Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
Part 3
Deux jours après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'armée étant sous Rodrigo, Masséna me remit le commandement. On vient de voir par combien de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on en était arrivé à la plus déplorable situation. Le pays était ruiné et par la guerre et par le pillage exercé par les chefs comme par les soldats. Des griefs privés sans nombre étaient ajoutés aux malheurs des temps et aux torts politiques qu'on avait à nous reprocher. Les Espagnols défendaient leur souverain, leurs lois, leur honneur, leur propriété, et vengeaient leurs injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous était hostile. D'un autre côté, l'armée française, accoutumée pendant si longtemps à la victoire, à la gloire, à l'éclat, à l'abondance des moyens, était bien déchue aux yeux du peuple et à ses propres yeux. Ses revers accumulés, ses désastres, n'étaient pas accompagnés de ces circonstances qui relèvent quelquefois le vaincu à la hauteur du vainqueur par l'éclat du courage et l'énergie de la résistance.
Un pays épuisé et dévasté, l'indiscipline dans les troupes, le mépris de l'autorité, un mécontentement universel, et un désir immodéré de rentrer en France de la part des généraux; une artillerie détruite en entier et dénuée de munitions; une cavalerie réduite à peu de chose et en mauvais état; l'infanterie diminuée de près de moitié: tels étaient tout à la fois le pays dans lequel je devais agir, et l'instrument dont il m'était donné de me servir.
L'armée anglaise, pendant son séjour dans les lignes de Torres-Vedras, s'était reposée, recrutée, et son moral avait beaucoup gagné. L'infanterie portugaise, combinée avec elle, organisée avec des cadres anglais, avait acquis la même valeur que l'infanterie anglaise. Cette armée, alors presque le double de celle qui lui était opposée, et dans les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le temps que j'ai commandé l'armée française, une supériorité numérique, sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matériels à discrétion.
Je ne puis me refuser à mettre ici en opposition la situation respective des deux armées, et à faire ressortir les facilités accordées à l'une, et les difficultés qui étaient le partage de l'autre.
L'armée anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours eu au moins une supériorité de dix mille hommes. En ce moment, elle était de vingt mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie: jamais l'armée de Portugal n'en a eu plus de trois mille. L'armée anglaise avait sa solde à jour; l'armée française ne recevait pas un sol. L'armée anglaise avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais n'a eu besoin de s'en procurer lui-même; l'armée française ne vivait que par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires, chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalière, et, de plus, ce qu'il fallait pour former une réserve. Dans d'autres circonstances, les soldats faisaient eux-mêmes la moisson, battaient le blé, allaient au moulin, etc. L'armée anglaise avait six mille mulets de transport pour ses seuls vivres; l'armée française n'avait d'autres moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps que j'ai commandé cette armée, elle ne s'est mise en opération qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze, dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. La cavalerie anglaise, couverte par les guérillas, n'avait aucun service d'avant-postes à faire; la cavalerie française en était écrasée. Les courriers, les officiers du général anglais, marchaient seuls et librement; il fallait des escortes de cinquante hommes à tous les nôtres, même pour communiquer entre les cantonnements d'un même régiment.
Le général anglais, ayant la faveur du pays et les guérillas à sa disposition, était informé promptement de tout ce qui se passait, tandis que nous ignorions tout; et sans doute il est arrivé plus d'une fois à Wellington de savoir plus tôt que moi ce qui s'était passé à deux lieues de mon quartier général. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose à faire qu'à marcher et à combattre; les soldats français avaient leurs facultés absorbées par d'autres devoirs, et les combats étaient la récompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le général anglais, commandant seul sur la frontière, libre de ses mouvements, disposait sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens puissants qui lui étaient confiés par son gouvernement: la régence portugaise, présidée par un de ses compatriotes, était à ses ordres; les ressources en hommes et en argent du Portugal étaient à sa disposition. Les armées espagnoles, quelque misérables qu'elles fussent, entraient dans son système d'opérations et concouraient au but qu'il se proposait d'atteindre.
Le général français, au contraire, ne commandait qu'une partie des troupes destinées à combattre l'armée anglaise. Obligé de concerter ses mouvements avec ses voisins, dont les sentiments étaient plutôt hostiles que bienveillants, il se trouvait dépendre de leurs caprices et de leur inimitié. Le roi, qui dormait tranquillement à Madrid, à l'ombre de nos baïonnettes, était en guerre ouverte avec les armées françaises. Loin de faciliter leurs opérations, il les contrariait sans cesse; il mettait obstacle à leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur étaient destinées.
J'estime l'armée anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie; c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus meurtrier. L'armée anglaise, si chère et si bien outillée, si redoutable quand rien ne lui manque, est une machine bien faite. Tant qu'elle est en bon état, quand rien n'est dérangé, elle remplit bien son objet, peut-être mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses soldats ne l'indique. Mais, que l'ordre soit détruit, elle se désorganise d'elle-même. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les soldats anglais avaient dû faire le métier que les soldats français ont fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats, l'armée anglaise eût cessé d'exister.
Honneur donc à ces soldats héroïques qui ont su résister à de si grandes difficultés, et qui n'exigeaient que deux conditions pour être toujours victorieux et l'objet de l'admiration du monde: avoir des chefs dignes de leur confiance, et ne pas être mis en présence d'obstacles supérieurs aux forces humaines!
C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je pris le commandement et que je commençai la campagne dont je vais raconter la conduite et les détails.
Je rentrai à Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes troupes, que j'établis dans un rayon de douze lieues. Je les étendis assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonçai que je prendrais les dispositions nécessaires pour pourvoir à leurs besoins. Je défendis, sous les peines les plus sévères, la moindre exaction: et, comme le langage le plus éloquent a toujours été l'exemple, j'exagérai pour moi-même la réserve de ma conduite, et au delà même des usages consacrés par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imaginé d'agir autrement. Je déclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui me serait fourni. Cette déclaration parut si extraordinaire, que les Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis jamais écarté de cette résolution pendant tout mon séjour en Espagne; mais je tolérai que les généraux en agissent autrement. Mon but, par cette sévérité personnelle, était de faire bien comprendre que je ne souffrirais pas de désordres proprement dits, et la levée illicite de contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volonté en faisant des actes de grande sévérité envers des officiers que, cependant, j'aimais beaucoup.
Je détruisis l'organisation des troupes en corps d'armée. Cette organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armées, est funeste pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le général en chef et les troupes, ralentit l'exécution des ordres généraux par la superfétation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amène en outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le dégoût universel, la passion du retour en France, en annonçant que tout officier, général ou supérieur, qui voudrait quitter l'armée, était libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation nécessaire. Un petit nombre de généraux profita de cette autorisation; les autres se piquèrent d'honneur, et leur caractère se trouva ainsi retrempé.
Je formai tous mes bataillons à un complet de sept cents hommes, et je renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de l'artillerie en deux classes: ce qui était disponible, et ce qui pourrait se refaire. La première partie me donna un escadron par régiment, c'est-à-dire, en tout, de quatorze à quinze cents chevaux. On eut un soin tout particulier des chevaux à refaire; et, en quinze jours, au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches à feu attelées. On vieux couvent de Salamanque, mis à l'abri d'un coup de main, devint un fort où furent placés en dépôt tous les embarras de l'armée, et des vivres de réserve. On répara et on arma de même les forts de Zamora et de Toro.
J'organisai l'armée en six divisions. Elles s'élevaient, après la réorganisation, au bout de quinze jours de commandement, à vingt-huit mille hommes. Je gardai avec moi le général Régnier, comme mon lieutenant, afin de lui donner, en cas de séparation, le commandement de la portion de l'armée avec laquelle je ne serais pas.
Le rôle qui m'était imposé était défensif. Je devais empêcher l'armée anglaise de pénétrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la Castille. Je n'avais pas les forces nécessaires pour combattre seul; mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'armée du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle d'attente, d'après cette donnée, devait être dans la vallée du Tage.
Au moment de la retraite de Masséna, Wellington avait détaché la division Hill au secours de Badajoz, que Soult assiégeait; mais, quand il arriva, Badajoz avait capitulé. Les Anglais résolurent alors de l'assiéger sans retard, et de profiter de l'état de désorganisation ou était l'armée française de Portugal pour reprendre cette place. En conséquence, après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'évacuation d'Almeida, et notre retour sur la Tormès, Wellington partit avec deux divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son armée sur la Coa.
Soult, pris au dépourvu, rassembla à la hâte tout ce qu'il put, et, avec dix-sept à dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord Beresford, qui commandait toutes les troupes opposées, prit position sur l'Albuhera pour couvrir le siége. Soult l'attaqua dans cette position. Ses troupes, formées en colonnes, firent plier la première ligne et occupèrent la sommité; mais, arrivées là, exposées à un feu vif, il fallait répondre à ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult, qui, cette fois, comme toujours, était de sa personne à plus d'une portée de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive fusillade, ne put leur ordonner de se déployer. Les généraux qui les commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes, les troupes plièrent, et la bataille fut perdue, quand évidemment, sous tout autre général, elle eût été gagnée. Soult m'écrivit pour me faire part de sa détresse et me demander du secours.
L'armée de Portugal n'avait pas encore achevé sa réorganisation, et l'Empereur, redoutant l'excès de mon zèle, m'avait donné l'ordre de ne faire aucun mouvement, à moins de pouvoir emmener soixante pièces de canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.
Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours. Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire des armes françaises. Mes intérêts d'amour-propre n'étant rien, comparés à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon mouvement.
Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de biscuit, et des munitions de guerre.
Le 5 juin, je me mis en marche à la tête de ma première division et de ma cavalerie légère. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres. J'arrivai le 5, et je débouchai le 6.
La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis poursuivre sur Alfaiatès. On s'empara de deux magasins de subsistances.
Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en passant par le col de Baños et Placencia. Le général Regnier, commandant mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait l'ordre de faire construire un pont à Almaroz, au moyen des bateaux attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et mon arrière-garde le 13. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne pouvaient pas arriver à temps pour mette obstacle à ma jonction avec l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid n'arrivèrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction était faite. Mon avant-garde arrivait à Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne avec toute mon armée.
Là, je trouvai Soult, qui, peu accoutumé à cette conduite de bon camarade, malheureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour oser tenter de résister, il leva le siége, et nous fîmes notre entrée dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eût eu à combattre, je ne doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges.
Cette levée du siége de Badajoz, obtenue dans des circonstances difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous convînmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur Campo-Maior. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence; mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient déjà.
Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens employés par l'administration, compléta dans un temps assez court l'approvisionnement de cette place.
J'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille: «Tu vas avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes précautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas! C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en avertis.»
Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place. Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je me dis: «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu, veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux.» Je lui répondis:
«Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie; mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l'armée du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance. Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé, approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent, à l'instant même je repasse le Tage: comptez sur la vérité de ma déclaration et sur ma résolution invariable.»
Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena seulement une brigade de cavalerie légère.
Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du nord de l'Espagne.
J'établis mon quartier général à Navalmoral, mauvais petit village de la vallée du Tage, à l'embranchement des routes qui de Placentia et de Truxillo vont à Madrid.
Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à Almaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre, embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout fut revêtu en maçonnerie, fraisé et palissadé. On entrait dans le réduit seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure, à ce point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en maçonnerie pour défendre le col de Miravete, par où il faut déboucher. Un premier; très-voisin du col, battait par son artillerie le seul passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une tour placée sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon.
J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dépasser le Tage.
J'occupai la vallée du Tage et la Verra de Placencia avec trois divisions. La deuxième division occupait la province d'Avila; la sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris l'entrée de la Sierra de Gata et le col de Baños. Ainsi, par ma droite, j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès, et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à Gallisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour qu'elles pussent bien vivre.
J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les moyens de passer cette rivière et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de ses rives.
Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à l'armée. Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied; des magasins, trouvés à Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens de monture. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins seraient répartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en disposer. L'idée des moulins portatifs me vint à l'esprit; et, aidé d'un excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du 50e régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point de départ les moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci:
1° Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat puisse les porter;
2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme;
3° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de quatre heures, aux besoins d'une compagnie.