Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 15

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«Votre aide de camp, le chef de bataillon Jardet, est arrivé hier au soir, monsieur le duc; j'ai mis sous les yeux de l'Empereur vos dépêches. Sa Majesté est satisfaite du mouvement combiné de ses armées du Nord et de Portugal, qui a eu pour but et pour résultat de ravitailler complétement Ciudad-Rodrigo.

«Sa Majesté a vu également avec plaisir l'avantage qu'ont eu ses troupes, en forçant la position retranchée de l'avant-garde de l'armée anglaise rejetée sur Alfaiatès et Sabugal.

«L'Empereur, monsieur le maréchal, m'ordonne de vous faire connaître que nous recevons aujourd'hui des nouvelles du général Suchet, qui rend compte qu'il est devant Murviedro, qu'il fait ses dispositions pour le siége de Valence. L'armée d'Aragon fait une opération de la plus grande importance, et le principal objet aujourd'hui est Valence. L'intention de l'Empereur est donc, monsieur le maréchal, que vous facilitiez au roi d'Espagne les moyens de porter le plus de troupes possible de l'armée du Centre sur Cuença, afin de soutenir le général Suchet s'il y avait lieu. Écrivez au roi à cet égard, et faites ce que Sa Majesté désirera. Dans huit jours je vous expédierai votre aide de camp.»

LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

Séville, le 2 novembre 1811.

«Vous serez sûrement instruit, lorsque ma lettre vous parviendra, de l'échec que le général de division Girard a éprouvé à Arroyo-Molinos, en revenant de Cacerès, où il avait été envoyé pour seconder les opérations que vous dirigiez sur la rive droite du Tage, d'après l'invitation que vous m'aviez faite à ce sujet, et aussi pour favoriser la marche de la colonne destinée pour l'armée du Midi et pour Badajoz, qui doit déboucher par Almaraz, et m'a été annoncée, depuis trois mois, par Son Altesse Sérénissime le prince de Neufchâtel.

«Le 28 octobre au matin, le général Girard s'est honteusement laissé surprendre à Arroyo-Molinos, au moment où il allait se mettre en marche pour rentrer à Merida, par un corps de dix mille Anglais, commandé par le lieutenant général Hill; deux régiments, le 34e et le 40e, ont été défaits, et nous avons éprouvé des pertes; nous n'avons pas même de nouvelles des généraux Girard, Dembouski et Brun, non plus que du duc d'Aremberg: le 30, le lieutenant général Hill avait son quartier à Merida.

«Je ne pense pas que les Anglais soient dans l'intention de pousser plus loin leur pointe, je suppose même qu'ils rentreront en Portugal; cependant je fais, autant que mes moyens le permettent, toutes les dispositions que les circonstances peuvent exiger: mais dans tous les cas cela est insuffisant; j'ai donc l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien faire des démonstrations sur la rive gauche du Tage, et de pousser une colonne vers Merida, afin de rétablir la communication entre les deux armées, et pour obliger tous les corps ennemis qui sont en Estramadure à rentrer en Portugal; l'apparition de cette colonne, et les mouvements que je ferai opérer sur la rive gauche de la Guadiana, suffiront pour éloigner de Badajoz les corps ennemis qui auraient pu s'approcher de cette place, et qui en auraient momentanément intercepté les communications; du moins résulterat-il que, nos rapports étant rétablis, nous pourrons plus facilement concerter tes nouvelles dispositions que les circonstances nous mettront dans le cas de prendre.

«J'ai aussi l'honneur de vous prier, monsieur le maréchal, de vouloir bien en même temps faire diriger sur l'armée du Midi, par Merida, les divers corps de troupes qui, d'après les ordres de Son Altesse Sérénissime le prince major général, doivent la joindre, et se trouvent dans l'arrondissement de l'armée de Portugal: ces troupes se composent de la moitié de la colonne que commandait le général Vandermaesen, laquelle est chargée de la conduite d'un convoi de fonds, du quarante-quatrième bataillon de la flottille, d'un détachement provenant du 10e de dragons, destiné pour les 17e et 27e régiments de la même arme, du régiment de Hesse-Darmstadt, destiné pour Badajoz, d'une compagnie de sapeurs, et de divers autres détachements.

«Son Altesse Sérénissime le prince major général m'a fait l'honneur de me prévenir, par ses dernières dépêches, que l'intention de l'Empereur était que vous tinssiez, à poste fixe, deux divisions d'infanterie et un corps de cavalerie à Truxillo, afin d'être en mesure de vous porter sur la Guadiana, si les circonstances l'exigeaient, et pour avoir la facilité d'être instruit journellement de ce qui se passe du coté de Badajoz; cette disposition est d'une telle importance, que je ne puis me dispenser d'en réclamer l'exécution, et de vous prier, monsieur le maréchal, de vouloir bien me faire part des ordres que vous donnerez à ce sujet.

«L'armée du Midi est en ce moment très-engagée; le quatrième corps, qui est sur la gauche, maintient l'armée insurgée de Murcie, qui ne cesse de me donner de l'occupation et de faire des efforts pour se réorganiser; il doit aussi former un double cordon pour empêcher toute communication avec la province de Murcie, où la fièvre jaune exerce les plus grands ravages, toutes les communes, même les troupes espagnoles, en étant infectées.

«Le premier corps est employé au siège de Cadix, et doit contenir une espèce d'armée, déjà de douze mille hommes, Anglais et Espagnols, qui se forme à Tarifa et à Algesiras.

«Vous savez ce qui se passe en Estramadure, et vous connaissez l'immense étendue de pays que je dois garder.

«D'après ces motifs, je ne puis qu'inviter très-particulièrement Votre Excellence à prendre en sérieuse considération les demandes et propositions que j'ai l'honneur de lui faire.

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 20 novembre 1811.

«Je vous renvoie, monsieur le duc, votre aide de camp, le colonel Jardet; l'Empereur me charge de vous faire connaître que la grande affaire du moment est la prise de Valence; vous devez être instruit des avantages que vient de remporter M. le maréchal Suchet sur l'armée de Blake, et de la prise des forts de Sagonte; je joins ici des exemplaires du _Moniteur_, dans lesquels vous en verrez les détails; vous y verrez aussi que les Anglais ont dix-huit mille malades et paraissent décidés à rester sur la défensive. Il est indispensable, si Valence n'est pas pris, que vous fassiez un détachement de six mille hommes, qui puisse se réunir avec ce que l'armée du Centre aura de disponible et marcher au secours du maréchal Suchet; aussitôt Valence pris, beaucoup de troupes seront disponibles, et vous vous trouverez considérablement renforcé; alors commenceront les grandes opérations de votre armée.

«A cette époque, c'est-à-dire vers la fin de janvier, après la saison des pluies, vous devrez vous porter, avec l'armée de Portugal et partie de celle du Midi, sur Elvas et inonder l'Alentejo, tandis que l'armée du Nord, renforcée d'une partie de l'armée de réserve, se portera sur la Coa et Alfaiatès; mais l'objet important, dans ce moment, est la prise de Valence; l'Empereur ordonne donc, monsieur le maréchal, que vous mettiez de suite une division en mouvement. Instruisez-moi des dispositions que vous ferez à cet égard.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 21 novembre 1811.

«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, que l'objet le plus important, en ce moment, est la prise de Valence; l'Empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui, réuni aux forces que le roi détachera de l'armée du Centre, se dirige sur Valence pour appuyer l'armée du maréchal Suchet, jusqu'à ce qu'on soit maître de cette place.

«Faites exécuter, sans délai, cette disposition, de concert avec Sa Majesté le roi d'Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait à cet égard. Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades et qu'ils n'ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu'ils ne peuvent rien entreprendre; l'intention de l'Empereur est donc que douze mille hommes, infanterie, cavalerie, sapeurs, marchent de suite sur Valence; que vous détachiez même trois à quatre mille hommes sur les derrières pour maintenir les communications, et que vous, monsieur le maréchal, soyez en mesure de soutenir la prise de Valence. Cette place prise, le Portugal sera près de sa chute, parce qu'alors, dans la bonne saison, l'armée de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille, de manière à réunir plus de quatre-vingt mille hommes. Dans cette situation, vous recevriez l'ordre de vous porter sur Elvas et de vous emparer de tout l'Alentejo, dans le temps que l'armée du Nord se porterait sur la Coa avec une armée de quarante mille hommes. L'équipage de pont, qui existe à Badajoz, servirait à jeter des ponts sur le Tage. L'ennemi serait hors d'état de rien opposer à une pareille force qui offre toutes les chances de succès, sans présenter aucun danger. C'est donc Valence qu'il faut prendre. Le 6 novembre, nous étions maîtres d'un faubourg; il y a lieu d'espérer que la place sera prise en décembre, ce qui vous mettrait, monsieur le duc, à portée de vous trouver devant Elvas dans le courant de janvier; envoyez-moi votre avis sur le plan d'opération, afin qu'après avoir reçu la nouvelle de la prise de Valence l'Empereur puisse vous donner des ordres positifs.»

COMMENTAIRES SUR LA CORRESPONDANCE OFFICIELLE QUI PRÉCÈDE.

L'esprit des lettres ci-dessus doit être médité dans son ensemble. Dès ce moment, on voit Napoléon se placer dans un monde idéal créé par son imagination. Il bâtit dans le vide, il rêve ce qu'il désire, et donne des ordres, comme s'il ignorait le véritable état des choses, et qu'on lui eût caché la vérité.

L'armée de Portugal est forte de trente-deux mille hommes; il lui donne un assez vaste territoire pour vivre; mais le territoire, riche et productif, est placé à plus de soixante lieues de la frontière, et l'armée et le pays sont sans moyens de transport. Or il faut, pour vivre, de deux choses l'une: ou que les subsistances soient apportées aux troupes, ou que celles-ci aillent les chercher. Ce sont les provinces de Tolède et d'Avila qui seules possèdent des ressources, le reste n'est qu'un désert: et il demande que l'armée occupe Alcantara, situé sur la frontière même de Portugal, qui est une ville ouverte; qu'on y exécute des travaux pour en faire un poste défensif; mais, pour protéger ces travaux, il eût fallu qu'une masse de troupes respectable, et une forte division au moins y fût réunie et se tînt constamment rassemblée: il eût fallu, pour faire vivre pendant un mois dix mille hommes, prendre des ressources à trente lieues alentour, et pour cela éparpiller les troupes. Ainsi une station prolongée à Alcantara était tout à fait impossible. Napoléon veut qu'un tiers de l'armée et la cavalerie occupent Truxillo, et toute cette partie de l'Estramadure est sans habitants, sans culture, et soumise à l'influence la plus délétère et la plus malsaine. Il veut que l'on communique journellement avec Rodrigo, qui est à soixante lieues de distance, ce qui ne pouvait se faire qu'au moyen d'échelons multipliés, et il oublie l'état de l'Espagne, qui était tel, que le commandement effectif et réel se réduisait seulement au lieu que couvrait l'ombre des baïonnettes.

Ainsi, pour obtenir le moindre secours, exploiter les moindres ressources, il fallait la présence des troupes: de là un éparpillement indispensable, immense, qui ôtait toute consistance et toute mobilité à l'armée; état de choses dont cette guerre d'Espagne offre peut-être un exemple unique dans l'histoire, au moins d'une manière si permanente; état de choses, qui n'a jamais cessé d'être le même pendant tout le temps que j'ai commandé.

Ce n'était pas assez; il eût voulu que j'occupasse encore Merida, que je fisse fortifier cette ville, située à trente lieues du Tage, et avec laquelle je ne pouvais communiquer que par un autre désert, en marchant parallèlement à la frontière de Portugal, tandis qu'elle se trouvait naturellement la tête de l'armée du Midi, chargée de Badajoz. Il voulait enfin que j'eusse un fort à Baños, à trente lieues du côté opposé. En lisant de pareilles instructions, on croit entendre rêver.

Il reconnaît cependant que des forces considérables sont indispensables et qu'on est loin d'en posséder le chiffre: il annonce de puissants renforts; parmi les premiers est une colonne de six mille hommes, et de huit cent cinquante chevaux, conduite par le général Vandermaesen, qui se compose de régiments de marche des corps de l'armée de Portugal; mais cette colonne est retenue partout par l'urgence des besoins, et employée à toutes les corvées: elle ne rejoint l'armée de Portugal qu'à la fin de l'année, réduite de plus de moitié.

On annonce que l'armée du Nord va être renforcée et que, dès le 15 août, elle pourra prendre position sur la Coa et couvrir Rodrigo; et cependant cette armée est dans une telle détresse, ainsi qu'on le voit par les lettres du duc d'Istrie, qu'elle retient non-seulement la colonne du général Vandermaesen, mais encore les hommes de l'armée de Portugal, sortis des hôpitaux, et organisés en corps provisoires qui font le service à l'armée du Nord.

Ce sont des rêves pareils qui fondent les calculs d'une campagne de guerre, des projets d'opérations, la sécurité de l'avenir!

On laisse les agents du roi dans les provinces destinées à faire vivre l'armée de Portugal, et ils font vider les magasins et vendre les approvisionnements qu'ils renferment avant l'arrivée des troupes; c'est ainsi qu'ils pourvoient à leurs besoins. Cependant, de toutes ces dispositions, une seule s'exécute, celle qui concerne la garnison de Rodrigo: cette place ne regarde plus directement l'armée de Portugal, elle appartient à l'armée du Nord; c'est le général de celle-ci qui en reçoit les rapports, qui fournit les troupes, et nomme le commandant; c'est à lui de veiller sur elle, et de pourvoir à sa conservation, sauf le cas d'un siége où l'armée de Portugal doit venir à son aide et lui porter assistance.--Tels sont les préliminaires d'une campagne où les ordres contradictoires vont se succéder et les illusions grandir jusqu'à ce qu'elles deviennent de véritables aberrations.

OBSERVATIONS SUR LA CORRESPONDANCE DE 1811, SUR CELLE DE 1812, ET RÉCIT HISTORIQUE DES CAUSES DU SIÉGE DE RODRIGO, ET DE L'ENLÈVEMENT DE CETTE PLACE.

Les pièces indiquées ci-dessus présentent le tableau de contradictions sans exemple, et d'une confusion dans les projets qui explique suffisamment la cause de tous les malheurs de l'Espagne, et donne le moyen de reconnaître, en outre, la bonne foi qui règne dans la discussion des événements.

La prise de Rodrigo est l'effet immédiat des dispositions impératives ordonnées par l'Empereur.

CORRESPONDANCE DE 1811.

Par la lettre du 20 novembre, le prince de Neufchâtel, major général, m'écrit pour me faire connaître, de la part de l'Empereur, que l'armée anglaise a dix-huit mille hommes malades, et que l'importance de la prise de Valence le décide à me donner l'ordre de détacher six mille hommes à l'armée de Portugal pour concourir aux opérations du général Suchet.

MÊME CORRESPONDANCE.

Le lendemain, 21, il répète que l'armée anglaise a vingt mille malades, qu'il ne lui reste pas vingt mille hommes sous les armes. Il me prescrit de détacher sur Valence non plus six mille hommes, mais un corps de douze mille hommes soutenus par une division de trois à quatre mille hommes, afin de faciliter les opérations du maréchal Suchet; et il annonce qu'une fois Valence pris je recevrai l'ordre de déboucher par la rive gauche du Tage sur Elvas, de m'emparer d'Alentejo, et que l'armée de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille, tandis que l'armée du Nord se portera à quarante mille hommes sur la Coa.--Voilà un bel ensemble de dispositions, un vaste plan dont le succès est assuré; mais il n'y a qu'une observation à faire, c'est que tout cela était le rêve d'une imagination exaltée. Rien de réel n'existait. Les Anglais, dans le repos et l'abondance, occupant un pays sain, n'avaient pas de malades et étaient tout prêts à agir.

Les troupes qui devaient accroître l'armée de Portugal ne se trouvaient nulle part, et aucune base solide ne donnait le moyen de réaliser le projet annoncé.

Mais, à peine le détachement sur Valence est-il fait, Napoléon change d'avis, et, non content d'avoir ainsi disséminé l'armée de Portugal, il rappelle en France une partie de l'armée du Nord, et ordonne un déplacement universel des troupes, change tout le système de placements, ce qui fait qu'il n'y a plus de troupes réunies nulle part en mesure d'agir.

Le 13 décembre, vingt-deux jours après les ordres précédents, le prince de Neufchâtel m'écrit pour me faire connaître les dispositions suivantes, prescrites par l'Empereur.

Il place l'armée de Portugal dans la Vieille-Castille; il compose son territoire des six ou sept gouvernements, c'est-à-dire des provinces de Salamanque, Placencia et de Valladolid, Léon, Palencia, et les Asturies; il augmente l'armée de deux divisions, mais en retirant cinq régiments d'infanterie et deux des troupes à cheval, et en m'ordonnant d'occuper les Asturies. De ces dispositions il résulte en réalité une diminution des forces, eu égard à l'étendue du territoire et à la tâche que j'ai à remplir. Je dois me rendre à Valladolid. Il me prescrit d'augmenter les fortifications d'Astorga, de fortifier Salamanque; il reconnaît, au surplus, qu'aucune offensive contre le Portugal ne peut être prise avant la nouvelle récolte, et m'annonce le départ possible et prochain de la garde.

Pendant que toutes ces belles dispositions, qui jetaient partout la confusion, s'exécutaient, les Anglais avaient les yeux ouverts et se disposaient à entrer en campagne. Je recevais du duc de Dalmatie la lettre du 4 janvier 1812, qui n'était pas de nature à me donner beaucoup de soucis, et, peu après, une lettre du général Dorsenne du 5, dont les avis étaient beaucoup plus sérieux. Étranger au service de Rodrigo, qui n'était pas, je le répète, sous mon commandement, ne pouvant recevoir des nouvelles que par le général Dorsenne, qui jamais ne m'en avait donné, c'était la première nouvelle des dangers qu'allait courir cette place. Ce qui me parut le plus important dans cette lettre fut la phrase relative au général Barrié, qui devait faire redouter un manque d'énergie dans la défense. Puisque le général Dorsenne connaissait la disposition d'esprit et le caractère de ce général, il n'aurait pas dû le choisir pour lui confier un commandement isolé aussi important.

Des nouvelles plus graves ne tardèrent pas à se succéder. Je reçus, à mon arrivée à Valladolid, une lettre du général Thiébault, commandant à Salamanque, qui m'annonçait l'entrée en campagne des Anglais et le passage de l'Aguada; et j'envoyai, par des officiers, dans toutes les directions, aux différentes colonnes qui étaient en route pour aller occuper leurs nouveaux cantonnements, l'ordre de se diriger sur Fuente-El-Sauco et Salamanque, et je m'y rendis moi-même pour marcher sur Rodrigo aussitôt que les troupes seraient réunies; mais les événements se pressèrent tellement, et la résistance de Rodrigo fut si courte (huit jours d'opérations, dont deux jours de feu), qu'il n'y avait pas moyen d'arriver à temps à son secours, quelles qu'eussent été les dispositions prises d'avance.

Mais voici qui devient curieux! C'est la manière dont Napoléon jugea la question et les reproches qu'il m'adressa par sa lettre du 25 janvier, quand il apprit l'entrée en campagne des Anglais. Le prince de Neufchâtel me dit que l'Empereur a vu avec peine la manière dont j'ai fait opérer le général Montbrun. «Il m'avait, ajoute-t-il, donné l'ordre d'envoyer seulement six mille hommes au secours de Valence, qui devaient rejoindre le général d'Armagnac;» mais il se garde bien de dire que, s'il m'a effectivement donné ces instructions par sa lettre du 20 novembre, il m'a ordonné, par une lettre du lendemain, 21 novembre, de mettre en mouvement un corps de douze mille hommes sur Valence, soutenu par une division de trois ou quatre mille hommes, placés en intermédiaire. Telle est la suite des idées de Napoléon, sa mémoire, et sa bonne foi!

Le siége de Rodrigo a été entrepris parce que Wellington a vu l'éparpillement des armées françaises, le départ d'une partie de l'armée du Nord pour la France, et les détachements sur Valence.

La place de Rodrigo a été enlevée en un moment, parce que le général Barrié n'avait aucune énergie et n'a pas fait les plus simples dispositions que comporte la plus misérable défense; et cette reddition, si prodigieusement prompte, a empêché qu'une bataille fût livrée pour délivrer cette place.

Par les dispositions prises au milieu de cette confusion des changements, je devais avoir réuni en face de l'armée anglaise, sur l'Aguada, du 26 au 27, trente-deux mille hommes, et, du 1er au 2, quarante mille. Maintenant, je dois poursuivre. On m'ordonne (même lettre) d'envoyer une des divisions de l'armée de Portugal à l'armée du Nord, sans rien changer à sa composition et à sa force, en échange de trois régiments de marche, qui appartiennent aux corps de mon armée, renforts qui me sont déjà comptés et annoncés depuis longtemps. On retire de l'armée du Midi cinq régiments polonais, et on prescrit d'accélérer leur retour. On ordonne impérativement de faire partir pour la France tout ce qui appartient à la garde impériale en troupes de toutes les armes, et on prescrit, comme l'équivalent pour l'armée de Portugal de la diminution de forces qui s'opère partout, les secours que pourra donner l'armée du Nord à l'armée de Portugal, dans le cas où l'armée anglaise s'avancerait en Castille; comme s'il était possible de compter jamais d'une manière positive sur les mouvements combinés de généraux indépendants, et en Espagne alors beaucoup moins qu'ailleurs! Et c'est au moment où les Anglais sont en pleine opération, et assiégent Rodrigo, que de semblables dispositions sont prises!

LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE

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LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Séville, le 9 décembre 1811.

«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir qu'en exécution des ordres que Son Altesse Sérénissime le prince major général m'a adressés le 28 octobre dernier, je donne ordre à la septième compagnie du 4e régiment d'artillerie à cheval de se rendre à l'armée de Portugal, sa nouvelle destination: elle arrivera à Tolède le 30 de ce mois, où elle attendra les ordres de Votre Excellence. Cette compagnie n'emmènera que ses chevaux d'escadron.

«Je fais en même temps partir une compagnie de militaires français, appartenant à des régiments de l'armée de Portugal, qui, étant prisonniers de guerre, ont été forcés de servir et faisaient partie de la légion d'Estramadure, commandée par un colonel anglais, sous les ordres de Murillo et du général Castaños. Le sieur Melhiot, tambour-major au 76e de ligne, commande cette compagnie; c'est lui qui l'a conduite à nos avant-postes, il y a quinze jours, du côté de Aljucen: la manière dont il a ménagé sa rentrée lui fait honneur et annonce un homme de caractère; j'ai fait donner tout ce qu'il était possible aux hommes qu'il a ramenés; je dois cependant vous prévenir que, sur la demande du général commandant l'artillerie de l'armée, j'ai fait retenir six à sept hommes pour être incorporés dans l'artillerie, où ils ont demandé à servir; je prie Votre Excellence de l'avoir pour agréable. J'ai écrit au ministre de la guerre pour lui demander de vouloir bien approuver cette incorporation.