses avant-postes jusqu'à Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers bruits coururent alors: les uns annoncèrent qu'elle allait marcher sur Salamanque; d'autres, quelle allait faire le siége de Rodrigo; des approvisionnements de siége commencés donnèrent crédit à cette dernière nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir était d'aller au secours de l'armée du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un simple blocus, je devais préparer et combiner une manoeuvre pour la ravitailler. Mais alors le mouvement devait être subordonné à la réunion des approvisionnements que l'armée du nord de l'Espagne devait y faire conduire.

Dans tous les cas, des dispositions préliminaires à un mouvement étaient convenables. Je portai ma sixième division au col de Baños, afin de pouvoir déboucher dans le bassin de la Tormès. Je plaçai aussi la plus grande partie de ma cavalerie, avec le général Montbrun, sur ce point, en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamamès et sur Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette dernière ville.

J'envoyai un officier de confiance à Valladolid pour concerter avec le général Dorsenne le mouvement à opérer. Je donnai ordre au général Foy d'éloigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours, les troupes espagnoles qui étaient à sa portée, et, après les avoir intimidées et maltraitées, de rentrer à Truxillo et de se tenir prêt à repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant à toutes mes troupes, que je serrai sur la sixième division et Placencia, et j'allai établir mon quartier général, le 20 août, à Elvillor, village situé entre le col de Baños et Placencia.

Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la vallée du Tage mes troupes par quelques détachements de l'armée du Centre, afin de garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et il fallut, pour la conservation des villes, des hôpitaux et des magasins, affaiblir l'armée de Portugal des forces nécessaires à cet objet.

Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connaître que l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En conséquence, je devais attendre l'arrivée des troupes du général Dorsenne pour marcher, et la réunion de son convoi, le but de notre mouvement étant seulement de porter de grands approvisionnements dans cette place et de faire relever la garnison, composée de troupes appartenant à l'armée de Portugal, par des troupes de l'armée du nord de l'Espagne.

Je restai dans cette position pendant toute la première quinzaine de septembre. Informé de la marche du général Dorsenne avec son convoi escorté par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux; sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se présenter en face de l'armée anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant son arrivée à Rodrigo, je mis l'armée de Portugal en mouvement pour le soutenir. Toute l'armée se plaça entre le Tage et le col de Baños. La première division repassa le Tage et vint prendre position à Placencia, occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute l'armée déboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie et une division d'infanterie arrivèrent le 22 septembre à Tamamès, et, le même jour, l'armée du Nord et le convoi campèrent à Samoños. Je me concertai immédiatement avec le général Dorsenne. Il fut convenu que je me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, à Moras-Verdès pour couvrir le convoi contre une division anglaise placée dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le fallait, l'armée appuierait ce mouvement aussitôt que la communication avec Rodrigo serait établie.

Ce mouvement s'exécuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo, et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois à la garnison de Rodrigo, entra dans la place.

Ce ravitaillement, opéré en présence de l'armée anglaise, ne répondait guère aux espérances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient été faites de l'empêcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place.

Nous savions l'armée anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait sa position précise. Il était important de s'assurer si elle avait fait des approvisionnements pour le siége de Rodrigo. Je me décidai à exécuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au général Dorsenne d'envoyer le général Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie était restée en arrière et en échelons. Une seule division de l'armée du Nord, très-faible, forte de quatre mille hommes environ, commandée par le général Thiébaud, était entrée dans Rodrigo avec le convoi, et je demandai au général Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir.

Arrivés en face d'El-Bodon, nous vîmes sur la hauteur des troupes anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux brigades, et la cavalerie de sept à huit cents chevaux. Les deux brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prêter aucun appui. Comme la position des Anglais était très-dominante, je ne pouvais juger quelles forces ils avaient en arrière, et il était possible que ces premières troupes fussent soutenues par d'autres à peu de distance. Ne voulant pas risquer un engagement sérieux en la faisant attaquer par la seule division d'infanterie qui fût à portée. Je pris le parti de n'employer à cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si l'ennemi était en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne pouvait en résulter aucun inconvénient grave.

Le général Montbrun enleva cette position avec intrépidité, prit quatre pièces de canon à l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie anglaise reçut la cavalerie sans se déconcerter, fit un mouvement de quelques toises en avant, reprit ses pièces, et se mit en retraite. Je la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha à grands pas, mais sans se désunir, et deux fois repoussa des charges. Il est vrai qu'un pays assez difficile gênait les mouvements de notre cavalerie. Cette infanterie se dirigeait à tire-d'aile sur Fuenteguinaldo, où l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des retranchements construits d'avance.

Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la main, c'en était fait de l'armée anglaise. Elle n'était pas rassemblée, et Fuenteguinaldo, point de sa réunion, serait tombé en notre pouvoir. Je demandai au général Dorsenne de faire arriver la division Thiébaud en toute hâte; mais l'ordre, envoyé lentement, fut exécuté plus lentement encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant la nuit, n'arriva qu'à nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans le premier moment de confusion, le village où se trouvait le noeud des routes menant aux divers cantonnements de l'armée anglaise, et cette faible troupe même, arrivée avant la nuit, rendait sa position critique et sa réunion difficile. La division légère, commandée par le général Crawfort, placée sur la rive droite de l'Aguada, rassemblée à Martiago, isolée, tournée, enveloppée par l'armée française, eût été perdue, et il est impossible de calculer quelles eussent été les conséquences d'un pareil succès.

A l'instant où je fis demander la division Thiébaud, j'envoyai l'ordre à toute l'armée d'arriver à marche forcée, afin de me mettre à même de faire plus tard ce que les circonstances comporteraient. L'armée du Nord en fit autant, et, dans le courant de la journée du lendemain, je me trouvai à la tête de près de quarante mille hommes, à une portée de canon de l'armée anglaise; mais celle-ci n'avait pas perdu un moment pour se réunir, sinon en totalité, au moins en très-grande partie, et occupait des positions retranchées. J'étais bien tenté de profiter de la réunion des deux armées pour obtenir un succès sur l'armée anglaise, et je passai la journée à étudier sa position. Les attaques improvisées pendant les campagnes précédentes avaient assez mal réussi pour empêcher d'agir inconsidérément; mais une opposition formelle à une bataille de la part du général Dorsenne, qui n'était sous mes ordres qu'accidentellement et par sa volonté, rendait encore l'entreprise plus délicate: entreprise au surplus sans objet, car nous n'étions pas en mesure de profiter d'un succès et de suivre en Portugal l'armée anglaise battue: aussi dus-je enfin renoncer à l'idée de combattre.

L'armée du Nord se mit en marche avant le jour pour se rapprocher de Rodrigo, et je commençais à suivre le mouvement, quand j'appris que l'armée anglaise, dès le milieu de la nuit, avait décampé et opérait sa retraite par trois routes. J'arrêtai mes troupes et je me décidai à employer la journée à la reconduire jusqu'à la Coa. Je mis à sa poursuite le général Montbrun, soutenu par un corps d'infanterie appuyé de forces plus considérables, en suivant la route de Casillas de Florès, tandis que le général Wathier se dirigea, avec sa cavalerie et une division d'infanterie de l'armée du Nord, par Albergaria. A cinq heures du soir, on rencontra l'ennemi en force près d'Aldeaponte; là s'engagea un combat assez vif, qui se termina à notre avantage. Le général Montbrun, ayant quitté brusquement la route d'Alfaiates et marché sur Aldeaponte, l'ennemi, dans la nuit, repassa la Coa, tandis que le général Foy, que j'avais laissé sur les bords de l'Alagon, et auquel j'avais donné l'ordre de faire une diversion, opérait sa jonction avec nous en passant par le col de Peralès.

L'ennemi, dans ces différentes affaires, eut de cinq à six cents hommes hors de combat. Notre perte fut moindre de beaucoup. Rarement une armée a couru d'aussi grands risques que l'armée anglaise dans cette circonstance. Ce qui l'a sauvée, c'est, d'un côté, la pensée où j'étais qu'un général tel que le duc de Wellington ne ferait pas la faute de laisser son armée ainsi éparpillée à l'arrivée de l'armée française, dont il connaissait et voyait la marche: d'un autre côté, la division du commandement, qui fit arriver beaucoup trop tard la division Thiébaud, dans un moment où une heure faisait le destin de la journée et le sort de cette courte campagne. Notre attaque inopinée causa un tel désordre dans l'armée anglaise, que le premier aide de camp de Wellington, lord Manners, prit des escadrons français pour des troupes anglaises, et vint demander au général Dejean, qui les commandait, où était le duc de Wellington. Le général Dejean n'eut pas la présence d'esprit de le faire prisonnier, et l'avertit de sa méprise en lui répondant en fureur: «Que me voulez-vous?» Cet officier dut son salut à la vitesse de son cheval. Au milieu de cette confusion chez les Anglais, un autre aide de camp de Wellington, Gordon, officier investi de sa confiance, tué depuis à Waterloo, vint en parlementaire, sous un vain prétexte d'échange de quelques prisonniers. Ne voulant pas lui donner l'occasion de faire des rapports utiles à son générai, je le retins trois jours à mon quartier général. Nous trouvâmes, à portée de Rodrigo, de grands approvisionnements de gabions, fascines, saucissons, dont j'ordonnai la destruction.

Cette opération terminée, l'armée du Nord rentra à Salamanque et à Valladolid, et je retournai dans la vallée du Tage. J'occupai par ma plus forte division (la seconde, commandée par le général Clausel) la province d'Avila, qui me fournissait une grande partie de mes ressources. Cette province, bien administrée, devait pourvoir aux besoins de cette division et donner de grands secours à celles qui occupaient la vallée du Tage. La sixième division, commandée par le général Brenier, et ma cavalerie légère, furent chargées d'observer l'Alagon, et devaient se retirer, en cas d'attaque de l'ennemi, sur le Tietar.