Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
Part 14
«Outre les provinces d'Estramadure, d'Avila, le partido décimal de Talavera, vous verrez, par un autre décret du 11 septembre, que je me suis déterminé à mettre sous votre autorité et à affecter exclusivement à l'entretien de l'armée du Portugal une partie de la province de Tolède, qui vous fournira beaucoup de ressources. Vous savez que j'ai ordonné la formation d'un hôpital de mille malades à Tolède pour votre armée; vous n'ignorez pas les dépenses qu'elle occasionne aussi à Madrid. Si vous pouvez retirer les grains et les impôts dus des pays qui vous sont abandonnés, je ne doute pas que vous ne pourvoyiez à tous vos besoins. La ville de Tolède, par sa position entre Madrid, la Manche et l'armée du Midi; par l'importance d'opinions que lui donnent les corps ecclésiastiques, civils et militaires, qui sont habitués à obéir à mon autorité, ne peut en être soustraite qu'en me chassant de Madrid. Il en est de même des communes qui sont entre cette ville et ma capitale, qui touchent immédiatement au territoire de la province de Tolède, puisque Madrid, autrefois simple maison de campagne, était située dans la province de Tolède, et qu'aujourd'hui même, sous le nom de province de Madrid, elle n'a qu'une banlieue extrêmement rétrécie. C'est ainsi qu'Illescas, Naval El Carnero, appartiennent à la province de Tolède. C'est la province de Tolède qui a constamment nourri Madrid; ce ne sont pas les déserts qui la séparent d'avec Avila et Valladolid.
«Vous avez déjà vu, par expérience, ce qu'on peut attendre d'une autorité mixte. Je ne sais si vous savez que le général de l'armée du Portugal, que vous avez laissé à Talavera, a eu infiniment peu d'égards pour le conseiller d'État que j'ai envoyé, sur votre demande, auprès de vous, monsieur le duc, avec la qualité de commissaire royal.
«Mon commissaire de police a été arrêté et emprisonné sous ses yeux à Talavera, etc.
«C'est pour obvier à tous ces inconvénients que je me suis décidé à tracer la ligne de démarcation portée au décret ci-joint. J'espère que vous y applaudirez, et que vous reconnaîtrez bientôt l'avantage d'un système plus simple, plus juste, et seul exécutable.
«Mon ministre de l'intérieur, qui va résider quelque temps encore à Tolède, n'oubliera rien pour que les malades de l'armée de Portugal soient traités le mieux possible.
«Il me paraîtrait, monsieur le duc, que vous devriez vous attacher à faire réunir le plus d'approvisionnements possibles à Talavera; et je pense que le moyen d'obtenir des paysans n'est pas de tout enlever dans un canton, comme on a déjà fait, mais de se contenter du tiers ou de la moitié des récoltes.
«Je donne les ordres les plus précis pour que mes agents civils et militaires obéissent en tout aux ordres que vous ferez donner dans la partie de la province de Tolède assignée à l'armée de Portugal, dans celles d'Avila, Estramadure et le partido de Talavera. J'espère que vous voudrez bien donner les mêmes ordres, afin qu'un même village ne se trouve pas pressé à la fois par les demandes de l'armée de Portugal et par celles de mon gouvernement.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL
Placencia, le 16 septembre 1811
«Je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 30 août, dans laquelle elle me fait connaître que l'Empereur veut savoir ce qui a été perçu, tant en argent qu'en denrées, par l'administration de l'armée de Portugal dans les arrondissements qu'elle a occupés. Je croyais avoir répondu, par rapport à l'argent, de manière à éclairer complétement l'Empereur. L'armée de Portugal, jusqu'à ces derniers temps, n'ayant point eu de territoire, n'a pu lever aucune contribution, et n'avait pas même perçu un sol. C'est le 1er août seulement que j'ai reçu votre lettre du 10 juillet, qui me faisait connaître que Sa Majesté déterminait, pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, les provinces de Truxillo, Placencia, Talavera, Avila et de Tolède. C'est donc dans le courant de ce mois d'août seulement que j'ai pu faire les dispositions pour faire effectuer des rentrées de fonds; et ainsi il est assez naturel que le 20 août, époque à laquelle il n'y avait encore rien de perçu, vous n'en fussiez pas instruit. Aujourd'hui même à peine les recettes commencent-elles à s'effectuer, et les fonds perçus étant encore en grande partie entre les mains des percepteurs royaux et n'ayant pu être encore versés dans la caisse du receveur central, en raison des distances et de la difficulté des communications, je ne puis en envoyer à Votre Altesse un état général. Tout ce que je sais par les rapports des divers arrondissements, c'est qu'ils s'élèvent à cent soixante et onze mille francs, à compte de l'impôt de un million que j'ai établi par un arrêté dont copie est ci-jointe. Mais la levée de cet impôt ne pourra pas se réaliser si les obstacles qui s'y opposent restent les mêmes. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte que le roi d'Espagne, sur l'assistance duquel je croyais pouvoir compter pour me donner les moyens d'administrer, avec autant d'ordre que possible, les provinces déterminées pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, me le refuse; le préfet de Tolède ne me fait pas même l'honneur de répondre à mes lettres et a donné formellement l'ordre à toutes les autorités de se refuser à toutes les réquisitions de l'armée de Portugal. Les ministres ont déclaré que l'armée de Portugal ne devait lever aucun impôt dans la province de Tolède, et les mêmes ministres donnent des ordres, dans les provinces d'Avila et Talavera, qui sont en opposition avec les miens. J'ai demandé au roi un commissaire supérieur pour mettre de l'ensemble dans l'administration et être mon intermédiaire dans l'exécution de toutes les dispositions administratives qui seraient relatives à ces provinces; il m'a envoyé M. Amoros, conseiller d'État, mais qui aujourd'hui se retranche sur ce que ses instructions et les ordres des ministres sont en opposition avec ceux que je donne, et qui tendent à consacrer la totalité des ressources de l'arrondissement à l'armée. Enfin, désirant dans toutes mes opérations me servir des employés espagnols, afin de ménager l'opinion et faire une chose agréable au roi, je ne puis cependant suivre cette marche, attendu que je n'ai pu obtenir du roi l'ordre qu'ils eussent à m'obéir.
«Quant aux rentrées en denrées, elles sont assez peu considérables, par la raison qu'eu égard à la nullité absolue de nos transports il a fallu répartir les troupes chez les habitants, de manière à les faire vivre par le secours des autorités locales et sur les lieux mêmes.
«On n'a envoyé de l'orge et du grain que dans les lieux où il était absolument indispensable d'ajouter aux ressources des habitants. Ces ressources sont presque partout épuisées, et il faudra replacer l'armée en arrière pour en trouver de nouvelles; ainsi de proche en proche, tant que nous n'aurons pas des moyens de transport. On s'occupe à dresser l'état de toutes les denrées qui ont été requises et réunies, et j'aurai l'honneur de l'adresser à Votre Altesse par la première estafette.
«L'armée de Portugal est dans la situation la plus difficile; le territoire que Sa Majesté lui a assigné n'est pas le quart de ce qui serait nécessaire à son entretien. L'Estramadure n'avait d'autre richesse que celle de ses troupeaux; ils ont été mangés depuis trois ans; il ne reste qu'un désert tout à fait inculte. La province d'Avila, qui est peu considérable, a eu cette année une récolte qui ne s'élève pas à la moitié de celle des autres années. Enfin la province de Tolède m'est disputée par le roi, et mes ordres y sont méconnus, tant pour ce qui est relatif à l'administration qu'au mouvement des troupes, ce qui met à la discrétion d'un général qui n'est pas sous mes ordres mes dépôts et mes hôpitaux.
«L'armée de Portugal a des besoins de toute espèce; mais, avec le peu de ressources qui lui est offert, avec la contrariété qu'on rencontre partout et qui naît encore de la division des commandements, j'avoue que je ne puis envisager les résultats qu'avec une vive inquiétude. L'Empereur est étonné que je n'écrive pas plus souvent à Votre Altesse. Ce n'est pas faute de lui écrire, c'est que mes lettres ne lui parviennent pas. Je n'ai pas pu obtenir seulement qu'à Madrid on fît la moindre disposition pour assurer la communication avec l'armée et l'arrivée des estafettes et des courriers: et, quoique j'aie placé des troupes jusqu'à douze lieues de Madrid, il est arrivé fréquemment alors que des dépêches sont restées douze ou quinze jours entre Madrid et Talavera, oubliées dans un village par insouciance ou par l'abandon où sont toutes les branches du service. Que puis-je faire là où je n'ai nulle autorité? La responsabilité ne peut en peser sur moi.
«Les besoins de l'armée de Portugal sont étendus en raison de la force de cette armée et en raison de tous les moyens qu'elle a consommés dans la campagne de Portugal; elle a un territoire très-borné, stérile en grande partie ou dévasté; elle ne possède pas une seule ville qui offre des ressources, et encore mon autorité est sans cesse contrariée par une autorité que je ne puis combattre. A côté de cela, l'armée du Midi est dans le pays le plus fertile de l'Espagne, abondant en toute espèce de denrées, riche en argent, plein de villes d'une grande population, et administré depuis deux ans d'une manière méthodique et par une autorité reconnue. L'armée du Nord a un territoire immense et de la plus grande fertilité. L'armée d'Aragon est dans une position meilleure encore. L'armée de Portugal est donc la seule dont aucune ressource ne soit proportionnée à ses besoins et dépendant de tout le monde pour ses communications. Pour assurer l'arrivée des secours que Sa Majesté lui envoie, l'Empereur peut juger de sa position dans cette stérile vallée du Tage, où elle ne peut rien créer par elle-même et où il faut qu'elle attende tout des autres.
«Il est indispensable que Sa Majesté augmente le territoire de l'armée de Portugal; qu'elle daigne prendre des mesures pour y faire reconnaître mon autorité sans contradiction, et qu'elle m'assure des places qui, ne dépendant que de moi et offrant des ressources, puissent me servir de dépôts; enfin qu'elle daigne m'accorder aussi des moyens de transport, sans lesquels il est impossible que l'armée prépare et exécute aucun mouvement.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
«Placencia, le 16 septembre 1811.
«Je reçois en ce moment les deux lettres chiffrées que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 24 août. J'avais compris depuis longtemps l'intention de Sa Majesté sur le rôle que doit jouer l'armée de Portugal, et depuis longtemps j'ai pris ma ligne d'opération par Talavera et Madrid. Sa Majesté peut être assurée que j'ai et j'aurai l'oeil ouvert sur ce qui se passera dans le Midi. Je suis parfaitement informé de tous les mouvements de l'ennemi; de Placencia, on est, avec une facilité extraordinaire, instruit de tout ce qui se passe dans les différentes directions: par Alcantara, de tout ce qui se passe dans l'Alentejo; par Castel-Branco, de ce qui se passe sur les bords du Tage, et par Valverde, de ce qui se passe aux environs de Rodrigo. Pour ce moment, l'Empereur peut être tranquille sur le Midi. Il n'y a plus sur la rive gauche du Tage que la division Hill, de sept à huit mille hommes, y compris les Portugais. Les sept autres divisions de l'armée anglaise sont en arrière et à peu de distance de Rodrigo. Tous les rapports annoncent l'arrivée de canons de siége et la construction de beaucoup de fascines et gabions. Les Anglais veulent-ils faire le siége de la place de Rodrigo? veulent-ils seulement le faire croire et rétablir le fort de la Conception et Almeida? C'est ce que j'ignore. Nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons sur les lieux. Si Rodrigo eût eu des approvisionnements, je n'aurais fait aucun mouvement jusqu'à ce que l'ennemi eût entrepris des opérations positives: mais, l'approvisionnement de la place devant finir dans les premiers jours d'octobre, il n'y a plus de temps à perdre pour en conduire de nouveaux, et, comme toute l'armée anglaise est là pour s'y opposer, il faut que toute l'armée française soit réunie pour soutenir le convoi et imposer par sa présence ou ouvrir le chemin si l'ennemi voulait le barrer. C'est dans cet esprit que j'ai invité le général Dorsenne à rassembler le plus de forces qu'il pourrait, et que j'ai envoyé l'ordre au général Vandermaesen de hâter sa marche; mais il paraît que le général Dorsenne lui a donné l'ordre de rester sur la communication de Valladolid à Bayonne.
«Sa Majesté pense que je ne dois en rien m'occuper du Nord, et que les Anglais ne pourraient venir jusqu'à Valladolid que pour leur perte. La vérité de cette opinion est facile à apprécier, et je n'ai jamais éprouvé la crainte qu'ils y allassent. Ce serait déjà beaucoup qu'ils osassent venir jusqu'à Salamanque; mais ce que je redoute pour le Nord, c'est la prise de Rodrigo; car, il ne faut pas se faire illusion. Rodrigo est une place des plus mauvaises de l'Europe, et qui ne doit pas tenir quinze jours si elle est attaquée avec des moyens convenables. On ne doit rien conclure de la défense qu'elle a faite, attendu qu'il est impossible d'attaquer une place plus mal que nous ne l'avons fait, et que les Espagnols avec cinq mille hommes qui, garnissant les faubourgs, en avaient fait une seconde place. Ainsi, si Rodrigo était assiégé, il n'y aurait pas un instant à perdre pour aller à son secours, et il faut y avoir l'oeil.
«J'ai fait repasser le Tage à la division du général Foy, qui était à Truxillo, attendu qu'elle ne pouvait pas rester isolée pendant le mouvement que je vais faire au col de Baños. D'ailleurs, le pays entre le Tage et la Guadiana est si malsain, que le tiers de cette division a été à l'hôpital. Le reste y serait entré de même si elle y eût passé le mois de septembre, et il me paraît qu'avant tout, en Espagne, il faut conserver ses soldats et ses moyens. J'ai fait placer les malades et les convalescents dans les montagnes, où, par le simple changement d'air, ils se rétablissent à vue d'oeil. Indépendamment de ces considérations, il est impossible à une division de vivre à Truxillo. Il faudrait au moins quinze cents chevaux pour occuper le pays et assurer la rentrée de ses subsistances, et, comme je n'ai pas deux mille cinq cents hommes à mettre en campagne, il est impossible de lui en donner quinze cents; car il faut conserver quelques hommes pour combattre. Dans tous les pays, la cavalerie a besoin d'être ménagée; mais ici, soit que cela tienne aux chaleurs, à la nourriture, ou à l'espèce de chevaux, ou à la nécessité absolue où l'on est de les charger de beaucoup de subsistances, il est impossible de se faire une idée exacte de la rapidité avec laquelle la cavalerie se fond quand elle est en mouvement. Pour pouvoir tenir quinze cents chevaux sur la rive gauche du Tage, il faudrait que j'en eusse cinq à six mille et les faire relever fréquemment.
«La division Foy étant affaiblie par les maladies, un corps de troupes étant indispensable pour couvrir la vallée du Tage sur la rive droite, mes dépôts et mes malades, et conserver ma communication, elle restera à Placencia, poussant des partis sur le col de Peralès, pendant qu'avec cinq autres divisions je me porterai sur le col de Baños, et le 22 à Tamamès avec mon avant-garde.
«Je me concerterai avec le général Dorsenne, et, s'il y consent, nous porterons toute notre cavalerie jusqu'à Rodrigo. Une fois l'intention de l'ennemi connue, nous pourrons faire entrer dans cette place tout le convoi qui a été préparé à Salamanque et en renouveler la garnison si, conformément aux ordres que vous m'avez annoncés à plusieurs reprises, le général Dorsenne a désigné les troupes qui doivent remplacer les miennes. Une fois cette opération terminée, je ramènerai l'armée de Portugal dans la vallée du Tage; et, si nous recevons enfin des chevaux d'artillerie et le matériel, si les ordres de Sa Majesté s'exécutent en ce qu'ils ont de favorable à l'armée de Portugal, si, enfin, elle augmente ses ressources et ses moyens, son sort s'améliorera rapidement.
«J'ai écrit une multitude de lettres au duc de Dalmatie pour le prévenir de mon mouvement et l'engager à en faire faire un au corps du général Drouet en Estramadure, qui occupe au moins la division anglaise qui y est restée, et les corps espagnols qui sont sur la frontière. Je n'en espère rien; mais, par la nature des choses, il doit y avoir un tel accord entre les mouvements des troupes qui sont sur la Guadiana, le Tage et la Tormès, puisqu'elles sont en ligne et ont affaire au même ennemi, qu'elles devraient être sous le commandement du même général, et ce général ne peut être que celui qui est placé au centre, parce qu'il est instruit avec une extrême précision et une grande promptitude de tout ce qui se passe de tous les côtés. Telle est au moins la disposition qui me semblerait jusqu'à l'évidence commandée par l'intérêt du service de l'Empereur.
«M. de Canouville, aide de camp de Votre Altesse, est parti d'ici, il y a quatre jours, pour retourner à Paris. Il est porteur d'un état de situation bien circonstancié, ainsi que des renseignements que Sa Majesté peut désirer sur la situation de l'armée.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.
Ciudad-Rodrigo, le 30 septembre 1811.
«Sire, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 septembre.
«Si vous daignez envisager l'étendue des besoins de l'armée de Portugal, vous apprécierez, Sire, les difficultés de ma position. Il serait facile de démontrer qu'il est absolument impossible à l'armée de vivre longtemps dans l'arrondissement que l'Empereur lui a assigné; mais sa situation devient tout à fait déplorable et critique lorsque Votre Majesté me retire la portion de pays qui, seule, est encore intacte et offre quelques ressources. Je suis profondément affligé de penser que les mesures que je ne puis pas me dispenser de prendre pour assurer le bon ordre et prévenir la dévastation des provinces me font courir le risque de vous déplaire; et, si Votre Majesté rend justice à mon respect, à mon ancien attachement pour sa personne, elle sentira quel est l'empire des circonstances, puisque je me vois forcé de m'y exposer. Votre Majesté trouve contraire à sa dignité de mettre la province de Tolède à la disposition de l'armée de Portugal. Je ne tiens pas à en avoir l'administration si Votre Majesté s'y refuse; mais c'est du blé et de l'argent que je demande; et cet argent et ce blé sont employés a nourrir les soldats qui combattent pour vos intérêts. C'est par des efforts inouïs que l'armée a pu vivre dans la position où je l'avais placée; mais il est d'une impossibilité absolue de la maintenir dans les mêmes lieux. L'Estramadure est un désert; la division qui était à Truxillo a souffert tout ce qu'il est possible d'imaginer, et la famine autant que d'autres motifs m'ont forcé de la retirer de ce canton. Elle a grand besoin de se refaire. La partie la plus voisine du Portugal offre plus de ressources; mais il faudrait plus de cavalerie que je n'en ai pour pouvoir s'y soutenir sans danger. Plus tard, d'ailleurs, lorsque, ayant des transports, je pourrai occuper Alcantara, les subsistances de ce canton me seront extrêmement précieuses. J'ose donc espérer que Votre Majesté, en s'en rapportant à la droiture de mes intentions, à la pureté de mes vues, me pardonnera si, dans le nouveau placement des troupes, je me vois forcé d'envoyer une division à Tolède. Le général Foy, qui s'y rendra, trouvera moyen, j'espère, de concilier, dans ses rapports avec les autorités espagnoles, le respect qu'il doit au nom de Votre Majesté avec les besoins de l'armée. Si l'ennemi m'avait forcé de me rapprocher de Madrid, Votre Majesté ne trouverait pas étrange que l'armée s'y portât. C'est la famine qui m'y oblige aujourd'hui; et cet ennemi-là est bien plus redoutable que les Anglais.
«J'ai demandé à Votre Majesté un commissaire royal; je l'ai fait dans l'intention droite de mettre de l'ordre dans l'administration; mais j'avoue que je n'avais pas imaginé qu'il entraverait la marche des affaires au lieu de l'accélérer. Jusqu'ici, par son moyen, je n'ai pu obtenir de quoi donner un jour de pain à l'armée. Que serait-il donc arrivé si le général Lamartinière, par le zèle le plus remarquable, n'avait pas trouvé moyen de pourvoir à nos besoins? Les horribles scènes du Portugal se seraient renouvelées ici; car, après tout, ceux qui ont les armes à la main ne meurent jamais de faim les premiers. M. Amoros ne s'est, à ce qu'il paraît, occupé que de vaines prétentions de vanité et de préséance, et cependant nous sommes dans une situation à penser à toute autre chose qu'à de pareilles futilités. Le général Lamartinière a fait arrêter le commissaire de police de Talavera; mais il ne lui rendait aucun compte; et, certes, la sûreté de la ville, celle des Français et la tranquillité publique le regardent avant tout, puisque l'emploi des troupes est constamment nécessaire. Votre Majesté n'ignore sans doute pas qu'on assassine les Français dans les rues de Talavera et à la porte de la ville: très-certainement la haute police ne peut en ce moment regarder que l'autorité militaire.
«Sire, après avoir entretenu Votre Majesté de ce qui regarde la subsistance de l'armée, je dois la supplier de remarquer que, quant au commandement territorial, il est de la plus haute importance, pour la conservation d'une armée, que le général qui la commande commande également dans tout le territoire qu'elle occupe, dans les lieux où sont ses dépôts, ses magasins et ses hôpitaux. C'est parce que la division des commandements en Espagne a empêché qu'un pareil état de choses existât, que tant d'hommes ont disparu faute de soins, faute d'ordre et de dispositions conservatrices. Je ferai tout au monde pour remplir les intentions de Votre Majesté quand elle daignera me les faire connaître; mais il faut que j'en sois l'organe et que je commande là où sont mes hôpitaux, mes dépôts et mes troupes, sous peine de les voir tomber dans l'état d'abandon où je les ai pris, et de trahir tout à la fois les intérêts de l'Empereur, les vôtres et mes devoirs les plus sacrés.
«La situation actuelle des choses va me donner quelques moments de disponibles. Je vais me rendre à Talavera pour chercher à tout concilier autant qu'il sera en mon pouvoir; je mettrai le même empressement à aller à Madrid pour rendre mes devoirs à Votre Majesté, comme j'en ai le projet depuis longtemps. Si je ne puis pas parvenir, Sire, à vous satisfaire, je vous prie d'en accuser les circonstances et l'impuissance de mes efforts, et non mes intentions.
«Je n'ai pas reçu le décret dont Votre Majesté me fait l'honneur de m'entretenir, et qu'elle m'annonçait être contenu dans sa lettre.»
JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.
«Madrid, le 9 octobre 1811.
«Monsieur le maréchal, je reçois vos lettres du 30 septembre. Je vous félicite sur votre heureuse expédition de Ciudad-Rodrigo.
«Je sens la difficulté de votre position sur le Tage, et je me détermine à envoyer auprès de vous le marquis d'Almenara et le colonel Duprez, pour aplanir toutes les difficultés qui pourraient s'élever sur le remplacement des troupes de l'armée du Centre par celle du Portugal dans la province de Tolède. Il faut conserver le plus que possible, monsieur le duc; l'avenir présente des inquiétudes sur les subsistances. Il faut que l'armée de Portugal vive, mais il faut aussi que celle du Centre et la capitale puissent vivre, même à l'époque où vous quitterez le Tage.
«J'ai donné mes instructions au marquis d'Almenara; j'aurai pour agréable tout ce que vous arrêterez: je compte sur votre ancien attachement autant que sur votre sagesse et votre prévoyance.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Amsterdam, le 18 octobre 1811.