Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 18

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«Vous trouverez ci-joint, monsieur le duc, la lettre que j'écris à M. le duc de Dalmatie.

«La division qu'il va faire marcher sur Hill suffira pour le faire retirer; l'intention de l'Empereur, monsieur le duc, est que vous vous placiez à Salamanque dans une situation de guerre offensive.

«Faites commencer des ouvrages dans cette place. Menacez Rodrigo, Almeida, Oporto; soyez sûr qu'avec de pareilles dispositions lord Wellington ne détachera pus un homme dans le Midi. Ne restez pas à Valladolid, cela est trop loin de l'offensive. Faites occuper les Asturies le plus tôt possible, et au plus tard lorsque le général Montbrun vous aura rejoint, ce qui doit avoir lieu dans ce moment.»

COPIE DE LA LETTRE AU DUC DE DALMATIE.

«11 février.

«Sa Majesté pense que le général Hill n'a à Merida qu'une simple division anglaise et une quinzaine de mille hommes réunis. Il est fâcheux que cela paralyse une armée aussi forte que la vôtre, et composée de troupes d'élite.

«L'Empereur voit dans vos dépêches que vous appelez l'armée de Portugal sur Truxillo. Cependant vous savez, monsieur le maréchal, que l'armée anglaise est composée de sept divisions, et que, s'il y en a une contre vous, les six autres doivent être dans le Nord. La position de l'armée à Merida nous est funeste puisque de là le général Hill se recrute et est à portée d'avoir des ramifications dans le pays, tandis que le mouvement de quinze à vingt mille Français ferait rentrer cette division dans le Portugal. Telle est, monsieur le duc, l'opinion de l'Empereur.

«ALEXANDRE.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 14 février 1812.

«L'Empereur, monsieur le duc, regrette qu'avec la division Souham et les trois autres divisions que vous avez réunies vous ne vous soyez pas reporté sur Salamanque pour voir ce qui se passait. Vous auriez donné beaucoup à penser aux Anglais et auriez pu être utile à Rodrigo.

«Le moyen de secourir l'armée du Midi, dans la position où vous êtes, est de placer votre quartier général à Salamanque et d'y concentrer votre armée; en ne détachant qu'une division sur le Tage, de réoccuper les Asturies et d'obliger l'ennemi à rester à Almeida et dans le Nord, par la crainte d'une invasion. Vous pourrez même pousser des partis sur Rodrigo, si vous avez l'artillerie de siége nécessaire. Votre honneur est attaché à prendre cette place, ou, si le défaut de vivres ou d'artillerie vous forçait d'ajourner cette opération jusqu'à la récolte, vous pourriez de moins faire une incursion en Portugal et vous porter sur le Duero et sur Almeida. Cette menace contiendrait l'ennemi.

«L'armée du Midi est très-forte, l'armée de Valence, qui aujourd'hui a ses avant-postes sur Alicante, dégage sa droite.

«La position que vous devez prendre doit donc être offensive de Salamanque à Almeida. Tant que les Anglais vous sauront réunis en force à Salamanque, ils ne feront aucun mouvement; mais, si vous allez de votre personne à Valladolid, si vos troupes sont envoyées se perdre sur les derrières, si surtout votre cavalerie n'est pas en mesure après la saison des pluies, vous exposerez tout le nord de l'Espagne à des catastrophes.

«Il est indispensable de réoccuper les Asturies, parce qu'il faut plus de monde pour garder la lisière de la plaine jusqu'à la Biscaye que pour garder les Asturies.

«Puisque les Anglais se sont divisés en deux corps, un sur le Midi et l'autre sur vous, ils ne sont pas forts, et vous devez l'être beaucoup plus qu'eux. La lettre que je vous ai écrite et que vous avez reçue le 13 décembre vous a fait connaître ce que vous deviez faire.

«Menacez les Anglais, et, si vous croyez pour le moment ne pas pouvoir reprendre Rodrigo, faites réparer les chemins qui mènent à Almeida, réunissez vos équipages de siége, envoyez de gros détachements sur Rodrigo. Cela contiendra les Anglais, ne fatiguera pas vos troupes et aura bien moins d'inconvénients que de vous disséminer encore, comme vous le proposez.

«L'Empereur pense que le général Montbrun est arrivé et que vous avez enfin réuni votre armée.

«La prise de Valence a beaucoup fortifié l'armée du Midi, et il faut que vous supposiez les Anglais fous pour les croire capables de marcher sur Rodrigo en vous laissant arriver à Lisbonne avant eux. Ils iront dans le Midi si par des dispositions mal calculées vous détachez deux ou trois divisions sur le Tage, puisque par là vous les rassurez et leur dites que vous ne voulez rien faire contre eux, et respectez l'opinion de la défensive et de leur initiative.

«Je vous le répète donc: l'intention de l'Empereur est que vous ne quittiez pas Salamanque, que vous fassiez réoccuper les Asturies, que votre armée s'appuie sur la position de Salamanque et que vous menaciez les Anglais.

OBSERVATIONS DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DE NAPOLÉON EN FÉVRIER.

Les erreurs et les aberrations dont les lettres précédentes sont remplies prennent maintenant un caractère encore plus prononcé, et les instructions que renferment celles-ci, ayant pour base des faits complétement inexacts et une nature de choses que l'imagination seule avait créée, conduisent à chaque moment à des conclusions insensées. Si les points de départ étaient vrais, tout serait juste: comme ils sont faux, tout est absurde et finit par amener la confusion des idées par la confusion des faits.

Par la lettre du 11 février, l'Empereur ordonne de rassembler l'armée à Salamanque et de prendre une attitude offensive. Mais une réunion des troupes exige des magasins, et je n'avais aucun moyen d'en former. L'Empereur avait reconnu, par la lettre du 15 décembre, que l'état des subsistances ne permettait pas de prendre l'offensive avant la récolte prochaine, or une attitude offensive, qui suppose une réunion prolongée dans un lieu déterminé, exige encore plus de moyens en subsistances qu'une offensive réelle qui porte une armée bientôt dans de nouveaux pays. Toute chose dans ce genre était donc impraticable.

Une lettre de la même date exprime le regret que, avec la division Souham et les trois autres divisions que j'avais réunies, je ne me sois pas porté sur Salamanque; cela eût pu, ajoute-t-on, être utile à Rodrigo: on oublie que cette place était tombée en huit jours, et dix jours avant la réunion possible des premières troupes, qui de toutes parts étaient en marche; et, en outre, on oublie également que près de la moitié des troupes rassemblées se composait des corps de la garde qui avaient ordre de rentrer en France, et des troupes de l'armée du Nord, que j'avais la nécessité de remplacer dans les postes de communication qu'elles avaient évacués. On parle de reprendre cette place quand ou sait bien que je n'ai ni grosse artillerie ni vivres pour nourrir l'année réunie; au défaut de cette opération, on propose une incursion en Portugal, quand le pays qui m'en sépare n'est qu'un désert de vingt lieues sans la moindre ressource, n'offre pas encore même de l'herbe pour nourrir les chevaux.

Mais la lettre du 18, qui renferme des instructions détaillées précises et à peu près impératives, rassemble toutes les aberrations imaginables.

Napoléon ne change point la base de ses raisonnements, il suppose vrai tout ce qu'il voudrait trouver existant.

Il établit que j'ai la supériorité sur l'ennemi quand je ne peux pas lui opposer une force égale aux deux tiers des siennes, et encore ces forces ne peuvent être réunies que pour un court espace de temps, c'est-à-dire pour celui où elles consomment les approvisionnements qu'elles ont rassemblés avec peine et que les soldats portent sur leur dos.

Il faut le répéter, l'armée ne pouvait vivre que dans des cantonnements étendus; on diminuait la ration du soldat momentanément afin de créer une réserve, et, quand les ressources de ces cantonnements étaient épuisées, il fallait changer de place et opérer absolument comme un berger qui change son troupeau de pâturage quand il a dévoré l'espace qu'il a parcouru pendant quelque temps.

On ne pouvait donc jamais tenir l'armée rassemblée que pendant très-peu de jours, et il était sage de conserver des ressources créées aussi péniblement pour le moment où il faudrait combattre, soit en marchant à l'ennemi, soit en l'attendant en position. Mais quinze jours sont bientôt écoulés, et, si on a consommé dans une simple démonstration ce qu'on ne peut remplacer qu'avec beaucoup de peine et de temps, on n'est plus en mesure de se tenir réuni quand des opérations réelles doivent commencer.

Napoléon imagine que le duc de Wellington suppose que je vais faire le siége de Rodrigo, et cette pensée est un rêve qui le flatte. Le duc de Wellington connaissait comme moi-même notre misère, notre pénurie en toute chose, notre absence complète de moyens en matériel et notre infériorité en personnel: il ne pouvait donc nullement nous croire disposés à prendre l'offensive. Il n'en était pas de même pour la défensive; il savait que les troupes, placées d'une manière systématique pour vivre pendant un temps illimité, pouvaient se rassembler promptement pour combattre et pour se combiner: mon système, basé sur un calcul raisonnable, lui inspirait une circonspection fondée. Il était clair qu'il en voulait à Badajoz: il était certain que le maréchal Soult ne pouvait pas lutter seul contre lui, et que mon concours était indispensable à l'armée du Midi; mais il était évident que mes moyens ne correspondaient nullement à une offensive véritable. Il n'y avait donc qu'une seule chose à faire avec fruit, une seule chose exécutable: c'était de placer la majeure partie de mes troupes à portée de l'armée du Midi pour me réunir à elle et livrer bataille aux Anglais aussitôt qu'ils entreprendraient le siége de Badajoz. Je pouvais passer ainsi tout le temps qui nous séparait de l'époque de la récolte et tenir sans plus de frais Wellington en échec pendant toute la campagne. Tant que j'ai suivi ce système. Wellington est resté tranquille; mais, au moment même où j'en ai changé, il est entré en opération et s'est mis en mesure de commencer bientôt le siége de Badajoz.

Toute cette jonglerie d'offensive impuissante ne devait aboutir qu'à épuiser et fatiguer les troupes, et à user le peu de moyens que la raison m'avait commandé de conserver prudemment pour un meilleur emploi.

Napoléon ordonne de placer deux fortes avant-gardes qui menacent Rodrigo et Almeida, et de faire le coup de fusil chaque jour avec les Anglais, dont je suis séparé par une rivière et par un espace de vingt lieues d'un désert parcouru sans cesse par de nombreuses guérillas dont le nombre s'élevait quelquefois à trois ou quatre mille hommes, et pouvaient au besoin être soutenues par la nombreuse cavalerie anglaise, dont la force était de six mille chevaux, tandis que l'armée de Portugal possédait à peine une chétive cavalerie de deux mille hommes! On veut que je menace les autres directions du Portugal, que je fasse réparer les routes de Porto et d'Almeida; mais auparavant, sans doute, il faut occuper une partie du Portugal. Mais tout cela est insensé, tout cela a le cachet d'un plan de campagne fait dans un accès de fièvre chaude!

Voyons maintenant les combinaisons qu'il applique au personnel: elles sont dignes des premières. Il n'était pas possible d'exister en Espagne sans l'occupation d'un grand espace du pays; on le sait, l'action du pouvoir disparaissait au moment où les baïonnettes s'éloignaient: on ne pouvait communiquer qu'avec des escortes, et une grande partie des armées d'Espagne était consacrée à cet usage. L'armée ne pouvait communiquer avec la France, avec Madrid, avec Séville, que sous la protection de ce réseau immense qui accablait les armées de fatigue et ruinait les troupes.

L'armée de Portugal avait nécessairement son contingent à fournir pour supporter ce fardeau commun. Eh bien, les évaluations de mes forces étaient faites avec tant de bonne foi, que Napoléon établit, pour le cas d'un mouvement de Wellington, qu'en livrant bataille à Salamanque et réunissant sept divisions j'aurai cinquante mille hommes à lui opposer, et il se retrouve que, lorsque j'étais dans la nécessité, trois mois plus tard, de réunir tous mes moyens, et avec huit divisions, après avoir levé toutes les communications, afin de ne laisser personne en arrière, je n'ai pas pu arriver à avoir quarante mille hommes pour combattre.

Maintenant tous les faits passés se confondent dans l'esprit de Napoléon. Il dit: «Si, après avoir rejeté Wellington en Portugal (cela ne peut s'entendre que de l'opération combinée exécutée au mois de septembre), vous fussiez resté dans la province de Salamanque, Wellington n'aurait pas bougé, et c'est quand vous vous êtes porté sans raison sur le Tage qu'il a vu qu'il n'avait plus rien à craindre.»

Mais alors Salamanque avait été donné à l'armée du Nord; mais je devais me nourrir par la province de Tolède, et le détachement de seize mille hommes sur Valence a été ordonné par Napoléon le 21 novembre. A qui donc la faute? à qui revient le blâme? qui en est le coupable? Ce n'est pas moi sans doute, qui n'ai fait qu'exécuter des ordres précis et impératifs.

Plus loin, il dit, en parlant du siége de Rodrigo (voyez p. 331): «Si, du 17 au 18, avec les trente mille hommes que vous aviez sous la main, vous aviez marché à tire-d'aile sans livrer bataille, mais faisant mine de le vouloir, l'ennemi, déconcerté par votre arrivée, était résolu à lever le siége de Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter avec vingt-cinq mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?» La réponse est simple et facile: c'est le 13 seulement que j'ai reçu à Avila, par un officier expédié de Salamanque par le général Thiébault, la nouvelle de l'entrée en campagne des Anglais et leur passage de l'Aguada le 10. Quelle qu'eût été la diligence de mes dispositions, ma promptitude à diriger toutes mes colonnes en mouvement sur Fuente-El-Sauco, en arrière de Salamanque, elles ne pouvaient y arriver que du 26 au 27. Je ne pouvais donc pas me porter à moitié chemin de Salamanque et Rodrigo le 17 ou le 18.

Il revient de nouveau à cette offensive de comédie, et dit: «Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller; marchez sur Almeida, poussez des partis en Portugal.» J'ai répondu déjà à ces projets; mais l'obstination toujours croissante de Napoléon me décida enfin à me soumettre à ses ordres. Le résultat de mon obéissance confirma tous mes raisonnements et justifia mes prévisions.

Enfin, plus bas, il dit encore: «En ne songeant qu'à l'armée du Midi, qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle est forte de quatre-vingt mille hommes des meilleures troupes de l'Europe; en ayant des sollicitudes pour les pays qui ne sont pas sous votre commandement, un combat[6] que vous éprouveriez serait une calamité qui se ferait sentir dans toute l'Espagne; un échec de l'armée du Midi la conduirait sur Madrid ou sur Valence, et ne serait pas de même nature (voyez p. 330).»

[Note 6: Il veut dire sans doute une défaite. (_Note du duc de Raguse._)]

C'était précisément pour conserver et augmenter les moyens de l'armée de Portugal que je ne voulais pas les user dans une offensive puérile et qui ne pouvait avoir aucun résultat utile; et la position sur le Tage, en liaison avec l'armée du Midi, en contenant Wellington, suspendait les opérations pendant un temps illimité et remplissait jusqu'à la récolte un but important. Puisque Napoléon comprenait autrement l'importance de mon rôle, il fallait alors me donner les moyens de le remplir; mais on doit remarquer avec étonnement le changement, survenu dans son langage. Lorsqu'il y avait dix mille hommes de plus à l'armée du Midi, et que l'armée du Nord avait quinze mille hommes de la garde et possédait Rodrigo; quand, en outre, l'armée de Portugal était dans la vallée du Tage, Napoléon tremblait pour Badajoz (voyez la correspondance de 1811); et c'est quand cette vallée est dégarnie, quand l'armée de Midi est affaiblie, qu'il prétend que cette armée n'a pas besoin de secours, et qu'en m'occupant d'elle je fais une chose qui ne me regarde pas.

«Un dernier mot sur la question de l'occupation des Asturies, sur laquelle revient sans cesse Napoléon, véritable idée fixe qui s'est emparée de lui. Sans doute une longue base d'opération est nécessaire pour qu'une armée soit en sûreté; mais d'abord le principe n'est pas applicable aux circonstances de la guerre d'Espagne. Ce ne sont pas des corps d'armée qui peuvent ici se porter sur les communications, ce sont des insurgés, des bandes que le pays produit et que le sol traversé par la route recrute, entretient et nourrit. Plus le pays qui n'est pas occupé est étendu, et plus les bandes y sont nombreuses, sans doute; mais cependant l'occupation extrême protége moins utilement les communications que celle qui est plus restreinte, surtout si les corps qui en sont chargés peuvent se mouvoir avec plus de facilité. Or les Asturies, situées sur le revers septentrional des montagnes, forment un bassin enfoncé qui est séparé du royaume de Léon par des défilés très difficiles, et les troupes placées sur le plateau, à l'entrée de ces défilés, pouvant parcourir la plaine, sont mille fois plus utiles que celles qui, jetées à l'extrémité, en sont séparées et sont réduites à occuper quelques villes; elles protégent plus utilement et concourent d'une manière plus efficace aux opérations principales.

Ici encore, Napoléon revient à ses rêves d'offensive, devenus une monomanie de son esprit, un caprice de son imagination, et il dit qu'une division française, placée dans les Asturies, menacerait la Galice. D'abord, que signifie cette prétention constante d'offensive quand on n'a pas le nombre de troupes nécessaires pour occuper convenablement et avec fruit le pays conquis? Alors une augmentation de territoire est, au contraire, une cause de faiblesse de plus, et puis je nie que la bonne offensive doive partir des Asturies; elle doit évidemment venir de la province de Léon; il vaut mieux descendre du plateau, pour arriver sur les bords de la mer et suivre le cours des eaux, que de franchir autant de bassins et de contre-forts qu'il y a de ruisseaux. L'occupation des Asturies n'avait donc aucun avantage, mais renfermait des inconvénients graves; elle isolait complétement du reste de l'Espagne les troupes qui s'y trouvaient, et le général Bonnet, qui commandait la division qui y a été envoyée, officier capable et distingué, l'avait si bien senti, que, craignant de ne pas pouvoir en sortir avec facilité quand les circonstances le demanderaient, il les évacua de lui-même et prit position à la tête des défilés d'Aguilar del Campo, certain de remplir ainsi le double but de contenir la population et de pouvoir se réunir facilement à l'armée quand le moment serait arrivé. Cette sage disposition le mit à même, en effet, de me rejoindre aussitôt qu'il fut appelé.

Blessé par la dureté de la correspondance qu'on a lue et pressé par des ordres aussi impérieux, je me décidai, à mon grand regret, à exécuter aussi promptement que possible le mouvement qui m'était prescrit, et on en a vu le récit dans le texte de mes _Mémoires_; j'en avais prévu les effets et j'eus la douleur d'avoir raison; la prise de Badajoz en fut la conséquence, comme celle de Rodrigo avait été celle de mon détachement sur Valence; et, comme ces deux opérations avaient été faites par des ordres précis de Napoléon, ordres qu'il réitérait sans cesse et qu'il n'y avait plus moyen d'éluder, a lui seul doit en être attribué le malheur.

Cependant je me reproche encore aujourd'hui, après trente-deux ans, au moment où je revois ces _Mémoires_, d'avoir obéi. J'aurais dû résister encore et quitter violemment le commandement, puisque je n'avais pas pu obtenir de m'en démettre (voir ma correspondance), plutôt que d'exécuter un mouvement qui était en opposition avec mes convictions intimes, et d'autant plus, que, plus d'une fois, en réfléchissant à la bizarrerie des ordres que je recevais, au refus de comprendre des rapports auxquels il n'y avait pas de réplique, les confidences du duc Decrès de 1809 sont revenues à ma mémoire et à mon esprit.

LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 18 février 1812.

«Monsieur le duc, je viens de mettre à l'instant sous les yeux de l'Empereur vos lettres du 29 janvier, 4 et 6 février. Sa Majesté n'est pas satisfaite de la direction que vous donnez à la guerre: vous avez la supériorité sur l'ennemi, et, au lieu de prendre l'initiative, vous ne cessez de la recevoir. Vous remuez et fatiguez vos troupes: ce n'est pas là l'art de la guerre. Quand le général Hill marche sur l'armée du Midi avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut vous arriver de plus heureux: cette armée est de force et assez bien organisée pour ne rien craindre de l'armée anglaise, aurait-elle quatre ou cinq divisions réunies.

«Aujourd'hui, l'ennemi suppose que vous allez faire le siége de Rodrigo; il approche le général Hill de sa droite, afin de pouvoir le faire venir à lui à grandes marches et vous livrer bataille réunis si vous vouiez reprendre Rodrigo.--C'est donc au duc de Dalmatie à tenir vingt mille hommes pour l'empêcher de faire ce mouvement, et, si Hill passe le Tage, de se porter à sa suite ou dans l'Alentejo. Vous avez le double de la lettre que l'Empereur m'a ordonné d'écrire au duc de Dalmatie le 11 de ce mois, en réponse à la demande qu'il vous avait faite de porter des troupes dans le Midi. C'est vous, monsieur le maréchal, qui deviez lui écrire pour lui demander de porter un gros corps de troupes vers la Guadiana, pour maintenir le général Hill dans le Midi et l'empêcher de se réunir à lord Wellington. La prise de Ciudad-Rodrigo est un échec pour vous, et les Anglais connaissent assez l'honneur français pour comprendre que ce succès peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu d'améliorer leur position l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans l'obligation de défendre cette place. Ils vous rendent maître du choix du champ de bataille, puisque vous les forcez à venir au secours de cette place et à combattre dans une position si loin de la mer.

Le résultat de cet avantage ne peut être retardé que jusqu'à la récolte; alors vous serez en mesure de faire le siége de Rodrigo: l'ennemi marchera ou aura la honte de vous voir reprendre cette place.

«Le mouvement du général Hill sur le Tage a été fait dans la croyance qu'aussitôt que vous auriez su la prise de Ciudad-Rodrigo vous auriez réuni vos troupes pour marcher rapidement sur cette ville, pour l'investir et profiter du premier moment où la brèche n'était pas relevée et qu'il ne pouvait y avoir aucun approvisionnement.

«Cette occasion étant masquée, il faut tout préparer pour le mois de mai. La véritable route de Lisbonne est par le Nord: l'ennemi, y ayant des magasins considérables et des hôpitaux, ne peut se retirer sur cette capitale que très-lentement. Si, dans l'attaque du prince d'Essling, il s'est retiré rapidement, c'est parce qu'il s'était préparé à ce mouvement. Il a donc un grand intérêt à vous empêcher de pénétrer dans le Portugal. La situation du prince d'Essling devant Lisbonne était, pour l'Angleterre et pour le Portugal, une grande calamité. Je ne puis que vous répéter les ordres de l'Empereur: prenez votre quartier général à Salamanque; travaillez avec activité à fortifier cette ville; faites-y travailler six mille hommes de troupes et six mille paysans; réunissez-y un nouvel équipage de siége, qui servira à armer la ville; formez-y des approvisionnements; faites faire tous les jours le coup de fusil avec les Anglais; placez deux fortes avant-gardes qui menacent l'une Rodrigo, l'autre Almeida; menacez les autres directions sur la frontière de Portugal; envoyez des partis qui ravagent quelques villages. Enfin employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le qui-vive; faites réparer les routes d'Oporto et d'Almeida; tenez votre armée vers Toro, Benavente; la province d'Avila a même de bonnes parties où l'on trouvera des ressources.