Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 19

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«Dans cette situation, qui est aussi simple que formidable, vous reposez vos troupes, vous formez des magasins, et avec de simples démonstrations bien combinées, qui mettent vos avant-postes à même de tirer journellement des coups de fusil avec l'ennemi, vous aurez barre sur les Anglais qui ne pourront vous observer. Vous devez tous les jours faire faire des prisonniers par vos avant-gardes, et sur toutes les directions qui menacent l'ennemi. C'est le moyen d'avoir de ses nouvelles, il n'en est pas d'autre efficace.

«L'Empereur me prescrit de donner l'ordre au duc de Dalmatie d'avoir toujours un corps de vingt mille hommes avec vingt bouches à feu, composé de ses meilleures troupes, soit sur Merida pour faire le coup de fusil, soit avec le corps du général Hill et le contenir sur la rive gauche du Tage, soit sur Badajoz en se portant sur l'Alentejo et l'obligeant ainsi à se rapprocher d'Elvas.

«Cette opération est d'autant plus importante, que, si elle n'avait pas lieu, le général Hill pourrait se réunir à lord Wellington pour vous attaquer. Il serait insensé de penser que jamais lord Wellington pût rappeler la division Hill, tant que le duc de Dalmatie fera des démonstrations. Lord Wellington ne peut donc vous attaquer qu'avec son corps, et, s'il marchait vers vous, vous réuniriez sept divisions à Salamanque avec toute votre cavalerie et votre artillerie. Cela vous ferait cinquante mille hommes. Je dis entre vous sept divisions, car il ne faut jamais compter sur celle des Asturies. Alors cette division recevrait l'ordre de marcher en avant pour menacer la Galice et contenir le corps espagnol qui est de ce côté. Appuyé à Salamanque, ayant autant d'artillerie et de munitions que vous voudrez, votre armée, forte de cinquante mille hommes, est inattaquable. Le général Hill fût-il même réuni à Wellington, elle serait inattaquable, non pas pour trente mille Anglais, qui au fond sont le total de ce que les Anglais ont en Portugal, sans y comprendre les Portugais, mais pour soixante-dix mille Anglais. Un camp choisi, une retraite assurée sur les places, des canons et munitions en quantité, sont un avantage que vous savez trop bien apprécier.

«Cependant, tandis que vous observerez, je suppose que Hill ait joint l'armée anglaise et que lord Wellington soit beaucoup plus fort qu'il ne l'est; dans ce cas, l'armée du nord de l'Espagne avec sa cavalerie et deux divisions viendrait à vous; vous vous renforceriez tous les jours, et la victoire serait assurée. Mais, une fois la résolution prise, il faut la tenir, il n'y a plus ni _si_ ni _mais_. Il faut choisir votre position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée française, au champ de bataille que vous aurez choisi. Comme vous êtes le plus fort, et qu'il est important d'avoir l'initiative, évitez de faire des travaux de camp retranché qui n'appartiennent qu'à la défensive et avertiraient l'ennemi. Il suffira de reconnaître les emplacements et de travailler à force à la place. Si on prend un système de fortifications serré, et qu'on n'admette pas trop de développement, en six semaines on peut avoir une bonne place qui mette votre quartier général, vos magasins et vos hôpitaux à l'abri de toute entreprise de l'ennemi, et qui puisse servir de point d'appui à votre corps d'armée pour recevoir bataille, ou de point de départ pour marcher sur Rodrigo et Almeida quand le temps en sera venu.

«Je vous ai dit que vous ne deviez compter que sur sept divisions. La division Bonnet doit retourner sur-le-champ dans les Asturies. Soit que vous considériez la conservation de toutes les provinces du Nord, sait que vous considériez un mouvement de retraite, les Asturies sont nécessaires. Elles assurent la possession des montagne. Sans elles ni Salamanque, ni Burgos, ni même Vitoria, ne sont tenables, si après une bataille perdue il fallait évacuer. La division des Asturies ne devrait pas même alors être rappelée à vous. Mais, se repliant avec ordre sur votre droite, elle appuierait votre retraite, et, lorsque vous seriez à Burgos, elle serait à Reynosa pour vous couvrir de ce côté. Sans quoi, favorisé par des débarquements sur tous les points de la côte, l'ennemi, dès le commencement de votre retraite, vous tirerait des coups de fusil sur Montdragon et Vitoria; d'ailleurs, vous n'avez pas seulement à lutter contre lord Wellington. Vous avez à contenir aussi le corps ennemi qui est en Galice, et, au moment où vous marchez sur l'ennemi, la division touchant les Asturies contiendra la Galice et épargnera la présence d'une division à Astorga.

«Je vous le répète, c'est à l'armée du Midi, à avoir un corps de vingt mille hommes de troupes pour tenir en échec une partie de l'armée de Wellington sur la rive du Tage.

«Ce n'est donc pas à vous, monsieur le duc, a vous disséminer en faveur de l'armée du Midi.

«Lorsque vous avez été prendre le commandement de votre armée, elle venait d'éprouver un échec par sa retraite du Portugal. Ce pays était ravagé: les hôpitaux et les magasins de l'ennemi étaient à Lisbonne; vos troupes étaient fatiguées, dégoûtées, sans artillerie, sans train d'équipage. Badajoz était attaqué depuis longtemps; une bataille dans le Midi n'avait pu faire lever le siége de cette place. Que deviez-vous faire alors? Vous porter sur Almeida pour menacer Lisbonne?--Non; parce que votre armée n'avait point d'artillerie, point de train d'équipage, ci qu'elle était fatiguée. L'ennemi, dans cette position, n'aurait pas cru à cette menace; il aurait laissé approcher jusqu'à Coïmbre, aurait pris Badajoz, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait, à cette époque, ce qu'il fallait faire: vous avez marché rapidement au secours de Badajoz. L'ennemi avait barre sur vous, et l'art de la guerre était de vous y concentrer. Le siége en a été levé, et l'ennemi est rentré en Portugal. C'est ce qu'il y avait à faire. Depuis, monsieur le maréchal, vous êtes revenu dans le Nord; lord Wellington s'est reporté sur le véritable point de défense du pays; et, depuis ce temps, vous êtes en présence.

«Si, après avoir rejeté lord Wellington au delà de Ciudad-Rodrigo, vous fussiez resté dans la province de Salamanque, ayant vos avant-gardes sur les directions du Portugal, lord Wellington n'aurait pas bougé; mais vous vous êtes porté sans raison sur le Tage. Les Anglais ont cru que vous vous disposiez à entrer dans l'Alentejo pour vous réunir au duc de Dalmatie et faire te siége d'Elvas. Ils manoeuvrèrent en conséquence et restèrent attentifs lorsque votre mouvement sur Valence leur a fait connaître qu'ils n'avaient rien à craindre.

«Dans ce moment, monsieur le duc, votre position est simple et claire; par conséquent, elle ne demande pas des combinaisons d'esprit. Placez votre armée de manière que sa marche puisse se réunir et se grouper sur Salamanque. Ayez-y votre quartier général; que vos ordres, vos dispositions, annoncent à l'ennemi que la grosse artillerie arrive à Salamanque, que vous y formez des magasins, que tout y est dans une position offensive. Faites faire continuellement la petite guerre avec les postes ennemis. Dans cet état, vous êtes maître de tous les mouvements des Anglais. Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller; réunissez aussitôt votre armée et marchez droit sur Almeida, et poussez des pointes sur Coïmbre. Wellington reviendra bien vite sur vous. Mais les Anglais ont trop de savoir-faire pour commettre une pareille faute. Ce n'est pas l'envoi de quatre à cinq mille hommes sur Valence qui a fait faire aux Anglais leur mouvement pour s'emparer de Ciudad-Rodrigo, c'est la marche, si inutile, que vous avez fait faire d'une grande partie de votre artillerie, de votre cavalerie; c'est la dissémination d'une grande partie de votre armée.

«Écrivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui écrire également pour qu'il exécute les ordres impératif que je lui donne de porter un corps de vingt mille hommes pour forcer le général Hill à rester sur la rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le maréchal, à aller dans le Midi, et marchez droit sur le Portugal si lord Wellington fait la faute de se porter sur la rive gauche du Tage.

«La division Caffarelli doit être arrivée en Navarre. L'Empereur ordonne qu'une division italienne vienne renforcer l'armée du Nord. Mettez-vous en correspondance avec le maréchal Suchet à Valence, afin qu'il puisse marcher avec ses forces pour soutenir Madrid, s'il y a lieu. Profitez du moment où vos troupes se réunissent pour bien organiser et mettre de l'ordre dans le Nord. Qu'on travaille jour et nuit à fortifier Salamanque; qu'on y fasse venir de grosses pièces; qu'on refasse l'équipage de siége; enfin qu'on forme des magasins de subsistances. Vous sentirez, monsieur le maréchal, qu'en suivant ces directions, et qu'en mettant pour les exécuter toute l'activité convenable, vous tiendrez l'ennemi en échec. Londres elle même tremblera de la perspective d'une bataille et de l'invasion du Portugal, si redoutée des Anglais, et enfin, au moment de la récolte, vous vous trouverez tout à fait en état d'investir Rodrigo et de prendre cette place à la barbe des Anglais, ou de leur livrer bataille, ce qui serait à désirer; car, battus aussi loin de la mer, ils seront perdus et le Portugal perdu. L'artillerie qui arriverait pour armer Salamanque servirait pour Almeida et pour Rodrigo. En recevant la bataille au lieu de la donner, en ne songeant qu'à l'armée du Midi, qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle est forte de quatre vingt mille hommes des meilleures troupes de l'Europe, en ayant de la sollicitude pour des pays qui ne sont pas sous votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces qui vous regardent, un combat que vous éprouveriez serait une calamité _qui se ferait sentir dans toute l'Espagne_. Un échec de l'armée du Midi _la conduirait sur Madrid ou sur Valence_, et ne serait pas de même nature.

«Je vous le répète, vous êtes le maître de conserver barre sur lord Wellington en plaçant votre quartier général à Salamanque, en occupant en force cette position et en poussant de fortes reconnaissances sur les débouchés. Je ne pourrais que vous redire ce que je vous ai déjà expliqué ci-dessus. Si Badajoz était cerné seulement par deux ou trois divisions anglaises, le duc de Dalmatie la débloquera; mais alors Wellington affaibli vous mettrait à même de vous porter dans le centre du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que toute autre opération. Mais, lorsque par les nouvelles dispositions de l'Empereur, qui l'ont obligé à renoncer pour cette année à l'expédition du Portugal, vu la tournure que prenaient les affaires générales de l'Europe, l'Empereur vous a ordonné de vous porter sur Valladolid, avec votre armée, que vous êtes arrivé inopinément à Salamanque, les Anglais, qui ont bien calculé que ces mouvements n'avaient pu se faire on conséquence des leurs, ont été atterrés; et si, du 17 au 18, avec les trente mille hommes que vous aviez dans la main, vous aviez marché à tire-d'aile, sans livrer bataille, mais faisant mine de le vouloir, l'ennemi, qui était déconcerté par votre arrivée, était résolu de lever le siége de Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter avec vingt-cinq mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?

«C'est une opération qu'on pourrait même faire avec dix mille hommes en prenant position sans s'engager, et retournant sur Salamanque si l'ennemi présentait trop de forces. La guerre est un métier de position, et douze mille hommes ne sont jamais engagés quand ils ne veulent pas: à plus forte raison trente mille, surtout lorsque ces trente mille hommes étaient suivis par d'autres troupes. Mais le passé est sans remède.

«Je donne l'ordre que tout ce qu'il sera possible de fournir vous soit fourni pour compléter votre artillerie et pour armer Salamanque. Vingt-quatre heures après la réception de cette lettre, l'Empereur pense que vous partirez pour Salamanque, à moins d'événements inattendus; que vous chargerez une avant-garde d'occuper les débouchés sur Rodrigo et une autre sur Almeida; que vous aurez dans la main au moins la valeur d'une division; que vous ferez revenir la cavalerie et l'artillerie qui sont à la division du Tage; que vous renverrez la division Bonnet dans les Asturies. Vous ne donnerez pas de division à l'armée du Nord, parce qu'elle sera renforcée par la division.... Pourtant, comme ce mouvement sera brusque, il faut lui donner le temps d'opérer son effet, et ce ne peut être que huit jours après que vous serez arrivé à Salamanque et que ces dispositions seront faites que leur effet aura eu lieu sur l'ennemi; ce n'est qu'alors que vous pourrez entièrement évacuer le Tage. En attendant, il semble à l'Empereur qu'une seule division d'infanterie sur ce point est suffisante.

«Le roi enverra au moins douze cents hommes de cavalerie et trois mille hommes d'infanterie. Appuyez cette division; réunissez surtout votre cavalerie, dont vous n'avez pas de trop et dont vous avez tant besoin. Lorsque vous verrez que votre mouvement offensif a produit un effet, vous retirerez du Tage d'abord une brigade et ensuite une autre brigade; mais en même temps vous augmenterez vos démonstrations d'offensive, de manière que tout montre que vous attendez les premières herbes pour entrer en Portugal.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 21 février 1812.

«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, votre lettre du 6 de ce mois. Sa Majesté est extrêmement peinée que vous ayez envoyé la division du général Bonnet à l'armée du Nord; cette division est la seule qui puisse occuper avec profit les Asturies, parce que le soldat connaît le pays et les habitants. Il valait mieux ne rien envoyer à l'armée du Nord, et renvoyer la division du général Bonnet dans les Asturies. L'intention de l'Empereur est que, dans quelque endroit que cette division se trouve, elle retourne dans cette province; pour le Nord, il vaut mieux avoir la division du général Bonnet dans les Asturies qu'à Burgos. L'Empereur trouve que l'armée de Portugal est en l'air, et que la communication avec Irun n'est pas tenable si on n'a pas les Asturies. Il faut donc occuper les Asturies quand on est à la hauteur de Salamanque, et occuper les lignes de Fuentes de Reynosa quand on n'est qu'à la hauteur de Valladolid ou de Burgos; mais laisser les paysans maîtres des montagnes communiquant avec la mer, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver en Espagne. La population de la Galice refluera dans les provinces occupées par l'armée; nous avons l'expérience pour preuve de cette théorie. Quand le duc d'Istrie fit évacuer les Asturies, tout le pays fut en mouvement; il faut, monsieur le duc, six mille hommes pour garder les montagnes; qu'on les place dans les Asturies ou à Santander, c'est la même chose, avec cette différence qu'en les plaçant à Santander ils ne couvrent pas le royaume de Léon et n'occupent pas cette province qui est plus importante pour les insurgés. L'Empereur, monsieur le maréchal, met à votre disposition la division du général Bonnet à cet effet; son intention est que vous fassiez route sur les Asturies par le chemin que le général Bonnet jugera le meilleur.--Je vous ai déjà fait connaître, monsieur le duc, que l'Empereur n'approuve pas la dissémination de votre armée; Sa Majesté ne voit, dans votre conduite, que du tâtonnement. Comment, à Valladolid, prétendez-vous être instruit à temps de ce que fera l'ennemi? Ce n'est pas possible dans aucun pays, et surtout dans un pays insurgé. Je ne puis que vous répéter que l'Empereur ne voit d'opération honorable pour ses armées que d'occuper Salamanque; d'avoir des avant-gardes qui feront le coup de fusil sur la frontière de Portugal et avec Rodrigo: d'avoir votre armée centralisée autour de vous à quatre ou cinq marches, jusqu'à ce que l'armée du Centre ait pu placer des troupes à Almaraz, que votre armée ait occupé Salamanque, et que l'opération du maréchal duc de Dalmatie sur Merida et Badajoz ait de l'influence sur l'ennemi et se soit fait sentir. Vous pouvez laisser une division légère sur Talavera, occupant Almaraz; mais elle doit toujours être prête à vous rejoindre. Lorsque vous aurez occupé Salamanque, que vos avant-postes auront cette direction et que cette espèce de vésicatoire militaire aura fait son effet sur l'ennemi, vous pourrez faire rapprocher de vous la division que vous aurez sur le Tage. Mais vous sentirez qu'il sera également nécessaire que l'armée du Centre ait auparavant donné des troupes pour garder la vallée.

«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous répéter que vous vous occupez trop de ce qui ne vous regarde pas, et pas assez de ce qui vous regarde. Votre mission a été de défendre Almeida et Rodrigo, et vous avez laissé prendre ces places. Vous avez le Nord à maintenir et à administrer, et vous abandonnez les Asturies, c'est-à-dire le seul moyen de le gouverner et de le contenir.--Vous allez vous embarrasser si lord Wellington envoie une ou deux divisions sur Badajoz, quand Badajoz est une place très-forte, et que le duc de Dalmatie a quatre-vingt mille hommes, lorsqu'il peut être secouru par le maréchal Suchet. Enfin, si Wellington marchait sur Badajoz, vous avez un moyen sûr, prompt et triomphant de le rappeler, celui de marcher sur Rodrigo ou Almeida. Votre armée se compose de huit divisions; une doit rester dans les Asturies, et vous ne devez y compter que pour la faire marcher sur la Galice. Quand même, après une bataille avec les Anglais, vous seriez battu, vous ne devez pas faire évacuer les Asturies par cette division, mais la faire filer par les hauteurs à votre droite. Les coups de fusil arriveront avant peu de jours à Montdragon si on n'occupe pas les montagnes.

«La division des Asturies est une division qui, en cas d'évacuation de Salamanque et de Valladolid, devrait nouer le mouvement dans les montagnes; sans quoi la position de Burgos ne serait pas tenable, pas même celle de Vitoria. D'ailleurs, encore une fois, monsieur le duc, vous avez à lutter, non-seulement contre les armées anglaises, mais aussi contre la Galice; et les six mille hommes qui se porteront en avant, par les débouchés de la Galice, contiendront cette province; et peut-être que six mille hommes dans les Asturies équivaudraient à dix-huit mille hommes qu'il faudrait à Astorga et sur le littoral. Les insurgés, sans communication après la prise de Valence, étaient au désespoir. L'arrivée des bandes à Pautel, à Oviedo, et le rétablissement de leur communication avec la mer, leur ont rendu leur courage; tout cela par défaut de réflexion et de connaissance des localités. En résumé, monsieur le maréchal, de vos huit divisions, une doit être dans les Asturies et n'en point bouger; les sept autres doivent être réunies autour de Salamanque. Cela vous fait une armée de cinquante mille Français, avec une artillerie de cent bouches à feu, lesquels, dans un terrain bien étudié, couverts par des bouts de flèche, ayant leurs vivres assurés et leur appui à Salamanque, ne seraient pas vaincus par quatre-vingt mille hommes. Toutefois, monsieur le duc, il faut bien se garder de faire à Salamanque un camp retranché; les Anglais vous croiraient sur la défensive et n'auraient plus de crainte: c'est une place forte qu'il faut avoir à Salamanque.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 21 février 1812.

«L'Empereur me charge de vous dire, monsieur le maréchal, que vous avez mal compris ses intentions sur Valence. Sa Majesté avait ordonné de faire marcher sur cette place douze mille hommes, en comprenant les troupes de l'armée du Centre, et elle entendait que ce mouvement fût par Cuença. Il y avait déjà à Cuença quatre mille hommes. Le roi d'Espagne en aurait donné trois mille autres. Ce n'était donc que trois ou quatre mille hommes à faire filer sur Cuença. L'Empereur trouve que vos plaintes ne sont pas fondées, et qu'il eût été insensé au roi de se porter de Cuença sur Albacète. Ce mouvement aurait permis à l'ennemi, qui était à Requeña, de marcher sur Madrid. Il était évident que cette opération d'Albacète ne pouvait se faire, à moins de forces sérieuses, puisqu'elle demandait une grande ligne d'opération, et qu'elle n'aurait pas donné de résultat pour la prise de Valence; car, si le général Suchet avait été battu aux passages des lignes, cette opération ne signifiait rien. L'art de la guerre ne consiste pas à diviser ses troupes. L'opération de Cuença sur Requeña, communiquant par la gauche avec Suchet avant d'attaquer l'ennemi, était une véritable opération militaire. Quelques mille hommes de plus, avec le général Montbrun, n'auraient affaibli en rien l'armée de Portugal. Les Anglais ne s'en seraient pas aperçus. Cette opération eût même pu se faire en envoyant des troupes de l'armée du Centre, et en remplaçant par des troupes de l'armée de Portugal celles qui se seraient portées sur Cuença. Sans doute, la route n'est pas bonne pour l'artillerie; mais on n'avait pas besoin d'artillerie contre ces insurgés, et d'ailleurs le maréchal Suchet en avait. L'Empereur trouve, monsieur le duc, que vous avez fait là une faute qui n'est pas justifiable. Puisque vous étiez devant l'ennemi, et qu'il est évident que vous exposiez tout le nord de l'Espagne, s'il eût fallu faire une grande opération d'armée, on eût préféré la faire faire par le maréchal duc de Dalmatie, et l'on eût prévu le cas où les Anglais auraient marché sur Madrid ou sur Salamanque.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Valladolid, le 23 février 1812.

On trouvera le texte de cette lettre dans les _Mémoires du duc de Raguse_, page 90 de ce volume.

LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.

«Burgos, le 24 février 1812.

«Les rapports que je reçois de la Biscaye sont de nature à m'empêcher d'en détacher un seul homme.--Les 2e et 3e régiments de marche de votre armée y gardent seuls la communication d'Irun à Vitoria, et, malgré tout le désir que j'ai de les mettre à votre disposition, vous devez concevoir qu'il m'est impossible de le faire avant d'avoir reçu les troupes de la division Bonnet, qui doivent les remplacer.--Le 1er régiment de marche, stationné en Navarre, a depuis longtemps l'ordre d'en partir pour se rendre à Valladolid; mais je suis sans nouvelles de cette province, et j'ignore même encore si le général Caffarelli y est entré: c'est ce qui m'empêche de vous adresser l'itinéraire de ces détachements.

«Toute l'armée a subi des pertes, de sorte que je ne puis même disposer d'aucun de ces corps. Le peu de troupes qui va me rester me met dans la nécessite de prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des postes de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente. Il existe dans le premier deux cent cinquante hommes, et dans le second soixante-dix. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour garder le plus longtemps possible Reynosa; mais, si on n'augmente pas mes moyens, je crains d'être forcé à vous prier également d'en faire remplacer la garnison.

«Un approvisionnement de grains que je suis obligé d'envoyer dans la province de Santander me met aussi dans l'embarras pour les transports. Cependant j'espère pouvoir diriger sur Valladolid, dans huit à dix jours, cent à cent vingt voitures pour y prendre une partie de mes malades.

«J'ai fait partir aujourd'hui le douzième convoi de fonds, et j'ai joint à son escorte le détachement de l'année de Portugal, qui formait la garnison d'Aranda.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Valladolid, le 20 février 1812.