Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 20

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«Monseigneur, je reçois les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 11 février; plus je les ai méditées, plus je me suis convaincu que, si Sa Majesté était sur les lieux, elle envisagerait la position de son année de Portugal d'une tout autre manière. Votre Altesse me dit que j'aurais dû concentrer mes troupes à Salamanque, mais elle oublie que précédemment les ordres de l'Empereur étaient d'avoir trois divisions au delà des montagnes. Si je concentrais l'armée à Salamanque, elle ne pourrait y vivre quinze jours; et bientôt un désert semblable à celui qui sépare Rodrigo de Salamanque séparerait Salamanque de Valladolid, ce qui rendrait pour l'avenir bien pire la situation de l'armée. L'Empereur veut que je fasse des mouvements offensifs sur Rodrigo; mais Sa Majesté ignore donc que le plus léger mouvement ici cause une perte énorme de moyens, et spécialement de chevaux, équivalente à cette qui résulterait d'une bataille; de manière qu'il faut restreindre ses mouvements pour un objet déterminé et positif et qui promette des résultats. Si l'armée faisait un mouvement sur Rodrigo aujourd'hui, elle ne pourrait pas passer l'Aguada, parce que dans cette saison cette rivière n'est pas guéable. L'armée ne pourrait pas rester, faute de vivres, trois jours devant Rodrigo, et cette simple marche, qui n'aurait aucun résultat et n'aurait donné aucun change à l'ennemi, parce qu'il connaît bien l'impossibilité absolue où nous sommes de rien entreprendre, cette simple marche, dis-je, ferait perdre à l'armée cinq cents chevaux et la rendrait incapable de faire aucun mouvement pendant six semaines, parce qu'il faudrait qu'elle se dispersât jusqu'à vingt et vingt-cinq lieues pour aller former sa réserve de vivres, et qu'elle eût le temps de les rassembler et de les préparer. Au mois d'avril de l'année dernière, l'armée de Portugal a perdu presque tous ses chevaux d'artillerie et le plus grand nombre de ses chevaux de cavalerie, pour être restée entre la Coa et l'Aguada pendant six jours; et cependant la saison était plus avancée et le pays moins désert qu'aujourd'hui.

«Sa Majesté pense que je ne dois point envoyer mes troupes se perdre sur les derrières; mais n'ai-je pas dû relever sept mille hommes de la garde et les troupes de l'armée du Nord dans les postes qu'elles occupaient, postes qui ne peuvent être abandonnés sans bouleverser tout le pays et renoncer aux moyens de vivre.

«Votre Altesse me parle du siége de Rodrigo. Si je reçois des transports et un équipage de vivres, cette opération sera facile après la récolte; mais, avant et sans ces moyens, il est absolument impossible d'y songer. Votre Altesse me dit qu'il est de mon honneur de faire tout ce qui sera utile au service de l'Empereur; mais je n'ai point ici de torts à me reprocher; car, certes, les causes de la perte de Rodrigo me sont tout à fait étrangères. Si les circonstances eussent mis plus tôt cette frontière sous mes ordres, je crois pouvoir le dire avec fondement, Rodrigo serait encore à nous.

«Votre Altesse me dit que, si l'armée était réunie à Salamanque, les Anglais seraient fous de se porter en Estramadure, en me laissant derrière eux et maître d'aller à Lisbonne; mais cette combinaison, ils l'ont faite au mois de mai dernier, quoique toute l'armée fut à peu de distance de Salamanque, quoique l'armée du Nord fût double de ce qu'elle est aujourd'hui, quoique la saison, plus avancée, pût permettre de faire vivre les chevaux, et que nous fussions maîtres de Rodrigo. Ils n'ont pas cru possible alors que nous entreprissions cette opération, et ils ont eu raison. L'imagineraient-ils aujourd'hui, que toutes les circonstances que je viens d'énoncer sont contraires, et qu'ils connaissent la grande quantité de troupes qui est rentrée en France.

«L'ennemi avait si bien le projet de faire depuis longtemps le siége de Badajoz, que, depuis près de quatre mois, il a établi de grands magasins à Campo-Maior, et j'en ai rendu compte à Votre Altesse. Il n'a cessé de les augmenter depuis. Il était tellement résolu à faire un détachement après la prise de Rodrigo, que, quoiqu'il sût très-bien que j'étais en pleine marche avec l'armée pour me rendre sur la Tormès, et de là sur l'Aguada, il a fait partir deux divisions le surlendemain de l'occupation de Rodrigo.

«L'armée de Portugal, dans l'état actuel des choses, n'ayant pas même un ennemi devant elle, ne pourrait pas dépasser la Coa, et les forces que lord Wellington y a laissées sont plus que suffisantes pour mettre à l'abri de tous événements les villages les plus avancés du Portugal. En conséquence, aucun mouvement de ce côté ne remplirait l'objet de sauver Badajoz. Il n'y a que des dispositions qui donnent une action immédiate sur cette place qui puissent en imposer à l'ennemi et faire espérer d'atteindre le but proposé.

«L'Empereur, à ce qu'il me paraît, compte pour rien les difficultés de vivre. Ces difficultés font tout; et, si elles eussent cessé par la formation de magasins, tout ce que pourrait ordonner l'Empereur serait exécuté avec ponctualité et facilité. Mais nous sommes loin de là, et je n'ai rien à me reprocher à cet égard. Je ne commandais pas ici il y a trois mois. J'ai voulu faire des magasins dans la vallée du Tage, et, à cet effet, j'ai demandé un territoire étendu, fertile et à portée, avec des moyens de transport. Le territoire m'a été refusé, et les moyens de transport, accordés et longtemps attendus, ont reçu, à ce qu'il paraît, une autre destination.

«J'arrive dans le Nord au mois de janvier, et je ne trouve pas un grain de blé on magasin, pas un sou dans les caisses, des dettes partout, et, résultat infaillible du système absurde d'administration qui a été adopté, une disette réelle ou factice dont il est difficile de se faire une juste idée. On n'obtient dans les cantonnements des subsistances journalières que les armes à la main; il y a loin de là à la formation de magasins qui permettant de faire mouvoir l'année.

«Nous ne sommes pas à deux de jeu dans l'espèce de guerre que nous faisons ici avec les Anglais; l'armée anglaise est toujours réunie et disponible, parce qu'elle a beaucoup d'argent et beaucoup de transports. Sept à huit mille mulets sont employés pour le transport de ses subsistances. Le foin que toute la cavalerie anglaise mange, sur les bords de la Coa et de l'Aguada vient d'Angleterre. Que Sa Majesté juge, d'après cela, quel rapport il y a entre nos moyens et les leurs, nous qui n'avons pas un magasin qui renferme quatre jours de vivres pour l'année, et aucuns moyens de transport, nous qui ne pouvons pas envoyer une réquisition avec fruit au plus misérable village sans faire un détachement de deux cents hommes, et qui sommes obligés de nous éparpiller a des distances énormes et d'être constamment en course pour subsister.

«Quelque faibles que soient les garnisons des villes, on ne peut exprimer quelle difficulté il y a à les pourvoir de subsistances. Ainsi, quelque effort que j'aie fait, Valladolid ne renferme pas pour cinq jours de vivres.

«Cet état de choses ne changera entièrement qu'après la récolte, avec des principes d'administration plus raisonnables, et avec plus d'ordre qu'on n'en a mis jusqu'ici. D'ici à cette époque, l'armée sera dans la position la plus difficile qu'on puisse dépeindre, et il serait injuste d'attendre beaucoup d'elle. On ne peut rien faire ici qu'avec du temps: il faut créer ses moyens, les organiser, et pour cela il faut être à l'époque des ressources; malheureusement j'arrive ici quand elles sont épuisées.

«Il est possible que Sa Majesté ne soit pas satisfaite de mes raisons; mais j'avoue que je ne conçois pas la possibilité d'exécuter ce qui m'est prescrit sans préparer des désastres pour l'avenir. Si Sa Majesté en juge autrement, je lui renouvellerai avec instance la prière de me donner un successeur dans mon commandement, qui alors doit être confié en de meilleures mains.

«En attendant, je vais, conformément à ma lettre d'hier, faire tous mes efforts pour sauver Badajoz; si j'y parviens, quand les apparences indiqueront que l'ennemi renonce à toute offensive dans le Midi, je ramènerai alors toutes mes troupes dans la Vieille-Castille, et je ferai réoccuper les Asturies.

«J'espère au surplus qu'avant ce temps Sa Majesté m'aura soulagé d'un fardeau qui est au-dessus de mes forces.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 28 février 1812.

«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par laquelle vous témoignez le désir de suivre Sa Majesté dans le cas où elle entrerait en campagne.

«L'Empereur, monsieur le maréchal, me charge de vous faire connaître que vos talents lui sont nécessaires en Espagne, et que le bien de son service exige que vous restiez à la tête de l'armée que vous commandez.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Valladolid, le 2 mars 1812.

«Monseigneur, à l'instant où je montais à cheval pour me rendre à Avila, je reçois les lettres que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire les 18 et 21 février. Les ordres de Sa Majesté sont tellement impératifs et me rendent tellement étranger au sort de Badajoz, que, quelles que soient les raisons qui m'avaient empêché d'abord de m'y conformer, je pense qu'il est aujourd'hui de mon devoir de le faire. En conséquence, je donne l'ordre à la cavalerie légère, à la quatrième et à la sixième division qui sont dans la vallée du Tage, de rentrer dans la Vieille-Castille; j'y laisse seulement la première division qui rentrera aussi aux époques fixées par Sa Majesté, et lorsqu'elle aura été relevée par l'armée du Centre. Mais, comme il me parait évident que le siège de Badajoz n'a été suspendu que par suite de la présence de ces trois divisions, mon opinion est que mon mouvement va mettre cette place en péril; j'ose espérer ou moins que, s'il lui arrive malheur, on ne pourra pas m'en attribuer la faute.

«Votre Altesse m'écrit que l'Empereur trouve que je m'occupe trop des intérêts des autres et pas assez de ce dont je suis personnellement chargé. J'avais regardé comme un de mes devoirs imposés par l'Empereur, et un des plus difficiles à remplir, de secourir l'armée du Midi, et ce devoir a été formellement exprimé dans vingt de vos dépêches, et indiqué explicitement par l'ordre que j'ai reçu de laisser trois divisions dans la vallée du Tage. Aujourd'hui j'en suis affranchi, ma position devient beaucoup plus simple et beaucoup meilleure.

«L'Empereur parait ajouter beaucoup de confiance à l'effet que doivent produire sur l'esprit de lord Wellington des démonstrations dans le Nord. J'ose avoir une opinion contraire, attendu que lord Wellington sait très-bien que nous n'avons point de magasins, et connaît les immenses difficultés que le pays présente par sa nature et par le manque absolu de ressources en subsistances en cette saison. Il sait très-bien que l'année, sans avoir personne à combattre, n'est pas en état d'aller au delà de la Coa, et que, si elle l'entreprenait à l'époque où nous sommes, elle en reviendrait au bout de quatre jours, hors d'état de rien faire de la campagne et après avoir perdu tous ses chevaux.

«Je me rends à Salamanque où je vais établir mon quartier général; je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour remplir les intentions de l'Empereur; mais toutes les démonstrations ne peuvent aller au delà des cours rapides de l'Aguada et de la Tormès et des reconnaissances sur Rodrigo, car, l'Aguada n'étant pas guéable maintenant, le passage de cette rivière est une opération qui exige des bateaux, et je n'en ai pas.

«Lord Wellington, qui ne peut pas croire, à cette époque de Tannée, à une marche offensive, faute de magasins formés et de subsistances pour les chevaux, ne peut pas croire davantage au siège de Rodrigo, la grosse artillerie fût-elle à Salamanque; il sait qu'il faut d'autres préparatifs qui exigent du temps, et, s'il veut faire le siège de Badajoz, il a le temps de l'exécuter, puisque les préparatifs sont faits depuis longtemps, et de revenir pour soutenir Rodrigo; ainsi je doute fort que mes mouvements lui en imposent beaucoup.

«Sa Majesté veut que nos avant-postes fassent journellement le coup de fusil avec les Anglais. Sa Majesté ignore donc que, par la nature des choses et par l'impossibilité absolue de vivre, il y a toujours au moins vingt lieues entre les avant-postes anglais et les nôtres, et que cet intervalle est occupé par les guérillas, de manière qu'en détachant beaucoup de troupes elles meurent de faim, et que, si on en détache peu, elles sont compromises. Ce n'est donc qu'avec les guérillas, et à peu de distance de nos lignes, que nous avons affaire.

«Sa Majesté trouve qu'ayant la supériorité sur l'ennemi j'ai tort de lui laisser prendre l'initiative: l'armée de Portugal est bien assez forte pour battre l'armée anglaise, mais elle est inférieure à celle-ci pour opérer, par suite de la différence des moyens. L'armée anglaise, pourvue d'avance de grands magasins, de moyens de transport suffisants, vit partout également bien; l'armée de Portugal, sans magasins, avec très-peu de transports, sans argent, ne peut vivre qu'en se disséminant, et se trouve par là dépendante des lieux qui offrent des ressources, et n'est nullement propre à manoeuvrer; et cet état de choses durera jusqu'à la récolte.

«Puisque Votre Altesse me reproche d'avoir laissé prendre Almeida, il est possible qu'elle me reproche aussi de n'avoir pas fait des magasins à Salamanque et Valladolid lorsque je n'y commandais pas. Ces reproches, tout pénibles qu'ils sont, ne me rendront pas coupable.

«Votre Altesse m'accuse d'être la cause de la prise de Rodrigo: je crois y être tout à fait étranger. Rodrigo a été pris, parce qu'il avait une mauvaise garnison, trop peu nombreuse, et un mauvais général; parce que le général de l'armée du Nord a été sans surveillance et sans prévoyance. Je ne pouvais, moi, avoir l'oeil sur cette place, puisque j'en étais séparé par une chaîne de montagnes et par un désert qu'un séjour de six mois de l'armée avait formé dans la vallée du Tage.

«L'Empereur est étonné que je n'aie pas marché, du 17 au 18, avec les trente mille hommes que j'avais rassemblés. Je n'avais pas de troupes du 17 au 18; mais les troupes qui étaient en marche pour relever celles de l'armée du Nord dans leurs cantonnements avaient reçu, en route, les ordres nécessaires pour se réunir à Salamanque le 22. Ces troupes ne formaient que vingt-quatre mille hommes et ne pouvaient y arriver plus tôt. A cette époque, la place était prise depuis quatre jours. La reprendre sur-le-champ était impossible, puisqu'elle ne pouvait pas être bloquée, attendu que, la rivière n'étant pas guéable, je ne pouvais la passer, et que lord Wellington aurait conservé sa communication avec Rodrigo, sans qu'il eût été possible de l'empêcher. Ainsi l'armée anglaise, sans pouvoir être forcée à recevoir bataille, pouvait défendre cette place. L'armée de Portugal, qui n'avait d'ailleurs avec elle ni grosse artillerie ni vivres pour rester longtemps et manoeuvrer, aurait donc fait sans objet et sans résultat une marche pénible et destructive de tous ses moyens.

«L'expérience de la guerre d'Espagne m'a appris que la grande affaire dans ce pays était la conservation des hommes et des moyens, et c'est à cela que je me suis attaché particulièrement.

«L'Empereur trouve que je fatigue mes troupes par des marches inutiles. Personne ne s'occupe plus que moi de leur éviter des fatigues, et je ne conçois pas que cette observation s'applique aux détachements qui sont dans la vallée du Tage, car je ne les y ai point envoyés; je me suis contenté d'arrêter les troupes qui venaient de la Manche, à l'instant où, après la prise de Rodrigo, j'ai appris que le 21 janvier lord Wellington avait fait partir deux divisions pour l'Estramadure; comme je considérais alors comme un de mes devoirs de secourir le Midi, ces dispositions étaient toutes naturelles.

«Lorsque le général Hill a marché sur Merida, j'ai bien vu que c'était une diversion, et j'ai si peu pris le change, qu'en me portant sur Salamanque pour aller au secours de Rodrigo, je n'ai pas laissé plus de mille hommes dans la vallée du Tage.

«Il paraît que Sa Majesté croit que lord Wellington a des magasins à peu de distance, sur la frontière du Nord. Ses magasins sont à Abrantès et en Estramadure; ses hôpitaux sont à Lisbonne, à Castel-Branco et Abrantès. Ainsi rien ne l'intéresse sur la Coa.

«Votre Altesse dit que la véritable route de Lisbonne est par le Nord. Je crois que ceux qui connaissent bien le pays sont convaincus du contraire. Quant à moi, il me paraît que, toutes les fois que le principal corps d'armée passera par cette direction, on aura toutes sortes de malheurs à redouter, et que celle qu'on devrait choisir est celle de l'Alentejo. J'en ai déduit les motifs dans un mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser il y a trois mois.

«Votre Altesse parle d'occuper les débouchés d'Almeida et de Rodrigo: le pays qui sépare l'Aguada et la Tormès est une immense plaine qui est praticable dans tout les sens; ainsi j'ignore ce qu'on entend par ces débouchés.

«L'Empereur me blâme d'être rentré dans la vallée du Tage après avoir rejeté lord Wellington de l'autre coté de la Coa; mais c'était l'ordre impératif de l'Empereur, qui ne m'avait assigné d'autre territoire que la vallée du Tage. Rodrigo avait été occupé par les troupes de l'armée du Nord, et Sa Majesté m'avait affranchi du devoir de veiller sur cette place. Si j'eusse été le maître, je serais venu m'établir à Salamanque; la raison militaire le disait, puisque l'ennemi était en présence; la raison des subsistances le disait de même, puisque ce pays offrait des ressources et que la vallée du Tage était épuisée. Il paraîtrait donc juste que l'Empereur affranchît de toute responsabilité quand on suit littéralement ses ordres, ou qu'il laissât plus de latitude et de pouvoir pour les exécuter.

«L'Empereur semble croire que je ne suis pas ferme dans mes résolutions; j'ignore ce qui peut avoir motivé l'opinion de Sa Majesté. Lorsque j'ai cru utile de combattre, je ne sache pas que rien ait jamais fait changer mes déterminations; et, si ici on ne combat jamais, c'est qu'en vérité cette guerre ne ressemble en rien aux autres, et que les circonstances ne permettent pas de la faire autrement.

«L'Empereur ordonne de grands travaux à Salamanque; il veut que douze mille hommes soient employés à ces travaux: il semble que l'Empereur ignore que nous n'avons ni les vivres pour les nourrir ni l'argent pour les payer, et que nous sommes menacés de voir immédiatement tous les services manquer à la fois dans toutes les places: c'étaient les provinces du Nord qui pourvoyaient alors à la plus grande masse des besoins des sixième et septième gouvernements; et cette situation empire chaque jour de la manière la plus effrayante; et elle ne changera que lorsque nous aurons un territoire plus proportionné à nos besoins. Quant aux magasins, leur formation est l'objet de tous mes efforts et de toute ma sollicitude; mais, à l'époque de l'année où nous sommes arrivés, ce n'est pas une chose facile. Si Sa Majesté augmente les ressources, et si alors je parviens à rassembler des subsistances pour nourrir l'armée pendant un mois, je croirai avoir obtenu un grand résultat, et il serait bien désirable qu'elles puisent être conservées pour le moment où il faudrait combattre l'ennemi d'une manière sérieuse, et non pour faire de simples démonstrations.

«J'écris au duc d'Albufera pour lui faire connaître la situation des choses, et je donne l'ordre au général Bonnet de rentrer sur-le-champ dans les Asturies par le col de Lietor-Liegos. Je sens toute l'importance de l'occupation de cette province, et je comptais y envoyer des troupes incessamment.

«Monseigneur, il ne me reste plus qu'à exprimer à Votre Altesse la peine que j'éprouve de la manière dont l'Empereur apprécie les efforts que je fais ici constamment pour le bien de son service. Puisque Sa Majesté m'attribue la prise d'Almeida, qui était rendue avant que je prisse le commandement de l'armée, j'ignore ce que je pourrai faire pour me mettre à l'abri de toute espèce d'inculpation.»

LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.

«Burgos, le 6 mars 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur de vous mander, le 24 février, que le départ prochain de la garde et le peu de troupes qui me restaient m'obligeaient à prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des postes de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente.

«Aujourd'hui que la plus grande partie est déjà rentrée en France et l'autre prête à partir, que la division Bonnet m'est retirée sans que je sache encore quand arrivera la division Palombini, et que je suis au moment de marcher en Navarre pour une expédition contre les bandes, Votre Excellence sentira qu'il m'est impossible de conserver ces postes. Je la prie donc de nouveau de faire relever, sans délai, les troupes qui s'y trouvent; il existe dans le premier deux cent cinquante hommes et dans le second soixante-dix hommes.

«_P. S._ Si je n'ai pas de réponse à cet égard de Votre Excellence, je donnerai l'ordre au premier régiment de marche de l'armée de Portugal de laisser à son passage de quoi occuper ces postes.

LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Sainte-Marie, le 11 mars 1812.

«Monsieur le maréchal, M. le général Foy m'a fait parvenir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 22 février, et j'ai été en même temps prévenu de la position de trois divisions qui sont sous ses ordres.

«Les Anglais ont décidé leur mouvement sur Badajoz, et, d'après ce que M. le général comte d'Erlon m'a écrit le 8, il est à présumer, qu'en ce moment la place est investie; j'attends d'en être positivement instruit pour prendre mes dernières dispositions et marcher à leur rencontre.

«Je prie M. le général Foy de communiquer à Votre Excellence la lettre que je lui ai écrite; je désire vivement, monsieur le maréchal, que les dispositions que je lui propose puissent lui convenir, et qu'il soit autorisé à s'y conformer en attendant qu'il ait pu prendre vos nouveaux ordres.

«Ainsi que vous me l'avez annoncé par votre dernière lettre, je compte que, du moment que l'armée anglaise aura commencé ses opérations contre Badajoz, et que la plus grande partie de ses forces se sera portée sur la Guadiana, vous destinerez toutes celles qui seront disponibles de l'armée de Portugal pour venir se réunir à celles qui seront sur ce théâtre dans l'objet de livrer bataille aux ennemis et de dégager Badajoz; j'éprouverai alors une bien grande satisfaction à vous embrasser.

«L'armée du Midi ne pourra présenter en ligne que vingt-deux à vingt-quatre mille hommes, dont quatre mille de cavalerie et quarante pièces de canon. On a retiré cinq régiments d'infanterie et trois de cavalerie que le maréchal duc de Trévise met en route pour Burgos. Je vous engage à arrêter leur marche et à en disposer jusqu'après l'événement. En ce moment j'ai en ma présence douze mille Espagnols et Anglais qui sont en avant et restent dans les montagnes d'Algésiras. Jamais je n'ai été plus embarrassé.

«Enfin, monsieur le maréchal, les ennemis nous fournissent l'occasion d'assurer de nouveaux triomphes aux armes de l'Empereur, j'ai la confiance qu'ils seront éclatants.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 12 mars 1812.

«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, vos lettres des 27, 28 février et du 2 de ce mois.