Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 22

Chapter 223,929 wordsPublic domain

«On peut cependant compter que, selon l'usage établi à l'armée de Portugal, les soldais ont une réserve de quinze jours de vivres qu'ils portent dans leurs sacs. Mais cet approvisionnement vient d'être consommé pendant le mouvement que je viens d'exécuter, et il faudra du temps et de nouveaux efforts pour pouvoir le reformer.

«Votre Majesté désire connaître où en est la solde de l'armée. Les six premières divisions sont alignées au mois de juin 1811, et il leur est dû dix mois de solde; la septième au mois de septembre, ainsi il lui est dû huit mois; la huitième division au mois d'octobre 1810, ainsi il lui est dû dix-huit mois. Ce seul exposé suffit pour faire connaître à Votre Majesté dans quelle misère est l'armée.

LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT

«Vitoria, le 21 avril 1812.

«Mon cher maréchal, je ne reçois qu'aujourd'hui la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire de la _Caritas_ le 6 février.

«Je dois lui répéter ce que je lui ai déjà annoncé le 11 de ce mois, qu'il m'est impossible d'envoyer il Valladolid une de mes divisions comme elle le désire, que les troupes qui me sont annoncées depuis deux mois ne sont pas arrivées, et que, partout où mes garnisons sont établies, elles n'y sont que trop faiblement.

«Je vais redoubler d'efforts, monsieur le maréchal, pour vous renvoyer vos deux régiments de marche qui gardent encore les communications d'Irun à Vitoria, et je n'estimerai heureux de pouvoir y réussir.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 1er mai 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai reçu en même temps vos lettres des 16 et 21 avril. Le mouvement que vous avez fait n'ayant pas eu l'effet qu'on espérait, et ne pouvant pas rendre toute votre armée disponible en ordonnant au général Dorsenne de remplacer vos troupes en Castille, j'approuve fort la proposition que vous faites de vous rendre avec quatre divisions dans la vallée du Tage pour opérer, par l'Estramadure, en faveur de l'Andalousie. Je vous engage à hâter ce mouvement le plus que vous pourrez.

«M. le maréchal Jourdan vous écrit en détail sur les moyens que l'on peut tirer de Madrid et mettre à la disposition des troupes qui doivent agir dans l'Estramadure pour se porter au secours de l'Andalousie.

«Je fais écrire au général Dorsenne, mais je ne pense pas qu'il envoie aucunes troupes pour remplacer les vôtres.

«Je reçois l'avis qu'un régiment de l'armée d'Aragon est arrivé à Cuença pour assurer la communication avec Madrid. L'arrivée de ce régiment donne la possibilité de faire occuper par les troupes de l'armée du Centre les postes et forts sur le Tage, et de rendre ainsi disponible la division Foy. Une brigade de cavalerie de l'armée du Centre reçoit l'ordre de se porter dans la vallée du Tage, où elle sera à vos ordres. Je n'ai point encore avis du départ de Valence de la division que j'ai demandée; elle sera aussi employée à secourir l'armée du Midi.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Salamanque, le 2 mai 1812.

«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 16 avril. _Il est dur d'être accablé des reproches les plus amers_ sans les avoir _mérités_. Vos instructions du 18 et du 21 février sont _rédigées d'une manière si impérative, qu'elles suffiraient_ pour faire _condamner_ devant un _tribunal un général_ qui ne s'y serait pas _conformé_. Elles consacraient formellement le cas où l'ennemi serait en possession _de l'initiative; elles disaient même: «Si lord Wellington marche avec toutes ses troupes sur Badajoz, laissez-le aller, rassemblez votre armée, et il reviendra bien vite.»_ C'est précisément ce que j'ai fait: toutes les raisons qui établissent que les divisions auraient dû rester sur le Tage, je les ai senties, et elles sont toutes consignées dans les lettres que je vous ai écrites: c'est donc par pure obéissance que je les ai rappelées.

«Je ne puis donc être responsable du mauvais effet qui en est résulté. J'ai mis mes troupes en mouvement pour Rodrigo aussitôt que j'ai pu avoir des subsistances pour exécuter cette opération. J'ignore par quelle magie on aurait pu la commencer plus tôt sans laisser hommes et chevaux sur la route.

«Ayant une fois renoncé à la marche sur le Tage, je ne pouvais y revenir brusquement, attendu qu'au même instant j'avais rappelé les officiers que j'avais envoyés à Madrid avec des fonds pour presser l'envoi des subsistances sur Almaraz, et qu'alors tous les envois avaient complètement cessé. Avec quinze jours de vivres, j'aurais passé le Tage; mais comment subsister ensuite avec les moyens du pays compris entre le Tage et la Guadiana, le désert le plus affreux qui existe, et en présence de l'ennemi? La destruction de l'armée en aurait été la conséquence nécessaire. Il n'y avait que des envois prompts de Madrid qui pussent pourvoir aux besoins de l'armée, et je ne pouvais y compter, car je n'ai trouvé dans cette ville ni secours, ni force, ni volonté. A l'époque où nous sommes, on ne peut pas faire un mouvement sur cette frontière sans l'avoir préparé un mois d'avance, et, après que ce mouvement a été exécuté, l'armée est incapable pendant longtemps de se mouvoir de nouveau. Je crois l'avoir dit plus d'une fois, l'Empereur n'a point d'armée ici; car, quoiqu'il ait de braves soldats, ils ne peuvent ni se mouvoir ni se tenir réunis, faute de moyens de transport et de magasins. Vous me dites que j'ai annulé l'armée au commencement de la campagne; ce qui annule l'armée, c'est l'absence totale de moyens et le refus que l'Empereur a toujours fait de lui en accorder, tandis qu'il est assez connu que l'ennemi en a surabondance. On ne peut former des magasins qu'avec de l'argent, et l'Empereur n'a jamais voulu en donner. On nous a même enlevé les moyens de transport qui nous avaient été accordés, au moment où ils nous étaient le plus nécessaires. Permettez-moi de le dire: il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une armée ait été laissée dans un pareil abandon; peut-être même suis-je autorisé à dire que, sans ma sollicitude et mes soins de tous les instants, il serait déjà arrivé de grands malheurs. L'Empereur voit toujours, dans son armée de Portugal, une armée nombreuse, une armée reposée et disponible; mais il oublie que quatorze à quinze mille hommes sont indispensables pour l'occupation du pays, ce qui réduit d'autant la force pour combattre; que, comme nulle part un ordre, une simple lettre, ne peuvent être portés que par cent cinquante ou deux cents hommes, et qu'on n'obtient pas une seule ration sans l'action immédiate d'une force imposante, la totalité des troupes se trouve continuellement en mouvement, et elles se fatiguent réellement plus qu'elles ne le feraient en campagne, quoiqu'elles paraissent tranquilles dans leurs cantonnements. Il n'y a jamais eu dans ma conduite ni tâtonnement ni fluctuation, mais bien le sentiment de la faiblesse de mes moyens jusqu'à la récolte, et la conviction de la nécessité de se contenter de chercher à arrêter l'ennemi dans ses opérations, ne pouvant le maîtriser. Je le répète, jusqu'à la récolte, il n'y a que de l'argent qui puisse rendre à l'armée quelque mobilité. Il semblerait que Sa Majesté ignore la situation présente de l'Espagne, celle de son armée de Portugal, le nombre et les forces toujours croissantes des guérillas, et les difficultés épouvantables que présente ici le plus léger mouvement exécuté en corps d'armée. Je supplie Votre Altesse de m'expliquer pourquoi, dans un pareil ordre de choses, les ordres sont si précis et si impératifs, si ce n'est pour qu'on les suive. En faisant ce que l'Empereur trouve aujourd'hui que j'aurais dû faire, il est possible que je n'eusse pas réussi à sauver Badajoz. Dans ce cas, de quel poids ne seraient pas contre moi les reproches de l'Empereur et quelle responsabilité n'aurais-je pas encourue? Ce n'est pas que je redoute la responsabilité, je me sens au contraire toute la force de la supporter; mais il faut qu'après m'avoir donné des moyens proportionnés aux besoins de l'armée, on me laisse quelque latitude dans le mode de leur emploi.

«L'Empereur me compte, comme étant destinées à combattre l'armée anglaise, deux divisions de l'armée du Nord, sa cavalerie et une partie de son artillerie. J'ai demandé il y a six à sept semaines au général Dorsenne de faire relever dans quelques postes les troupes que je me proposais de conduire en Portugal. Non-seulement il n'a relevé aucun de mes postes, mais même il ne m'a pas encore envoyé deux des trois régiments de marche qu'il avait à moi; il m'a, de plus, déclaré qu'il lui était absolument impossible de me promettre aucun secours pour l'avenir. Ainsi, si l'armée marche aux Anglais, il faut, pour qu'elle soit en situation de combattre, qu'elle évacue tout le pays et porte la confusion à son comble, et, si elle ne prend pas cette mesure, elle se trouve très-inférieure en nombre. D'après cela, Sa Majesté peut apprécier ma position.

« Je ne pense pas que personne ait plus de patriotisme que moi, plus d'attachement pour l'Empereur et mette à un plus haut prix la gloire de ses armes. Ainsi donc Sa Majesté peut être assurée du zèle avec lequel je seconderai le roi d'Espagne. Mais je prends acte ici que je ne puis être responsable de ses dispositions, et l'Empereur trouvera sans doute juste ma réserve lorsqu'il calculera les conséquences qui peuvent résulter de la disposition que vient de prendre le roi pour conduire trois divisions de l'armée de Portugal sur Séville par la Manche. »

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

Madrid, le 4 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai sous les yeux votre lettre du 27 avril à M. le maréchal Jourdan, et je reçois en même temps celle du major général du 16, qui me donne connaissance des lettres qu'il vous a adressées le 12 mars et le 16 avril. Je sais par un aide de camp du duc de Dalmatie que ce maréchal était le 27 avril à Séville, et qu'il avait réuni une grande partie de ses forces, conservant toutefois le blocus de l'île de Léon, Grenade, Malaga, etc ... et ayant sa droite à Anduxera et sa gauche à l'île de Léon. Il n'avait pas encore reçu l'avis des dispositions de l'Empereur qui me confient le commandement de ses armées. Le maréchal Suchet n'avait pas envoyé la division que je lui avais fait demander.

«Dans cet état de choses, je ne pense pas qu'il y ait autre chose à faire aujourd'hui que ce qu'il eût été à désirer que l'on eût fait avant la reddition de Badajoz. Je pense que les instructions de l'Empereur du 12 mars sont encore applicables, et qu'il faut faire, pour la conservation de l'Andalousie, ce qu'elles prescrivaient pour Badajoz.

«Il est de fait que l'ennemi n'a fait aucune démonstration sur Lugar-Nuevo, et je crois que lord Wellington est effectivement en Portugal avec quatre ou cinq divisions, comme vous le pensez vous-même. Dans cette hypothèse, monsieur le maréchal, vous devez le contenir et l'occuper assez par des démonstrations et des mouvements offensifs sur l'Aguada pour l'empêcher de se porter en Andalousie. Dans le cas où il ne serait plus devant vous et qu'il porterait ses divisions sur la rive gauche du Tage, vous vous porteriez à votre tour dans la vallée du Tage, afin de passer ce fleuve à Almaraz, et marcher avec toutes les forces disponibles, au secours de l'Andalousie.

«On continue à envoyer des subsistances à Lugar-Nuevo; mais vous connaissez leur rareté. N'oubliez pas que le blé que vous devez faire prendre à Ségovie, si votre mouvement se fait bientôt sur Lugar-Nuevo, est destiné à l'approvisionnement des forts de Miravete, et qu'il ne pourrait pas être remplacé jusqu'à la récolte.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL DE MARMONT.

«Madrid, le 7 mai 1812.

«Monsieur le duc, j'ai reçu votre lettre du 5 mai par laquelle vous me prévenez que lord Wellington se trouve avec cinq divisions sur la Coa.

«Je donne ordre au duc de Dalmatie de détacher le général Drouet avec le tiers de l'armée du Midi; sa tâche sera d'observer les mouvements du corps du général Hill, de l'arrêter sur la rive gauche du Tage, et de passer ce fleuve à Almaraz si les troupes anglaises passaient sur la rive droite; il se tiendra en communication avec le général chargé de défendre Almaraz, Talavera, etc.

«J'ai chargé le général d'Armagnac, de ce commandement. Il fera occuper les forts du Tage et rendra ainsi disponible la division Foy. Je dois toutefois vous faire observer, monsieur le maréchal, que les forces que commande le général d'Armagnac se réduisent à trois bataillons et à six cents chevaux. Vous pouvez apprécier le genre de résistance qu'il peut opposer à l'ennemi, s'il était attaqué, chose qui n'est pas impossible. Si l'ennemi n'est pas en état d'entreprendre une opération générale avant la récolte, il pourrait profiter de ce temps pour se porter rapidement par Placencia sur Lugar-Nuevo, l'enlever, occuper ce point, s'y fortifier et couper ainsi toute communication avec nos armées. Il pourrait alors se livrer aux opérations de la campagne prochaine avec beaucoup de facilité, soit qu'il se portai au Nord ou au Midi. Vous devez donc donner ordre au général Foy de faire observer constamment la communication de Placencia et de se tenir toujours en mesure de couvrir les forts du Tage, dont vous devez mieux sentir que personne l'importance, à moins que les mouvements de l'ennemi ne soient totalement prononcés et que vous n'ayez plus aucun doute sur leur objet. Je n'ai pas besoin de vous répéter que les blés et biscuits de Ségovie sont destinés à l'approvisionnement des forts du Tage. Je les fais enlever; ainsi vous n'avez pas besoin de vous en occuper.

«J'écris et je fais écrire de nouveau au général Dorsenne pour qu'il exécute les dispositions prescrites par les ordres de l'Empereur dans le cas où vous seriez attaqué. Mettez-vous aussi en communication avec lui sur cet article.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 13 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, le courrier arrive, et j'apprends que M. Grandsigne, colonel, chargé des dépêches de Votre Excellence, a été attaqué entre Celada et Burgos. Son escorte, forte de cent vingt hommes d'infanterie et cinquante hussards, s'est trouvée entourée par toute la bande du curé, au nombre de seize cents hommes; elle s'est vaillamment défendue, M. Grandsigne, laissé pour mort au milieu d'une charge, a été dépouillé en un instant, on l'a transporté à Celada où il a expiré, le 10, lendemain de l'attaque. Tous les paquets dont il était chargé et l'estafette sont perdus; la malle a été sauvée. Nous avons perdu deux officiers, vingt-quatre hussards et deux soldats du 123e régiment tués, et trente-sept chevaux. Le capitaine d'infanterie a si bien manoeuvré et a fait si bonne contenance, qu'il a rallié les hussards et est entré à Celada sans être entamé.

«Il se trouve dans les environs de Burgos plus de dix mille brigands, je n'ai de disponibles que seize cents hommes et quatre cents chevaux, que j'envoie manoeuvrer sur les flancs de la route pour rouvrir les communications et éloigner les bandes.

«Je trouve toutes les troupes dispersées. J'attends le général Vandermaesen et le général Palombini, et j'ignore où ils sont. Je pense cependant que le premier rentrera bientôt.

«J'ai dû retenir le 13 le convoi de fonds et arrêter le régiment de marche, ils auraient été trop compromis.--Le 15, le convoi de fonds est en marche; il arrive dans trois jours. Je le ferai partir lorsqu'il y aura sûreté, et que j'aurai assez de monde pour l'escorter; mais je prie Votre Excellence d'envoyer au-devant d'eux jusqu'à Villa-Rodrigo. J'aurai soin de l'en prévenir.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 20 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai été indirectement informé que, lors de la dernière prise de Gijon par le général Bonnet, ce général y avait saisi des papiers très-importants et notamment des plans par l'Angleterre, contenant les opérations de cette campagne, et celles que l'armée anglaise devait faire contre l'arrondissement de l'armée du Nord.

«Dans en moment, toutes les bandes sont en mouvement, et je ne puis concevoir quel est le but de toutes les marches et contre-marches qu'elles opèrent.

«Les communications sont pour ainsi dire interrompues, et Votre Excellence sait que je n'ai point de troupes disponibles. Les papiers que le général Bonnet avait saisis furent envoyés par duplicata à M. le général Dorsenne; mais celui-ci ne les a pas reçus, ou bien il est parti sans me les remettre et même sans m'en parler. Il est vrai qu'il était extrêmement malade et peu en état de s'occuper de choses sérieuses.

«Je dois penser que Votre Excellence a connaissance de ces papiers, et je la prie instamment de vouloir bien m'en envoyer une copie chiffrée par duplicata.

«J'ai une si grande étendue de côtes à garder et si peu de moyens pour empêcher un débarquement, que je suis forcé de prendre toutes les précautions possibles pour me mettre à l'abri d'un événement.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 23 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, votre aide de camp m'a remisée matin vos lettres des 18 et 20 mai, et M. le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre du 19 de ce mois.

«J'ai envoyé à Talavera le général d'Armagnac dans un moment où vous m'annonciez que toute l'armée anglaise s'était portée au nord du Tage, et vous me préveniez que vous seriez sans doute obligé de rappeler la division Foy pour la réunir au gros de l'armée, et il ne s'agissait donc pas alors de faire relever la garnison des forts; mais il fallait encore des troupes pour appuyer ces garnisons et un général pour les commander. J'ai donc envoyé le général d'Armagnac avec trois bataillons, deux régiments de cavalerie, des sapeurs, des canonniers, des officiers d'état-major et des administrateurs.

«J'ai envoyé deux convois de subsistances dans la vallée du Tage, avec les chevaux d'artillerie de ma garde. J'ai épuisé les magasins de Madrid; le départ de ces convois a fait hausser considérablement le prix du blé dans ma capitale, et j'ai la douleur d'apprendre tous les jours qu'un grand nombre d'individus meurent de faim dans les rues. J'ai donc du mettre une grande importance à la conservation de ces denrées, et je les ai mises sous la surveillance du général qui était destiné à rester dans la vallée du Tage, et non pas sous la surveillance du général Foy, qui pouvait d'un instant à l'autre recevoir de vous l'ordre de se porter partout ailleurs. Ces subsistances ont toujours été destinées à la nourriture des troupes qui seraient appelées à opérer en Estramadure, et non à nourrir la garnison de Talavera. Si M. le général d'Aultarme a écrit le contraire à M. le général d'Armagnac, il a eu très-grand tort, et, si M» le général d'Armagnac a destiné une partie des convois à cet usage, il est très-répréhensible. Je vais me faire rendre compte de ce qui a été fait à cet égard. Mais M. le général d'Armagnac, M. le général Foy, et vous, monsieur le maréchal, vous auriez dû connaître mes intentions sur la destination de ces convois par les lettres de M. le maréchal Jourdan, qui ne laissent aucun doute à ce sujet, et on n'aurait pas du s'arrêter à une lettre du général d'Aultarme, écrite trop légèrement.

«Le premier convoi a été déchargé à Talavera, non pas pour nourrir la garnison de cette place, mais pour faire revenir plus promptement à Madrid les moyens de transport, afin de faire partir sans délai un second convoi. Je n'ai pas cru qu'il fût absolument impassible de faire porter peu à peu les subsistances de Talavera à Lugar-Nuevo. L'essentiel était d'en envoyer promptement.

«M. le général d'Armagnac et le général Foy ne se sont pas entendus. J'ai donc dû prendre un parti; il fallait donner l'administration à l'un ou à l'autre: il m'a paru plus raisonnable de la confier à celui des deux qui est destiné à rester constamment dans la vallée du Tage et à garder les forts qu'à celui qui, d'un instant à l'autre, pouvait recevoir une nouvelle destination. Vous dites à cela que, si le général d'Armagnac est chargé de l'administration, la division Foy mourra de faim: M. le général d'Armagnac en dit autant du général Foy. Je n'ai dû croire ni l'un ni l'autre, et j'ai dû faire ce qui m'a paru le plus convenable, surtout ayant la ferme volonté d'exiger de M. le général d'Armagnac qu'il remplisse mes intentions à l'égard de la division Foy. Je n'ai jamais pensé que cet arrangement pût faire retirer de la vallée du Tage la division Foy, tant que sa présence y sera nécessaire, comme vous semblez le supposer dans vos lettres.

«Cependant, monsieur le maréchal, si vous pensez que cette disposition peut contrarier vos opérations, je rappellerai le général d'Armagnac à Tolède avec l'infanterie de l'armée du Centre, et nous continuerons à faire garder les forts par vos troupes; cela me convient d'autant plus, que, n'ayant aucun secours à attendre du maréchal Suchet, qui ne peut même faire occuper la province de Cuença, je n'ai pas des troupes pour couvrir Madrid et faire ramasser, à l'époque de la récolte, les grains des provinces environnantes; mais, si vous persistez à croire que la présence des troupes du général d'Armagnac est nécessaire dans la vallée du Tage, ce général restera gouverneur de l'arrondissement de Talavera; faites-moi donc promptement connaître votre opinion.

«M. le maréchal Jourdan vous a prévenu que j'ai donné à M. le général Treillard le commandement de la cavalerie de l'armée du Centre, qui est dans la vallée du Tage. Si vous opérez en Estramadure, ce général sera sous vos ordres; mais, si les circonstances vous rappellent dans le Nord, le général Treillard ne suivra pas votre mouvement; vous avez aussi été prévenu qu'à votre arrivée dans la vallée du Tage le général d'Armagnac doit prendre vos ordres.

«Au surplus, cette lettre est peut-être inutile dans le moment actuel; car, si l'ennemi s'est emparé des forts du pont du Tage, je devrai faire d'autres dispositions; mais j'ai voulu entrer dans tous ces détails pour vous prouver que, bien loin d'avoir voulu entraver vos opérations, j'ai fait pour votre armée plus que je ne pouvais faire.

«Je pense, monsieur le maréchal, qu'au premier avis du général Foy vous aurez fait soutenir sa division par la division Clausel, et que vous vous serez porté vous-même dans la vallée du Tage, à moins que vous n'ayez la certitude que le gros de l'armée est devant vous. Je n'ai point reçu de nouvelles du général Foy depuis ses trois lettres du 19, dont M. le maréchal Jourdan vous a envoyé des copies.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

«Salamanque, le 24 mai 1812.

«Sire, je reçois la lettre du 17 et du 18 de ce mois; Sire, Votre Majesté avait daigné m'ordonner, _il y a six mois, époque à laquelle j'ai quitté la vallée du Tage, de former un grand dépôt de vivres à Lugar-Nuevo_. Je n'aurais pas été dans l'obligation d'envoyer des troupes dans la province de Ségovie pour y réunir des vivres, pour les mettre _en état de passer dans la vallée du Tage_. Ainsi ce qu'il peut y avoir d'irrégulier dans cette disposition est plus que légitimé par _l'urgence de nos besoins_.

«La conduite du colonel du 50e régiment est condamnable pour avoir demandé des rations plus fortes que celles qui sont déterminées, et je le punirai en conséquence; _mais, certes, il ne l'est pas pour avoir employé les moyens de rigueur_, attendu que ce sont les seuls qui donnent des résultats, et qu'il serait méprisable et coupable envers l'Empereur et l'armée s'il n'avait pas pris les moyens nécessaires _pour réunir promptement les approvisionnements_ que je lui ai fait donner l'ordre _de former_; il n'a eu et ne peut avoir, non plus que moi, l'intention _de manquer_ à Votre Majesté, _et j'ai_ donné assez de preuves _du respect que je lui porte_ pour que toute justification à cet égard soit superflue; mais il y a un premier devoir à remplir, c'est celui qui se rattache immédiatement à nos succès et à l'honneur des armes de l'Empereur.