Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 27

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«Ce plateau était inattaquable, occupé par de pareilles forces, couvert en partie et soutenu à droite par la hauteur d'Arapilès et à gauche par les troupes de la tête du bois et une batterie considérable. L'artillerie occupant ce plateau écrasa une première ligne qui se trouvait sous son feu; mais les trois divisions, au lieu de se placer comme je leur en avais donné l'ordre et de se concentrer, s'éparpillèrent, une d'elles descendit même du plateau sans motif ni raison. A l'instant où je m'en aperçus, je me mis en devoir de m'y rendre afin de rectifier tout ce que cette position avait de vicieux, et d'avoir une défensive aussi forte que possible et telle que le terrain la comportait; mais, à l'instant où je m'y rendais, je reçus les fatales blessures qui me mirent hors de combat: j'envoyai mes ordres, mais ils ne furent point ou furent mal exécutés. L'ennemi ne fit aucun mouvement offensif pendant trois quarts d'heure; mais, voyant enfin cette gauche toujours mal formée, l'armée française sans chef, ce qu'il ne pouvait ignorer, car, blessé dans un moment de tranquillité à deux cents toises de l'ennemi et dans un lieu où je m'étais tenu longtemps de préférence, parce qu'il me donnait la facilité de voir parfaitement tous les mouvements de l'armée anglaise, il n'est pas douteux que Wellington n'en ait été informé sur-le-champ; c'est cette double circonstance qui l'a décidé à attaquer; si je n'eusse pas été blessé, la gauche eût été formée en moins d'un quart d'heure, comme elle aurait dû l'être d'abord; jamais il n'aurait osé concevoir l'espérance de la forcer, et il est probable que dans la nuit il se serait retiré sur une position beaucoup plus forte en arrière de celle qu'il occupait. Je serais resté le 23 dans cette position, et, le 24, ayant reçu mes renforts, je me serais porté sur la route de Rodrigo pour le forcer à l'évacuer; alors de ses mouvements naissaient de nouvelles combinaisons, etc. En général, le système que j'avais pris avec l'armée anglaise, et qui me parait incontestablement le meilleur, était de ne jamais l'attaquer en position; mais d'être toujours formé et en mesure de le recevoir et de manoeuvrer de manière à le forcer à se mouvoir et à changer de position, parce que, connaissant par expérience la supériorité des troupes françaises sur les troupes anglaises dans l'exécution des grands mouvements, j'étais certain de trouver un jour ou l'autre l'occasion d'un beau succès en en écrasant une partie; et, afin de pouvoir la gêner dans ses opérations et être plus à même de maîtriser ses mouvements, j'avais toujours campé le plus près possible d'elle, en prenant une bonne position défensive et en cherchant toujours l'occasion, soit en position, soit en marche, de l'incommoder du feu de mon artillerie et de lui en faire sentir la supériorité.

«Monsieur le duc, cette lettre est bien longue; mais j'ai cru, dans une circonstance aussi importante pour moi, devoir ne négliger d'exposer aucune des raisons qui doivent me justifier dans l'esprit de l'Empereur. J'ose espérer qu'il sera convaincu, d'après le narré sincère et véritable des faits, que, loin de désobéir au roi, je n'ai fait que suivre littéralement les instructions qu'il m'a données et exécuter ses ordres, et que les dispositions que j'ai prises ont été commandées par les calculs de la raison; enfin, que, si les résultats ont été contraires à la gloire de ses armes, la cause en est dans la double fatalité qui, d'un coté, a empêché de me parvenir les lettres par lesquelles le roi me faisait connaître son changement, ainsi que les nouvelles dispositions qu'il avait prises pour venir à mon secours, et, de l'autre, m'a enlevé au commandement de l'armée au moment où j'y étais le plus nécessaire.»

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OBSERVATIONS

Les explications précédentes font connaître d'une manière satisfaisante tous les malheurs de cette triste campagne; il ne manquait plus qu'une chose pour compléter les étranges aberrations de Napoléon, c'était de faire peser sur moi la responsabilité d'un mouvement que je n'avais exécuté que malgré moi et comme l'accomplissement d'un devoir impérieux d'obéissance, et c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver.

Les ordres impératifs sont du mois de février, et n'ont pu être exécutés qu'à la fin du mois de mars.

A la fin de ce mois, ils me sont réitérés verbalement par le colonel Jardet, mon aide de camp, que Napoléon me renvoie, et qui me rejoint le 25. Le 28, j'entre en campagne, ignorant encore l'investissement de Badajoz. Le 4 avril, le prince de Neufchâtel m'écrit que l'Empereur me laisse carte blanche, mais cette dépêche ne me parvient qu'après la moitié du mois de mai.

Maintenant Napoléon, 10 avril, blâme l'opération exécutée, et dit que, puisque le feu était à la maison, il fallait marcher par Almaraz; mais c'est ce que je m'étais tué de lui représenter; c'est ce qu'il a blâmé si directement et qu'il oublie; car si, six semaines plus tôt, le feu n'était pas à la maison, il était facile de reconnaître qu'il y serait mis bientôt, et alors il était sage de rester à portée pour pouvoir l'éteindre; il ne veut pas se rappeler que l'armée n'avait aucune mobilité et ne pouvait pas faire le moindre mouvement sans l'avoir préparé longtemps d'avance.

Au surplus, au milieu de ses reproches, de ses blâmes et de son humeur, il cherche une justification personnelle, et il prouve ainsi qu'il reconnaît ses torts, en disant que les instructions étaient données à trois cents lieues de distance, ce qui faisait croire sans doute, qu'à ses yeux elles n'étaient pas impératives. Mais alors il ne fallait pas les libeller d'une manière si précise; il fallait comprendre les raisons absolues qui m'avaient obligé à adopter un système purement défensif, en liaison et en combinaison constante avec le Midi, seul système qui put remplir le triple objet de réunir promptement les troupes nécessaires pour livrer bataille, de vivre en repos, mais d'être toujours prêt à agir jusqu'à la récolte, en conservant précieusement les vivres économisés pour les mouvements qui deviendraient nécessaires.

Je le répète, si j'eusse gardé cette position, Wellington n'aurait rien osé entreprendre. Mais, du moment où le système d'une offensive impuissante a prévalu, il a pu agir avec sécurité, et un secours direct qui fut parti des bords de l'Agunda le 1er avril pour Badajoz, au moment où j'ai appris le commencement du siège, n'aurait rien produit d'utile, car je ne pouvais pas arriver à temps, puisque, dans la nuit du 6 au 7, la ville a été emportée, et la défense a été si courte, que le maréchal Soult, qui avait préparé les moyens de secours dont il pouvait disposer, et n'était occupé que de ce soin, n'est arrivé avec ses troupes en face des Anglais, à Almendralejo, à deux marches de Badajoz, que le 8, c'est-à-dire deux jours après la reddition.

La fin de la lettre du prince de Neufchâtel pourrait peut-être faire supposer que Napoléon attribuait à l'humeur la conduite que j'ai tenue; s'il en était ainsi, il aurait été dans une grande erreur: car, assurément, il n'y a eu d'autres mobiles dans ma conduite que de la soumission; et cette soumission était d'autant plus méritoire, que j'en connaissais d'avance les funestes effets.

L'examen des lettres du général Caffarelli, des 14, 20, 26 juin, et 11 juillet; celles du maréchal Jourdan et du roi d'Espagne terminent les commentaires.

Par les premières, on voit d'abord la ferme résolution du général Caffarelli d'envoyer à mon secours. On doit la croire sincère au moins; mais cette intention se modifie bientôt. Les seuls mouvements des guérillas, exécutés dans le but de faire une diversion, l'effrayent. Il exagère les dangers, et bientôt, en homme faible, il perd la tête et oublie son premier devoir, celui dont l'exécution touchait de si près au salut de l'Espagne, et il reste absorbé par des intérêts misérables et devant des dangers de nulle gravité. En définitive, l'armée de Portugal reçoit l'assurance que l'armée du Nord ne lui apportera aucun secours de quelque importance.

La correspondance du roi est, en général, raisonnable, et il donne des ordres à chacun de me secourir suivant l'occurrence; mais ceux adressés au général Caffarelli ne produisent aucun effet sur l'esprit de celui-ci. Ceux envoyés au maréchal Soult n'ont pas été dans le cas d'être exécutés. Cependant le roi a eu plusieurs torts, des torts tels, qu'ils ont amené la catastrophe: d'abord, de ne pas penser plus tôt au secours qu'il pouvait m'apporter, même hypothétiquement, de ne pas le préparer et de ne m'en avoir pas informé, non plus que du parti qu'il prendrait si les circonstances l'y forçaient; au contraire, il s'est prononcé d'une manière tout opposée, et il m'a annoncé formellement, sans équivoque, que le maréchal Suchet, n'obtempérant pas à ses demandes, il ne pourrait rien faire par ses propres moyens. La lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, est explicite: elle ne laisse aucun doute et aucune espérance; elle me provoque même, d'une manière réitérée, à livrer bataille sans retard. C'est la réception de cette lettre, celle des dernières du général Caffarelli et la certitude qu'Astorga achèverait la consommation de ses vivres avec la fin du mois, et la crainte de voir arriver le général Hill se réunir à Wellington, qui m'ont décidé à prendre l'offensive. D'après mes données, cette résolution était opportune et bien calculée, malgré la disproportion des forces; mais il se trouve qu'après m'avoir parlé d'une manière si claire, le roi change d'avis sans _m'en prévenir_. C'est le jour même où il part de Madrid qu'il m'annonce son mouvement. Évidemment, il a dû le préparer pendant huit ou dix jours au moins, et il m'en a fait un mystère. S'il m'avait seulement parlé de la possibilité d'un secours, assurément je l'aurais attendu; et, sans même le promettre d'une manière absolue, il ont pu me le laisser espérer. Au moment de son entrée en campagne, j'aurais passé le Duero de manière à le couvrir quand il déboucherait dans les plaines de la Vieille-Castille. Alors il pouvait venir me joindre sans éprouver aucun danger; et nous eussions combiné nos mouvements de manière à combattre avec avantage l'armée anglaise si elle avait osé nous attendre.

Ainsi on ne peut expliquer la conduite du roi. Sa lettre du 21 ne dit pas qu'il m'ait envoyé l'avis de ses préparatifs; c'est donc sans transition, et vingt jours après m'avoir fait connaître officiellement, par la lettre du 30 juin, du maréchal Jourdan, que je n'aurais aucun secours à espérer, qu'il entre en campagne. Jamais, depuis qu'il existe des armées, on n'a combiné de mouvements de cette manière, et cette lettre du 21 et la nouvelle du mouvement du roi ne me sont parvenues que le 25, le lendemain de la bataille.

Assurément ce n'est pas moi qui suis coupable du résultat. C'est aux auteurs de cette confusion à en porter la responsabilité.

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Après ce qui précède, il est sans doute superflu de répondre à l'interrogatoire que renferme la lettre du 14 novembre 1812, et aux questions dont il se compose. Cependant je le ferai d'une manière concise en forme de résumé.

1° J'ai rendu compte itérativement au roi de tous mes mouvements. Si toutes mes lettres ne lui sont pas parvenues, cela tient à l'état où était l'Espagne. Il a su par ma lettre du 14, dont il m'accuse réception par sa lettre du 18, ma retraite sur le Duero. Je l'ai accablé de demandes de secours, et la lettre du maréchal Jourdan du 30 prouve qu'il les a toutes refusées.

2° J'ai expliqué en détail les motifs qui m'ont décidé à prendre l'offensive; il serait superflu de revenir à cette question. Cette résolution était commandée par la raison, par les calculs les plus simples, et ce n'est pas de mon fait si j'étais placé dans les conditions fâcheuses qui m'imposaient cette obligation.

3° J'ai livré bataille parce que j'ai été attaqué. L'ensemble de mes mouvements prouve que je voulais, s'il était possible, forcer par des manoeuvres les Anglais à la retraite, et ne combattre que dans des circonstances très-favorables.

4° Je n'ai connu l'envoi d'aucun secours d'une manière certaine, et j'étais autorisé à croire qu'il ne m'en arriverait aucun.

LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.

FIN DU TOME QUATRIÈME.