Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
Part 2
Cette opération aurait pu être justifiée si elle eût donné la possession de Cadix, ville importante, foyer de la résistance nationale. Elle était imprenable pour nous, qui n'étions pas les maîtres de la mer, à moins d'une surprise; mais cette opération fut si mal conduite, menée si mollement, avec si peu de prévoyance et d'activité, que le duc d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages à Séville. Le général espagnol entra à Cadix la veille même du jour où les Français se présentèrent à ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la menacer d'un siége; on accumula dans le voisinage des travaux de fortification et des batteries de gros calibre, qui attachèrent sur la rive, en face de cette ville, un corps d'armée considérable. Dès ce moment, ce corps d'armée ne bougea plus et devint étranger aux opérations et à la guerre proprement dite, jusqu'à ce qu'enfin une série de revers, amenés en partie par cette occupation inopportune, força à évacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientôt après, tout le reste.
C'est pendant la campagne de 1809, si célèbre par les batailles de Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces derniers événements en Espagne, c'est-à-dire l'évacuation du Portugal, la bataille de Talavera et la conquête de l'Andalousie jusqu'aux portes de Cadix.
L'incapacité de Joseph dans la direction des affaires militaires étant démontrée depuis longtemps, et un centre de direction étant nécessaire, l'Empereur reconnut la nécessité de sa présence pour frapper un grand coup, entrer à Lisbonne et chasser les Anglais de la Péninsule. En conséquence, de grands renforts furent envoyés à tous les corps d'armée; et, au printemps, l'armée de Junot, qui avait évacué le Portugal, après avoir été réorganisée et considérablement augmentée, retourna en Espagne et rentra en ligne sous le nom du huitième corps. En aucun temps et nulle part, la présence de l'Empereur n'avait été aussi urgente. La quantité des troupes appelées à concourir aux opérations; les prétentions de ceux qui les commandaient; la présence de Joseph, qui n'était jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les difficultés qui résultaient de la nature du pays où l'on devait combattre; l'inimitié du peuple; la valeur et les moyens matériels de l'armée anglaise, toutes ces considérations devaient faire passer par-dessus les motifs qui l'éloignaient de l'Espagne, et le décider à venir diriger lui-même cette campagne.
Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint bientôt le précipice, le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon. D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et, s'étant mis, en 1812, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en résulta.
L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul jour; car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est pas capable de la conduite d'une guerre, si ses opérations ne répondent pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt. Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action, n'était point un général de manoeuvres, ni un général capable d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces qualités, et déjà il n'était plus lui-même. Ce choix était donc mauvais. Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles preuves.
Masséna, nommé dans le courant d'avril 1810, se rendit immédiatement à l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et, en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc d'Elchingen et le duc d'Abrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il disposait.
Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce.
Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de préparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de tenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la deuxième division, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie de ces instructions, Masséna fit assiéger Astorga par le huitième corps. Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice, et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siége de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après avoir réparé Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau siége, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août. L'armée anglaise, qui, pendant le siége, était restée à portée, fit, après la reddition, sa retraite sur Celorico.
Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps, suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à l'approche de l'armée française, fit sa retraite sans combattre; il se dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur cette route, lorsqu'on a traversé la montagne d'Alcoba, on trouve, à quelques lieues de distance, le chemin barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16 septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante étant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à droite, tournait toutes les difficultés et faisait arriver sur l'ennemi sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle.
L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les détruire; mais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre entre les deux armées, et donnait même une supériorité évidente à l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait au premier aperçu, que Masséna se décida à attaquer le 27 septembre, sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait.
Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs, gravit cette montagne: son point de départ était à droite de la Venta de San Antonio; le 31e léger, faisant partie de la deuxième division, commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche: il était soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée par le général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve. L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées. Ainsi l'armée française, très-forte en cavalerie, allait combattre sur un champ de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour combattre.
Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et, après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là, elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de grenadiers, tous furent tués ou blessés, et, au bout d'un quart d'heure, il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le sixième corps s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais, en somme, l'armée reçut là un rude échec: elle eut huit mille hommes hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui jusque-là l'avait animée.
Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra, dit, de lui-même, qu'en marchant par la droite, l'on arriverait sur le plateau sans obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et l'armée anglaise, sans perdre un moment, fit sa retraite sur Coïmbre. Cette anecdote fut connue, et les soldats appelèrent ce mouvement la manoeuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si légèrement donnée, et livrée d'une manière si extravagante, sera un objet de critique éternel pour Masséna et pour les généraux qui dirigèrent cette opération. On n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidérément. On assure même que Masséna fut, pendant cette journée, occupé et pour ainsi dire absorbé par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui.
Arrivé devant Coïmbre, on rencontra une arrière-garde qui, après un léger combat, évacua cette ville. L'armée anglaise continua son mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire pour couvrir la ville de Lisbonne. L'armée française la suivit, après avoir laissé dans Coïmbre une faible garnison, et ses blessés qui étaient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'armée se refermait après son passage. Des corps francs, des milices, avaient pris les armes, et, guidées par des officiers anglais, elles interrompaient déjà nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les détachements et les hommes isolés: aussi arriva-t-il que, à peine l'armée éloignée, les milices reprirent Coïmbre, et firent prisonniers les blessés et les troupes de la garnison. C'était le commencement de tous les maux et de tous les désastres qui attendaient l'armée française.
De tout temps, le système de défense des Portugais a été d'évacuer leurs habitations à l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui exerce son action sur toute la population, est très-favorable à cette mesure. Déjà, dans l'invasion de 1762, ils avaient agi ainsi. En 1810, pas un seul individu ne fut trouvé dans les villes; la désolation et le silence de la mort précédaient partout l'armée française. On arriva enfin devant les lignes de Lisbonne; on s'établit en face à portée de canon, la gauche à Villafranca, le centre à Alenquer, la droite à Atto, et le quartier général à Alenquer. L'effectif ne s'élevait plus qu'à quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux.
Pendant ces mouvements, le maréchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus d'Anglais devant lui (Wellington avait rappelé le général Hill), reçut ordre de prendre l'offensive avec vivacité et de faire diversion pour empêcher les Espagnols, commandés par général la Romana, de suivre le même mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la Romana se rendit à Lisbonne.
Le général Caffarelli vint à Vitoria prendre le commandement des forces de Navarre et de Biscaye. Le général Drouet, avec le neuvième corps, composé de régiments de marche appartenant à ceux de l'armée de Portugal et du midi de l'Espagne, et fort de dix-huit mille hommes environ, vint s'établir à Salamanque, Rodrigo et Almeida, et plus tard il se plaça en échelons entre la frontière et l'armée, et rouvrit la communication avec l'armée de Portugal, qui était interceptée par dix mille hommes de milice réunis à Coïmbre, et occupant cette ville et les bords du Mondego.
Masséna trouva les lignes de Torres-Vedras terminées, garnies d'une immense artillerie et de troupes très-nombreuses. Toute l'armée portugaise y était réfugiée avec l'armée anglaise, et les forces étaient encore augmentées des milices de Lisbonne.
Masséna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les observer de très près. Peut-être que, sans l'échauffourée de Busaco, il aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes était calmée et la confiance détruite, circonstances opposées au succès d'une pareille entreprise.
Dans cette situation, Masséna avait plusieurs partis à prendre:
1° Attaquer les lignes;
2° Se retirer sur la frontière du Portugal et s'établir sur Almeida et Rodrigo;
3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero;
4° Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du Tage en face de Lisbonne.
On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par le second, il abandonnait son opération; mais il conservait intacte son armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi, profitait des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto, organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos, couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal. C'est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une partie; c'est la tête de la puissance dont les éléments se trouvent à la fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c'était à posséder Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il serait entré dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait à sa nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait l'entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il aurait établies. Placée derrière lui, l'armée du midi de l'Espagne formait sa réserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s'en serait emparé, et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage et le retour.
Quand plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche pour occuper et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour vivre, enveloppant Lisbonne, l'armée et l'immense population qui s'y était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette grandes question était ainsi décidée.
Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième qui n'offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée, devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il résolut de ne faire aucun mouvement, et garda sa position.
J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à l'approche de l'armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possédait, vivres, effets, etc. Le pays occupé par l'armée restait donc entièrement désert. Il n'y avait aucun moyen d'administrer régulièrement les ressources qu'il pouvait renfermer. Les habitants n'étant pas là pour obéir à la voix de l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de son côté se mit en campagne. Des détachements d'hommes armés et sous armes se formèrent dans chaque régiment, pour explorer le pays et enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des indications et des révélations sur le lieu où étaient cachées les subsistances. On pendait _au rouge_, c'était une première menace; on pendait _au bleu_, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses amena des désordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrés à eux-mêmes employèrent bientôt les mêmes violences pour se procurer de l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercèrent à peu de distance de l'armée; mais bientôt, les ressources s'épuisant, on fut forcé de s'éloigner. Toute cette partie du Portugal fut livrée journellement à un pillage général et systématique. Les soldats s'éloignaient jusqu'à quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'armée se trouvait ainsi constamment dispersé et loin des drapeaux, tandis que le reste semblait être à la discrétion de l'ennemi. J'ai ouï dire au général Clausel qu'il avait vu des bataillons placés en face de l'armée anglaise, à portée de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que les armes étaient aux faisceaux. L'ennemi eût pu, sans courir le plus léger risque, venir s'en emparer. Des hommes isolés étant chaque jour massacrés par les paysans, et des détachements enlevés les pertes devinrent immenses; mais ce qui menaçait davantage encore l'existence de l'armée, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle présentait au plus haut degré le spectacle de la confusion et du désordre.
L'armée française, arrivée dans la position de Villafranca le 12 octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple du général anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la destruction.
Le 14 novembre, Masséna se décida à faire un mouvement rétrograde pour se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il porta une partie de l'armée sur le Zezere, et laissa tout le reste en avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectèrent les nouvelles positions prises. Masséna fit construire des bateaux et tout préparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne tenta rien, et fit plus tard brûler ses bateaux. Enfin, au commencement de mars, son armée étant réduite de plus d'un tiers, il se décida à rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiatès. Cette retraite de vingt-sept jours, embarrassée de quinze ou vingt mille ânes, cette retraite faite avec des troupes arrivées à un degré de désordre, de mécontentement et de découragement dont rien ne peut donner l'idée, fut cependant l'occasion de divers combats glorieux, livrés par le maréchal Ney, qui arrêta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment où il pressait trop vivement son arrière-garde.
Il y avait un tel désaccord dans les opérations d'Espagne, que c'était précisément le moment où Masséna était en pleine retraite que le maréchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le siége de Badajoz.
Masséna arriva le 31 à Alfaiatès. Son artillerie ne se composait plus que de dix pièces de canon. Les équipages militaires étaient détruits; sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. Il dut repasser la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette retraite, Wellington avait détaché le général Hill sur la rive gauche du Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. Il passa la Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule à Fuentes-de-Oñore. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne, envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4 et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oñore; et, quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble, le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna l'exécution.
Il fit une large brèche à la place au moyen d'une mine, détruisit en grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui ménageait un investissement mal fait, il traversa l'armée ennemie, et rejoignit l'armée française sur l'Aguada, en passant par San-Felices.