Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
Part 16
«J'ai reçu votre réponse au sujet de l'événement arrivé au général Girard; je n'ai certainement pas entendu que l'armée de Portugal en fût cause, d'autant plus qu'il pouvait et devait s'éviter; heureusement, il n'a pas été aussi fâcheux que d'abord on l'avait annoncé. Lorsque je fus prévenu que vous faisiez un mouvement sur Ciudad-Rodrigo, je me trouvais sur les frontières de Murcie, et, suivant vos désirs, je donnai l'ordre que l'on fît un mouvement sur la rive droite de la Guadiana, afin de retenir les troupes espagnoles et de faire même en sorte de les compromettre; mais cet ordre fut longtemps à parvenir; ensuite il fut mal exécuté, et, par la négligence la plus coupable, on s'attira ce désagrément. Les contributions n'en étaient point le prétexte, quoique le général Girard dût faire rentrer celles du district de Merida; d'ailleurs, un motif aussi puéril n'aurait dû, en aucun cas, l'empêcher de faire son métier.
«Je crois que Votre Excellence est mal instruite au sujet de ce qui s'est passé à Medellin et dans la Serena; les troupes de l'armée de Portugal ont emporté de cette contrée beaucoup de denrées, dont elles n'ont point profité, et, lorsque je l'ai fait réoccuper, on a trouvé le pays aussi épuisé que le restant de l'Estramadure.
«M. le général comte d'Erlon m'a écrit, le 6 de ce mois, que la division anglaise du général Hill occupait Albuquerque, et que l'on avait annoncé son arrivé à Cacerès. Les préparatifs que l'on a remarqués faisaient croire à un prochain mouvement.
«M. le maréchal duc de Bellune fait en ce moment le siége de Tarifa et d'Algésiras; je fais momentanément occuper le camp de San-Roch: nous avons obtenu quelques avantages dans cette partie, sur une armée anglo-espagnole que les ennemis y formaient; on l'a rejetée sous le canon de Gibraltar.
«Les troupes ennemies, qui sont en Murcie, avaient fait un mouvement sur ma gauche; mais, le 26 dernier, elles sont parties précipitamment pour se porter sur les frontières de la province de Valence; je présume que les progrès de l'armée d'Aragon y ont donné lieu. Il m'a été fait rapport que les généraux ennemis avaient dit que, s'ils étaient trop pressés, ils feraient une trouée par la Manche et iraient joindre Castaños en Estramadure, auquel ils amèneraient particulièrement leur cavalerie; si cela se réalise, Votre Excellence sera peut-être à même de profiter de cet avis.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«13 décembre 1811.
«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'Empereur, après avoir pris connaissance de la lettre par laquelle vous exposez la difficulté que vous avez de vous procurer des subsistances, et considérant en outre l'importance de donner le commandement de toute la frontière de Portugal à un seul général en chef, Sa Majesté décide que la province d'Avila, celle de Salamanque, celle de Placencia, de Ciudad-Rodrigo, le royaume de Léon, la province de Palencia, les Asturies et enfin tout ce qui forme les sixième et septième gouvernements de l'Espagne, feront partie de l'armée de Portugal.
«Indépendamment de vos troupes, c'est-à-dire des six divisions qui composent maintenant l'armée de Portugal, vous aurez sous vos ordres la division du général Souham, stationnée dans la province de Salamanque, qui formera votre septième division, et la division du général Bonnet, stationnée dans les Asturies, qui vous formera une huitième division.
«L'intention de Sa Majesté, monsieur le duc, est que vous vous rendiez sans délai à Valladolid, pour prendre le commandement militaire et administratif; que vous fassiez relever de suite la garnison de Rodrigo par les troupes de votre armée, que vous occupiez toutes les plaines de la Castille avec votre cavalerie, et Astorga par une brigade et une division.
«Au moyen de ces dispositions vous enverrez dans le cinquième gouvernement tout le 34e régiment d'infanterie légère, le 113e régiment d'infanterie de ligne, le 4e régiment d'infanterie de la légion de la Vistule, et enfin tout ce qui appartient aux régiments suisses, au bataillon de Neufchâtel, et à la garde impériale, ainsi que le 1er régiment de hussards et le 31e régiment de chasseurs.
«Le général Dorsenne portera son quartier général à Burgos, où il doit réunir toutes les troupes, infanterie et cavalerie; il en résultera une nouvelle formation des deux armées de Portugal et du Nord, conformément aux deux états ci-joints.
«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous gardiez à Placencia un corps d'infanterie et de cavalerie, avec lequel vous communiquerez par les cols des montagnes, dont vous aurez grand soin d'augmenter les défenses. Cette communication devient de la plus grande importance pour Madrid, pour l'armée du Centre, pour celle du Midi, et pour savoir ce qui se passe dans cette partie. Le point de Placencia devient tellement important, que l'Empereur vous laisse le maître de placer deux divisions de ce côté.
«Il est indispensable que le général Bonnet reste dans les Asturies, parce que dans cette position il menace la Galice et contient les habitants des montagnes. Il vous faudrait plus de monde pour garder les bords de la plaine depuis Léon jusqu'à Saint-Sébastien que pour garder les Asturies. La théorie avait établi, et l'expérience a prouvé que, de toutes les opérations, la plus importante est d'occuper les Asturies, ce qui appuie la droite de l'armée à la mer et menace continuellement la Galice.
«Si le général Wellington, après la saison des pluies, voulait prendre l'offensive, alors vous pourriez réunir vos huit divisions pour livrer bataille, être secouru et soutenu par le général Dorsenne qui, de Burgos, marcherait pour vous appuyer. Mais cela n'est pas présumable. Les Anglais ayant perdu beaucoup de monde, et éprouvant beaucoup de peine à recruter leur armée, tout doit porter à penser qu'ils s'en tiendront simplement à la défense du Portugal.
«En réfléchissant à la situation des choses, il parait à l'Empereur qu'au lieu d'établir votre quartier général à Valladolid il serait préférable que vous l'établissiez à Salamanque, si cela est possible. Nous n'avons pas de plan de cette ville; si l'on pouvait la fortifier sans de trop grandes dépenses et en peu de temps, ce travail serait fort utile.
«Il faut, monsieur le duc, que vous fassiez augmenter les fortifications d'Astorga par des ouvrages en terre qui en défendent l'enceinte et qui mettent cette place en état de soutenir un siége; de manière que, dans le cas où votre année serait obligée de rétrograder jusqu'à Valladolid, même jusqu'à Burgos, vous puissiez, après avoir réuni vos forces et les secours qui vous arriveraient, faire lever le siége que l'ennemi aurait pu entreprendre sur Salamanque et Astorga.
«Tout porte à penser qu'avant la fin de la saison des pluies Valence sera pris, et qu'alors les détachements que vous avez faits pour soutenir l'expédition sur cette place vous rejoindront. La grande quantité de cavalerie que vous aurez pour battre la plaine vous mettra à même de détruire les bandes, de pacifier le pays, d'en organiser l'administration, de faire payer les contributions, et enfin de former des magasins.
«Par vos différentes dépêches il ne paraît plus possible, en effet, de prendre l'offensive contre le Portugal. Badajoz est à peine approvisionné, et Salamanque n'a pas de magasins. Il faut donc forcément attendre la nouvelle récolte, que les nuages qui obscurcissent en ce moment la politique du Nord soient dissipés. Sa Majesté ne doute pas que vous ne profitiez de ce temps pour organiser et administrer les provinces de votre commandement avec justice et intégrité, ainsi que pour former de gros magasins. Avec la quantité de troupes que vous allez avoir sous vos ordres, vous serez à même de bien assurer vos communications avec le général Bonnet, dans les Asturies. Il faut faire bien administrer cette province, et faire tourner au profit de l'armée toutes les ressources de ce pays qui, jusqu'à ce jour, ont été employées à des profits particuliers.
«Vous devez sentir, monsieur le maréchal, l'importance que met l'Empereur à ce que les troupes du général Dorsenne rentrent. Il n'est même pas impossible que l'Empereur soit dans le cas de rappeler sa garde.
«C'est à vous, monsieur le duc, qu'est réservée la conquête du Portugal et l'immortelle gloire de battre les Anglais. Vous devez donc employer tous les moyens pour vous mettre en mesure d'entreprendre cette campagne lorsque les circonstances permettront de l'ordonner. Vous devez porter le plus grand soin à organiser le matériel de votre armée et avoir des approvisionnements en tout genre de vivres et de munitions.
«Plusieurs opinions ont été émises pour détruire Rodrigo. L'Empereur pense que ce serait commettre une très-grande faute, car l'ennemi, s'appuyant sur cette position, se trouverait intercepter par ses avant-postes la communication de Salamanque à Placencia, ce qui serait un très-grand malheur. Les Anglais savent bien que, s'ils serrent ou assiégent Rodrigo, ils s'exposent à avoir bataille, ce qu'ils sont bien loin de vouloir faire; enfin, s'ils s'y exposaient, il faudrait, monsieur le maréchal, réunir votre armée et marcher droit à eux. Aussitôt que Valence sera pris, le duc de Dalmatie a l'ordre de renforcer considérablement le cinquième corps, afin d'arrêter et de contenir le général Hill et les insurgés de l'Alentejo.»
LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.
«Madrid, le 15 décembre 1811.
«Monsieur le maréchal, j'ai reçu vos lettres du 10 et du 11. Plus j'ai réfléchi aux propositions qu'elles contiennent, et plus je m'affermis dans l'opinion qu'il m'est impossible d'y adhérer.
«J'ai des ordres positifs de l'Empereur sur la part de coopération que doit prendre l'armée du Centre aux mouvements généraux ordonnés par Sa Majesté Impériale en faveur de l'armée qui assiège Valence; je ne puis donc pas m'écarter de ce qui m'est ordonné pour l'armée du Centre. Je sais que le général en chef de l'armée du Nord, que M. le duc de Dalmatie, ont des ordres directs de Paris, dont ceux que je pourrais leur donner ne pourront pas les faire écarter. Comment croire, en effet, que, tandis que l'armée du Midi a l'ordre de l'Empereur de faire un mouvement sur sa gauche, vers le royaume de Murcie, elle puisse se prêter à la demande que je lui ferais de faire un mouvement vers la droite? Comment espérer que dans le Nord on pourra faire le mouvement que vous désirez vers Salamanque, tandis que vingt-quatre mille hommes de cette armée se portent vers Valence, et qu'on m'assure que le général en chef lui-même s'est porté sur un point plus central?
«Je ne pense pas, monsieur le duc, qu'il faille faire, pour l'armée qui assiége Valence, d'autre diversion que celle ordonnée par l'Empereur. La tâche principale et glorieuse du général en chef de l'armée de Portugal me paraît déterminée jusqu'à ce qu'il prenne l'offensive, et la rentrée des Anglais dans leurs lignes aujourd'hui ne doit pas plus vous rassurer sur leurs opérations futures que les mouvements qu'ils ont faits en deçà de l'Aguada n'ont dû vous intimider il y a quelques jours, et ceux qu'ils pourraient faire encore ne doivent pas, je pense, vous empêcher d'envoyer sur Valence les huit mille hommes désignés par la lettre du prince de Neufchâtel.
«Quoique je vous aie écrit précédemment que le général d'Armagnac paraissait devoir commander ce nouveau mouvement sur Valence, ayant dirigé déjà celui qui vient d'avoir lieu, et connaissant le pays, cependant il est possible de tout combiner et de donner au général Montbrun le commandement des troupes de l'armée de Portugal et de celle du Centre, dirigées sur Valence, en laissant le général d'Armagnac gouverneur de la province de Cuença dans cette province avec deux mille hommes de l'armée du Centre, et le général Treilhard gouverneur de la province de la Manche dans la province de la Manche, commandant les quinze cents hommes de l'armée du Centre et les quinze cents hommes de l'armée de Portugal que vous y avez envoyés.
«Je n'entre pas dans plus de développements, monsieur le maréchal, persuadé qu'il n'y a pas lieu à discuter dans des choses où la marche est tracée par l'Empereur. C'était il y a deux mois, lorsque vous étiez à Madrid, et que je vous proposai de réunir aux cinq mille hommes de l'armée du Centre huit mille de l'armée de Portugal, que cela eût été possible; aujourd'hui nous ne pouvons qu'obéir, et nous devons le faire d'autant mieux, qu'il ne me paraît pas raisonnable que l'armée de Portugal puisse prendre aux opérations sur Valence une part plus active que celle qui lui est si sagement ordonnée par les dispositions du prince de Neufchâtel. Vous ne devez pas oublier, monsieur le duc, qu'un mouvement des Anglais sur Placencia par Alcantara ne serait pas improbable s'ils apprenaient que le général en chef et la plus grande partie de l'armée de Portugal, aujourd'hui gardienne du Tage, ont abandonné ses bords pour se porter sur Valence par les montagnes de Cuença. Cette route, indiquée par l'instruction du prince de Neufchâtel, ne serait point convenable pour un grand mouvement d'armée comme celui que vous projetez, et dans ce cas, ce serait par Albacete et Chinchilla qu'il faudrait se diriger pour couper la retraite à Blake sur la droite du Xucar, et avoir peut-être une affaire générale avec lui s'il se portait à la rencontre de l'armée qui marcherait sur lui; mais un mouvement semblable ne peut point être exécuté ni par le général ni par l'armée qui se trouvent en face de l'armée anglaise.»
EXTRAIT DE DEUX LETTRES DONNANT L'AVIS DES DISPOSITIONS DES ANGLAIS CONTRE RODRIGO.
«Salamanque, le 1er janvier 1812.
«Monsieur le général, tout ce qui tient à Rodrigo devient si sérieux, que, à tout événement, j'adresse ci-joint à Votre Excellence un duplicata de ma lettre n° 126.
«A l'appui de ce qu'elle renferme, je vais vous rendre compte des faits dont je ne puis douter, d'après ce que le préfet vient de me dire.
«Il y a trois semaines environ, les ennemis jetèrent un pont sur l'Aguada, entre Rodrigo et San Felices-El-Chico. Ce pont, presque terminé, s'écroula, et ceux qui y travaillaient furent noyés. Je cite ce fait parce qu'il établit de la suite dans les opérations.
«En ce moment, ils en ont construit deux pour le passage de l'artillerie, etc., l'un à San Felices-El-Grande, et l'autre à deux ou trois lieues plus haut. Un équipage de pont, arrivé depuis peu, a servi à l'une de ces constructions. Je mentionne cette circonstance, parce que, dans la position de l'ennemi, l'arrivée d'un équipage de pont prouve des projets.
«D'énormes convois de subsistances et de grands troupeaux de boeufs arrivent à l'armée anglaise, en passant par la province d'Avila et par la partie de la province de Salamanque occupée par l'armée de Portugal. Je l'ai écrit au général Thomières, qui est à El-Barco. Je puis ajouter qu'il y a quinze jours le marche de Tamamès a été tellement pourvu, que mille fanégas de grains n'ont pu y être vendues.
«Placencia et Bejar sont évacués; et, d'après ce que m'écrit le général Thomières, il parait qu'il doit se retirer, en cas d'un mouvement offensif de l'ennemi, sur Avila, où est son général de division Maucune.
«Don Carlos, en annonçant un grand mouvement, et avec les plus terribles menaces, vient d'ordonner, dans les provinces du septième gouvernement, que, de suite, toutes les justices soient renouvelées au nom de la régence; que les nouveaux alcades aillent prêter serment entre ses mains; que tout le bétail soit conduit dans les montagnes; que les habitants évacuent leurs villages à l'approche des Français; qu'on lui conduise d'énormes quantités de grains, de pain et de cochon salé, etc.: que, _sous peine de mort_, toutes les voitures existantes lui soient conduites, et que l'on emploie tous les moyens existants pour en construire de nouvelles: ordre qui s'exécute avec une inconcevable activité sur toute la gauche de la Tormès, qui, déjà, lui a fait amener un nombre très-considérable de voitures et qui les augmente tous les jours.
«J'ai demandé au préfet quels moyens on pouvait prendre pour déjouer ces projets. Il n'a pu m'en proposer aucun. Ne pouvant cependant avoir l'air d'autoriser, par le silence, ces audacieuses mesures qui, chaque jour, terrorisent davantage tout le pays, j'ai rendu l'ordre dont copie ci-jointe, et que j'ai l'honneur de vous soumettre.
«Dans cet état de choses, on annonce un mouvement offensif de la part de l'armée combinée. Je ne pense pas qu'il la conduise sur la Tormès, quoique cela soit possible; mais, considérant que l'armée de Portugal s'est retirée et découvre tout ce pays, je pense que l'attaque de Rodrigo va commencer, et tous les faits ci-dessus rapportés ne peuvent pas laisser de doute à cet égard.
«On ajoute, et c'est le bruit général, que Rodrigo est dans une fâcheuse position et que la désertion y augmente chaque jour. On cite même à cet égard des choses ridicules.
«Le préfet, qui n'est pas alarmiste et qui est un des hommes qui connaît le mieux son pays, regarde cette situation comme très-sérieuse. Je lui ai ordonné d'envoyer quelques hommes sûrs pour vérifier ces faits. Il m'a demandé avec quoi il les payerait: c'est le chapitre infernal. Il pense, comme moi, que rien ne balance la nécessité de s'éclairer sur les opérations de l'ennemi. Il a été jusqu'à me dire qu'il serait criminel d'hésiter à prendre, à cet égard, partout où il y a. Au fait, la forme ne peut tuer le fond, et nous ferons pour le mieux.
«Je ne puis vous dire à quel point Rodrigo me tourmente. Le temps qu'il fait achève de tout faciliter à l'ennemi; tandis que, l'année dernière, ce temps aurait sauvé Almeida et Rodrigo; comme, cette année, le temps de l'année dernière aurait suffi pour chasser l'ennemi de ses positions. C'est une fatalité. Du reste, mon général, le ravitaillement de Rodrigo n'est plus une opération de division, c'est une grande et difficile opération d'armée; et, si l'armée de Portugal n'y concourt pas, elle me paraît très-douteuse; mais comment l'armée de Portugal se retirerait-elle lorsque sa présence est le plus nécessaire, et comment oublierait-elle que la conservation de Rodrigo est un de ses premiers devoirs?
«Le général baron THIÉBAULT.»
«Salamanque, la 3 janvier 1812.
«Mon général, j'apprends à l'instant par un homme sûr, qui est parti le 30 décembre de la gauche de l'Aguada, les faits suivants:
«Castaños, auquel il a parlé, est à Fuentes-de-Oñore; ce qui prouve qu'il ne s'est pas rapproché pour une simple visite de cantonnements.
«Toutes les voitures qu'on peut rassembler y sont conduites. Le 30, il y en avait deux cent soixante-dix, il doit y en avoir mille en ce moment.
«Chaque conducteur de voitures portait des vivres et des fourrages pour dix et douze jours, pour eux et leurs bestiaux; d'où il résulte que le mouvement de l'ennemi doit commencer maintenant.
«Le pont de Yecla est coupé; celui de Cerralbo est miné, couvert d'abatis et de retranchements, auxquels quinze cents hommes travaillent encore; il paraît qu'ils doivent servir à couvrir le flanc gauche de l'ennemi et à menacer le flanc droit des troupes qui marcheraient sur Rodrigo.
«On parle également d'ouvrages faits à Tamamès, mais je n'y crois pas; si cependant cela était, Rodrigo se trouverait au fond d'un cul-de-sac de six lieues, d'un front peu étendu, et qui même offrirait à l'ennemi trois belles positions de combat, surtout relativement à une opération que l'on sera hors de mesure de prolonger.
«Je reprends le rapport de l'espion.
«On fait sur la gauche de Jeltès et de l'Aguada un nombre énorme de fascines.
«Deux ponts existent sur l'Aguada: tous les villages de la gauche sont remplis de troupes; la cavalerie anglaise est à Fuenteguinaldo; la force de l'ennemi paraît être de vingt-quatre mille hommes.
«Une grande artillerie de siége est à Almeida, dont les travaux continuent avec la plus grande activité.
«L'opinion générale est que le siége de Rodrigo va commencer, et tout l'annonce; presque tout ce qui restait d'habitante en est parti; le corrégidor est de ce nombre, et l'espion lui a parlé; ce corrégidor est un des hommes les plus au courant de ce qui se passe.
«On fait une nouvelle levée générale des hommes en état de marcher.
«Une junte insurrectionnelle, placée à Sobradillo, est chargé de cette opération; plus de quatre-vingts curés et moines y sont et forment la cour de don Carlos. En face de Sobradillo se trouve un pont pour communiquer avec le Portugal.
«Le général baron THIÉBAULT.»
LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.
«Séville, le 4 janvier 1812
«Vous êtes sûrement instruit que l'armée anglaise est de nouveau entrée en campagne et s'est portée sur la Guadiana; le 1er de ce mois, le lieutenant général Hill avec toute sa division, quatre mille Portugais et autant d'Espagnols, était à Merida; le même jour il a attaqué l'avant-garde du cinquième corps à Almendralejo. Le général Philippon m'a écrit de Badajoz, le 30, qu'indépendamment de ces troupes une autre colonne, que l'on disait forte de douze à quinze mille hommes, également venue de Portalègre et d'Albuquerque, se dirigeait par Aliseda sur Montanchès.
«J'ignore encore si les ennemis ont le projet de faire plus qu'une diversion pour m'obliger à renoncer au siége de Tarifa, que M. le maréchal duc de Bellune poursuit, et pour me forcer à rappeler les troupes que, d'après les ordres de l'Empereur, j'ai envoyées en Murcie en faveur de l'armée de siége de Valence: le temps nous rapprendra; mais, en attendant, je dois prier Votre Excellence, au nom du service de l'Empereur, de vouloir bien faire une démonstration sur Truxillo et Merida, qui dégage ma droite et oblige les ennemis à rentrer en Portugal; pour le moment, il m'est impossible de renforcer le cinquième corps, j'ai trop de troupes détachées sur ma gauche, et je ne puis encore renoncer au siége de Tarifa.
«J'ai eu plusieurs fois l'honneur d'écrire à Votre Excellence, mais depuis longtemps je n'ai pas reçu de ses nouvelles; je la prie de m'en donner, et, dans cette circonstance, de vouloir bien me faire part le plus promptement des dispositions qu'elle fera d'après ma proposition.
«Le 30 décembre, une reconnaissance de quatre compagnies d'infanterie et quinze hussards, qui avait été poussée de Merida sur Carmonita, fut attaquée par l'avant-garde de l'ennemi, composée de six cents chevau-légers anglais et quatre pièces de canon; notre détachement forma le carré et repoussa successivement cinq charges sans pouvoir être entamé; ensuite il opéra sa retraite en bon ordre sur Merida. L'ennemi perdit beaucoup de monde et de chevaux. La reconnaissance était commandée par le capitaine Neveu, du 88e régiment; sa valeur et les bonnes dispositions qu'il a faites ont donné le temps à la garnison de Merida de se mettre en mesure d'aller à son secours, et de recevoir l'ennemi.»
LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 5 janvier 1812.
«J'ai l'honneur d'adresser ci-joint, à Votre Excellence, deux lettres en original, aux dates des 1er et 3 courant, du général Thiébault, gouverneur de Salamanque. Quoique je n'ajoute aucune foi à leur contenu, car depuis six mois je n'ai cessé de recevoir de pareils rapports, je crois cependant utile de vous les communiquer. Votre Excellence est à même d'être mieux instruite que moi de la situation des choses dans la partie de Rodrigo; mais je ne puis lui dissimuler que le dégoût qu'éprouve le général Barrié dans cette place, et son caractère, ne sont pas sans me donner quelques inquiétudes, et que la première chose à faire pour le bien du service de l'Empereur serait de l'en retirer promptement. Si, contre mon opinion, les Anglais ont fait quelques projets de tentative sur Rodrigo, ou même sur Salamanque, et que don Julian ait songé à nous intercepter cette première place, on ne pourrait les attribuer qu'au mouvement que vous aviez commencé sur Valence; mais le retour imprévu de Votre Excellence pourrait, dans ce cas, faire changer aux ennemis leur plan d'opérations et leur devenir funeste.