Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 21

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«Sa Majesté pense que la réunion de vos forces à Salamanque n'est pas suffisante pour le but que vous devez remplir; qu'il est nécessaire que vous jetiez un pont sur l'Aguada, et que vous y ayez une tête de pont, afin que, si l'ennemi laisse moins de cinq divisions sur la rive droite du Tage, vous puissiez vous porter sur la Coa, sur Almeida, et ravager tout le nord du Portugal. La saison des pluies doit finir. Si Badajoz est pris par deux simples divisions, la prise de Badajoz ne pourra pas vous être imputée et retombera tout entière sur l'armée du Midi. Si, au contraire, l'ennemi s'affaiblit de plus de cinq divisions et n'en laisse que deux, trois ou même quatre sur la rive droite, ce sera la faute de l'armée de Portugal si elle ne marche pas sur le corps de l'ennemi, n'investit pas Almeida, ne ravage pas tout le nord du Portugal, ne jette pas des partis jusqu'à Mondego. Enfin le rôle principal de l'armée de Portugal se réduit à ceci: d'y tenir en échec six divisions de l'armée anglaise, au moins cinq; prendre l'offensive dans le Nord; ou, si l'ennemi a pris l'initiative, ou si toute autre circonstance l'ordonne, faire filer sur le Tage, par Almaraz, autant de divisions que lord Wellington en aura fait filer pour faire le siége de Badajoz.

«Telles sont, monsieur le duc, les dispositions que Sa Majesté me charge de vous prescrire.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 16 mars 1812.

«L'Empereur m'ordonne de vous faire connaître, monsieur le maréchal, qu'il confie le commandement de toutes ses armées en Espagne à Sa Majesté Catholique, et que M. le maréchal Jourdan remplira les fonctions de chef d'état-major.

«La nécessité de mettre de l'ensemble dans les armées du Midi, de Valence, de Portugal et du Nord a déterminé Sa Majesté Impériale à donner au roi d'Espagne le commandement de ses armées.

«En conséquence, monsieur le duc, vous voudrez bien régler vos mouvements sur les ordres que vous recevrez du roi, vous conformer à tout ce qu'il vous prescrira et correspondre journellement avec lui.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL

«Salamanque, le 27 mars 1812.

«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 12 mars. Les instructions qu'elle renferme sont précisément le contraire de celles que contiennent vos lettres des 18 et 21 février, instructions impératives, qui m'ont forcé, contre ma conviction intime, à changer toutes mes dispositions et à me mettre dans l'impossibilité de faire ce que je regardais comme conforme aux intérêts de l'Empereur. Sa Majesté appréciera tout ce que cette opposition a de fâcheux pour son service et d'embarrassant pour moi.

«Dans ses lettres des 18 et 21 février Votre Altesse me dit que Sa Majesté trouve que je me mêle de choses qui ne me regardent pas; qu'il est déplacé à moi d'être inquiet pour Badajoz qui est une place très-forte, soutenue par une armée de quatre-vingt mille hommes; que l'armée anglaise qui voudrait faire le siège de Badajoz, fut-elle forte de quatre et même de cinq divisions, l'armée du Midi serait en mesure de délivrer cette place; elle m'ordonne formellement de renoncer à l'idée devenir au secours de Badajoz; elle ajoute que, si lord Wellington s'y porte, il faut le laisser faire, certain qu'en marchant sur l'Aguada il sera bientôt contraint de revenir; enfin, d'après les lettres des 18 et 21, il est clair que Sa Majesté m'affranchit de toute espèce de responsabilité sur Badajoz, pourvu que je fasse une diversion sur l'Aguada; d'après ces lettres si précises, où les intentions de Sa Majesté sont si fortement exprimées, je me rends à Salamanque, et je rappelle mes divisions du Tage, excepté une seule qui couvre Madrid, jusqu'à ce que l'armée du Centre envoie des troupes pour la remplacer.

«Aujourd'hui Votre Altesse m'écrit que je suis responsable de Badajoz si lord Wellington en fait le siège avec plus de deux divisions; et il semble à la fin de sa lettre que Sa Majesté me laisse le maître de secourir cette place, en portant des troupes sur le Tage. Ainsi, après avoir, par des ordres impératifs, détruit mes premières combinaisons qui avaient préparé et assuré un secours efficace à Badajoz, après m'avoir d'abord enlevé le choix des moyens, on me le rend à l'instant où il ne m'est plus possible d'en faire usage. En effet, lorsque je me disposais à marcher avec quatre divisions au secours de Badajoz, j'avais trois divisions dans la vallée du Tage, cantonnées dans la Manche ou la province de Tolède, placées à six ou sept marches de Badajoz, ce qui leur donnait le moyen d'arriver à l'ennemi encore munies de huit jours de vivres, et de le combattre après avoir fait leur jonction avec l'armée du Midi. Aujourd'hui que ces troupes ont repassé les montagnes, qu'elles ont consommé leurs subsistances de réserve en s'éloignant, qu'il m'a été impossible d'obtenir de Madrid les secours nécessaires pour former un magasin à Almaraz, quoique depuis six mois j'en aie constamment renouvelé la demande, les troupes qui partiraient d'ici auraient consommé toutes les subsistances qu'il serait possible de leur donner avant d'arriver devant Badajoz. L'an passé, je n'aurais jamais osé faire le mouvement que j'exécutais si je n'avais été certain que le blé était mûr dans l'Estramadure, et, effectivement, c'est en faisant la moisson que les soldats vécurent le jour de leur arrivée sur la Guadiana. A l'époque actuelle, et Almaraz ne renfermant pas les approvisionnements nécessaires, ce mouvement ne put se faire qu'en deux fois et avec l'intervalle nécessaire pour donner aux troupes le temps de faire, à portée de Badajoz et dans un pays qui produise quelque chose, une réserve de vivres, et le pays est plus éloigné de ma position actuelle que Badajoz même; c'est pour cela que j'avais laissé des troupes sur le haut Tage. Mon mouvement était faisable dans la position que j'avais prise; il est presque impraticable dans la position où je suis maintenant, vu l'époque de la saison, et le temps rapproché des opérations probables de l'ennemi.

«J'espère que Sa Majesté appréciera la position cruelle dans laquelle ces dispositions contradictoires m'ont placé et qu'elle reconnaîtra que la responsabilité ne peut peser sur un général que lorsque, lui ayant indiqué d'une manière générale le but à atteindre, on lui laisse constamment le choix des moyens.

«Après avoir mûrement réfléchi à la situation compliquée dans laquelle je me trouve, et considérant qu'avant tout la tâche qui m'est donnée est la conservation du Nord et que cette tâche est beaucoup plus grande que celle du Midi; considérant que la nouvelle d'un débarquement des Anglais à la Corogne, quoique peu probable, prend cependant de la consistance, et que diverses dispositions des troupes portugaises et de la Galice, qui sont à Bragance et sur l'Esla, annoncent l'offensive; enfin vos lettres des 18 et 21 faisant entrer l'armée d'Aragon dans les calculs du secours que peut recevoir l'année du Midi, et mes dispositions, malgré les énormes difficultés qu'elles présentent dans l'exécution, étant faites pour une marche de quinze jours sur l'Aguada, déjà commencée, je continue ce mouvement sans cependant, je le répète, avoir une très-grande confiance dans les résultats qu'il doit donner.

«Je mets en mouvement la division du Tage pour la porter sur Placencia en faisant répandre le bruit qu'elle se réunira avec l'armée par le col de Peralès pour entrer en Portugal, et je pars d'ici avec trois divisions; c'est tout ce que je puis porter sur l'Aguada, devant laisser une division sur l'Esla pour faire face aux Portugais et à la Galice; le général Bonnet n'attendant pour rentrer dans les Asturies que l'ouverture des passages fermés par les neiges; devant occuper constamment Astorga, Léon, Placencia, Valladolid et Zamora, sous peine de voir ce pays en combustion et nos embarras s'accroître d'une manière incalculable; devant conserver la communication de Burgos avec Madrid, de Valladolid avec Salamanque, et de Salamanque avec l'armée; combattant sur la Tormès, j'aurais une division de plus en ligne, ce qui ferait cinq divisions, et le nombre de sept que Sa Majesté compte que je peux y rassembler ne peut s'y trouver que lorsque l'armée du Centre aura avec deux divisions, placées dans les postes avancés sur ces communications et sur l'Esla, remplacé les deux divisions que j'en tirerais.

«J'ai écrit au général Dorsenne pour l'engager, si la chose lui est possible, à porter une partie de ses troupes dans le sixième gouvernement afin d'y remplacer les miennes et de rendre disponibles, dans le mouvement à faire dans ce moment, celles qu'il aura relevées. J'ignore s'il fera droit à ma demande, mais j'en doute, n'ayant pas encore reçu les bataillons de marche qu'il doit m'envoyer et qui me sont annoncés depuis longtemps.

«Monseigneur, je ne puis croire que Sa Majesté se fasse une idée exacte de la difficulté de son armée du Portugal; elle lui accorderait les secours qui lui sont si nécessaires, et les secours jusqu'à la récolte, c'est de l'argent, seul moyen d'assurer la subsistance des troupes réunies. L'armée de Portugal est incapable aujourd'hui d'aucune offensive sérieuse, d'aucune opération suivie, et sa situation ne changera que lorsqu'elle aura quelques magasins. L'économie du peu d'argent nécessaire à assurer les opérations jusqu'à la récolte peut être payée, d'ici à trois mois, bien cher en hommes et en argent.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

Paris, le 4 avril 1812.

«Votre aide de camp vous aura fait connaître que l'Empereur vous laisse carte blanche; mais Sa Majesté a jugé convenable de confier au roi d'Espagne le commandement des armées de Portugal, du Midi et de Valence, pour les diriger vers un seul et même but, ainsi que la direction politique des affaires d'Espagne.

«L'Empereur considère.................................... de troupes qu'on puisse faire, sans quoi les brigands fileraient sur Saint-Sébastien, et il faudrait employer contre eux six fois plus de forces qu'il n'en faut pour occuper les Asturies.»

LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.

«Talavera, le 9 avril 1812.

«Un commerçant qui arrive de l'Estramadure rapporte les nouvelles suivantes:

«Le 22 du mois dernier, il se trouvait en _El Castain_, où il a ouï dire que les troupes impériales de Badajoz empêchaient les Anglais de placer leurs batteries.

«Le 22, ce commerçant se mit en route pour retourner à Talavera; il passa par Médina de las Torrès, où auparavant étaient les Anglais, et, lors de son passage, il n'y en avait aucun.

«A Guareña, il y avait des Anglais qui se retiraient vers Abajo. A Medellin, il n'y avait ni Anglais ni Français. A Santo-Benito, les Français y étaient, et à Miajadas, il y avait un petit parti de Portugais.

«Il entendit le feu de la place jusqu'au 2 avril, époque où il se trouvait à Miajadas. Par conséquent, la nouvelle de la reddition de Badajoz, répandue avant, est fausse.»

LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.

«Pampelune, le 11 avril 1812.

«Monsieur le maréchal, je ne reçois qu'à l'instant la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 23 mars dernier pour me prévenir que les ennemis paraissent décidément faire une entreprise sur Badajoz; qu'elle se met en mouvement; qu'elle va, en conséquence, avoir besoin d'augmenter ses forces, et que, pour les réunir, elle m'engage à relever la grande communication, les garnisons de la province de Palencia et celles de Valladolid.

«Il m'est extrêmement pénible d'être obligé de déclarer à Votre Excellence que je ne puis faire dans cette occasion ce qu'elle désire. _Les troupes qui me sont annoncées depuis deux mois ne sont pas arrivées._ Partout mes _garnisons sont insultées_, et je n'ai pas un régiment disponible pour agir. Si je ne reçois pas de renforts, j'ai lieu de craindre de voir mes communications interceptées avant peu.

«Une preuve bien convaincante de ce que j'annonce à Votre Excellence, c'est que les régiments de marche de son armée, que j'aurais dû lui renvoyer depuis longtemps, n'ont pu encore être remplacés, ce qui m'a obligé à les garder jusqu'à ce jour.

«Enfin, monsieur le maréchal, je dois vous prévenir qu'en supposant même que le prince de Neufchâtel vous ait donné l'avis que je dois vous secourir au besoin, il me serait impossible de le faire dans ce moment, puisque je ne peux déplacer un seul homme sans compromettre ou évacuer le pays (ce qui serait bien contraire aux intérêts et à la volonté de l'Empereur), et que, partout où mes troupes sont établies, elles n'y sont que trop faiblement.

«Je vais me rendre en Biscaye, afin de faire un effort pour vous renvoyer vos deux régiments de marche, qui tiennent encore la ligne d'Irun à Vitoria. Celui qui était à Pampelune doit vous avoir rejoint. Si je réussis, je me trouverai heureux; mais je vous prie de ne pas me supposer dans une position avantageuse.»

LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 13 avril 1812.

«Monsieur le duc, Sa Majesté me charge de vous dire qu'elle a reçu votre lettre en date du 31 mars. Le roi pense, comme vous, que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de continuer l'opération que vous avez commencée; elle doit nécessairement produire une diversion utile à M. le duc de Dalmatie, tandis que, si vous reveniez sur vos pas pour porter ensuite des troupes sur la rive gauche du Tage, ce mouvement, nécessairement très-long, serait vraisemblablement trop tardif.

«Le roi m'ordonne d'adresser à Votre Excellence copie d'un rapport qui lui est parvenu de Talavera. Le rapport coïncide avec la nouvelle du jour de Madrid, qui annonce que les Anglais ont suspendu le siége de Badajoz, et qu'ils ont réuni leurs troupes pour s'opposer au maréchal duc de Dalmatie, qui marche sur eux.

«On me mande de Talavera, sous la date du 9 de ce mois, qu'on n'avait rien appris de nouveau du général Foy, et on ne savait pas où il était.»

LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Séville, le 14 avril 1812.

«Monsieur le maréchal, M. le général Foy a dû vous transmettre diverses lettres que je lui ai écrites, et vous rendre compte que la place de Badajoz avait été malheureusement emportée par assaut dans la nuit du 6 au 7 de ce mois. Je m'étais porté en Estramadure avec vingt-quatre mille hommes pour secourir la place; le 7, j'arrivai à Villafranca, et mes avant-postes furent poussés jusqu'à Fuente-Del-Maestro, Azeuchal, Villalba et Almendralejo. Le 8, comme j'allais prendre position à l'embouchure du Guadajira, j'appris la fâcheuse nouvelle de la prise de Badajoz. Jusqu'alors je m'étais flatté que l'armée de Portugal, qui ne pouvait douter que toute l'armée anglaise ne fût sur la Guadiana, viendrait se réunir à celle du Midi pour livrer bataille aux ennemis. J'étais fondé dans mon espoir par l'assurance que vous-même me donnâtes le 22 février dernier. Mais, en même temps, j'appris, par des lettres du général Foy des 30 et 31, que les moyens qu'il avait auparavant lui étaient ôtés. J'étais en trop grande disproportion de forces avec l'ennemi pour lui livrer bataille en Estramadure; je me suis donc rapproché de l'Andalousie, où ma présence était des plus nécessaires: Séville était investie par quatorze mille Espagnols, et les lignes de Cadix étaient compromises.

«On dit que l'armée anglaise marche sur moi; si elle se présente, je la recevrai en position, et je ferai en sorte qu'elle ait lieu de se repentir d'être venue. S'il y avait en le moindre concert d'opération entre l'armée de Portugal et celle du Midi, l'armée anglaise était perdue et la place de Badajoz serait encore au pouvoir de l'Empereur. Je déplore amèrement qu'il ne vous ait pas été possible de vous entendre avec moi à ce sujet.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

»Paris, le 16 avril 1812.

«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, vos lettres des 22 et 23 mars.

«Par mes dépêches des 18 et 20 février, je vous prescrivais les mesures nécessaires pour prendre l'initiative et donner à la guerre un caractère convenable à la gloire des armes françaises, en lui ôtant ce tâtonnement et cette fluctuation actuelles, qui sont déjà le présage d'une armée vaincue. Mais, au lieu d'étudier et de chercher à saisir l'esprit des instructions générales qui vous étaient données, vous vous êtes plu à ne pas les comprendre et à prendre justement le contre-pied de leur esprit. Ces instructions sont raisonnées et motivées, comme toute instruction d'un gouvernement; elles étaient données à trois cents lieues et à six semaines d'intervalle; elles vous supposaient vis-à-vis de l'ennemi et vous précisaient de le contenir et d'obliger la plus grande partie de son armée à rester dans le Nord, en concentrant votre quartier général à Salamanque, et en tirant tous les jours des coups de fusil sous Rodrigo et sous Almeida. Ces instructions vous disaient: «Si, dans cet état de choses, l'ennemi reste devant vous avec moins de cinq divisions, marchez à lui, suivez-le en queue; ses hôpitaux et magasins étant entre Lisbonne et la Coa, il ne pourra les évacuer si rapidement, que vous ne puissiez les atteindre.» Je vous y ajoutais que, dans cet état de choses, il était absurde de penser que le général anglais pût abandonner tout le Nord pour se jeter sur une place qui menaçait de cinq semaines de résistance; qu'il pourrait y envoyer deux divisions, trois même, mais qu'alors l'armée du Midi, secourue aujourd'hui par celle de Valence, qui appuie sa gauche, serait suffisante.

«Mes dépêches sont arrivées le 6 mars, et alors vous aviez entièrement perdu l'initiative; vous vous étiez retiré en arrière, de manière que l'ennemi vous croyait sur Burgos. Lord Wellington avait évacué ses magasins et ses hôpitaux sur Lisbonne; il avait entièrement disparu: il avait alors dix jours d'initiative sur vous, et son mouvement sur Badajoz était prononcé.

«Dans cet état de choses, vous vous êtes porté le 6 sur Salamanque; vous avez fait partir du pont d'Almaraz, le 8, deux divisions, et êtes resté cantonné sans faire aucun mouvement ni sur Rodrigo ni sur Almeida, ce qui a décidé Wellington, aussitôt qu'il a vu que vous ne faisiez rien sur Salamanque, à se porter sur Badajoz le 12; il la cernait le 16.

«Certes, il faut ne pas avoir les premières notions de l'art de la guerre pour ne pas comprendre que, dans la position où vous étiez le 6, l'ennemi ayant préparé tout son champ de bataille entre Lisbonne et Salamanque, vous ne pouviez ôter les divisions d'Almaraz qui entraient dans le système de Badajoz qu'en même temps votre tête n'eût marché sur l'Aguada et sur Almeida. Vous ne pouviez vous décider à affaiblir Almaraz, qui était une position propre à secourir Badajoz, en recevant l'initiative de l'ennemi, qu'autant que vous ayez été décidé à marcher sur Almeida, et en position de le faire, et de menacer réellement Lisbonne. Mais faire un mouvement d'Almaraz sur Salamanque, pour rester à Salamanque sans rien faire depuis le 6 jusqu'au 28, c'était effectivement annuler toute l'armée à l'ouverture de la campagne; c'était vouloir tout perdre, sans qu'on puisse en saisir le motif.

«Le 24, vous avez dû être instruit que le 16 lord Wellington avait cerné Badajoz; cependant le 24 vous n'aviez pas encore bougé, et l'on voit, dans les relations de l'armée anglaise, que lord Wellington remarque bien, jour par jour, qu'aucun mouvement ne se fait à Salamanque; n'était-il pas naturel alors, puisque vous étiez instruit que Badajoz était cerné depuis huit jours, et que le feu était à la maison, que vous vous portassiez à grandes marches sur Almaraz pour appuyer la division Foy? Vous pouviez arriver le 10 avril à Badajoz, et vous auriez trouvé l'armée anglaise fatiguée du siége, et dans la situation la plus désirable pour lui livrer bataille. Cependant, aussitôt que l'Empereur apprit la manière étrange dont vous considériez les choses, il me chargea de vous écrire le 12 mars, et je vous renvoyai votre aide de camp, qui est arrivé le 25. Mes instructions étaient précises. Nous apprenons que le 28 vous étiez parti pour Rodrigo, avec quinze jours de vivres, et que le 30 vous étiez devant cette place. Si vous vous portez de là au pont d'Almaraz, vous pouvez encore arriver à temps pour sauver Badajoz, qui, si elle est bien défendue, peut résister cinq à six semaines. Vous n'aurez pas longtemps ajouté foi au débarquement des Anglais à la Corogne.

«Toutefois, d'un moment à l'autre l'Empereur peut partir pour la Pologne; il ne peut que vous recommander de seconder le roi, et de faire de vous-même, par attachement pour sa personne et la gloire de ses armes, tout ce qu'il vous sera possible pour empêcher que quarante mille Anglais ne gâtent toutes les affaires d'Espagne; ce qui serait infaillible si les commandants des différents corps ne sont pas animés de ce zèle pour la gloire et de ce patriotisme qui seuls vainquent les obstacles et empêchent de sacrifier jamais à son humeur et à des passions quelconques l'intérêt public.

«Au retour de Pologne Sa Majesté ira en Espagne. Elle espère n'avoir plus que des éloges à vous donner à ce que vous aurez fait, et que vous aurez de nouveau bien mérité dans son estime.

LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

«Fuenteguinaldo, le 21 avril 1812.

«Sire, Votre Majesté désire connaître si les pays que l'armée occupe peuvent suffire à ses moyens de subsistance. Je ne puis mieux répondre à cela qu'en assurant à Votre Majesté que l'on ne vit dans les cantonnements qu'au moyen des plus grands actes de violence, que partout la force seule peut donner les moyens journaliers de subsistance.

«La force, étant nécessaire pour assurer la subsistance, ne peut être mise en usage pour former des magasins, et, par conséquent, il n'en existe nulle part.

«La subsistance des troupes à Valladolid et dans toutes les villes est toujours dans l'état le plus critique.--On ne peut plus faire rien qu'au moyen d'achats, et cette dépense est tellement en disproportion avec les ressources en argent dont on peut disposer, qu'après avoir épuisé le peu d'argent de la solde qui est arrivée de France, il y a de quoi être effrayé de l'avenir jusqu'à la récolte.

«L'Empereur vient d'ordonner au général Dorsenne d'envoyer de la province d'Aranda huit mille quintaux de froment; mais le général Dorsenne, qui craignait que je n'envoyasse chercher du grain dans cette province, a fait tout enlever et conduire à Burgos. Je compte donc peu sur cette ressource et cependant les événements les plus graves, les plus désastreux, les plus calamiteux, peuvent être le résultat de cette pénurie.

«D'après les documents de l'administration, les produits du territoire qu'occupe l'armée de Portugal ne sont évalués qu'à un peu plus de moitié des produits du pays qu'occupe l'armée du Nord, en supposant même que le septième gouvernement, dont les produits sont réduits presqu'à rien par la perte de Rodrigo, fût intact; et cependant l'armée du Nord n'est guère que les trois cinquièmes de l'armée de Portugal.

«J'ignore quels motifs ont pu déterminer l'Empereur à un arrangement qui refuse tout à ceux qui ont le plus souffert et qui ont à combattre, tandis qu'il prodigue tout à d'autres, qui, par la nature de leurs fonctions et par leur placement, ne sont destinés qu'à un rôle secondaire.

«Votre Majesté, d'après cela, peut juger que l'armée de Portugal, dans un territoire dévasté par l'armée du Nord qui l'a précédée, qui n'a qu'un territoire insuffisant et sans proportion avec ses besoins, n'a des ressources ni suffisamment en blés ni suffisamment en argent; que, n'ayant point d'argent, elle ne peut faire venir du blé des autres provinces, et qu'eût-elle des magasins, n'ayant pas de moyens de transport, elle ne pourrait se faire suivre par des approvisionnements en cas de mouvement.