Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 13

Chapter 133,905 wordsPublic domain

«J'avais déjà ordonné la construction d'un pont sur pilotis sur le Tage, et on s'occupe de la recherche des bois nécessaires à ce travail. J'ai fait construire deux têtes de pont avec des réduits qui avant cinq jours seront terminées, et formeront une espèce de place susceptible d'être défendue par quatre cents hommes, et assez bonne pour être abandonnée à elle-même. Ce poste renferme mes magasins de vivres; et ces magasins s'augmenteront au fur et à mesure que j'en aurai les moyens. Comme pour placer sainement l'armée et trouver les moyens de la faire vivre, j'ai été obligé de l'établir en grande partie sur la rive droite du Tietar, dans la Vera de Placencia, et que le point naturel de rassemblement de l'armée, en cas de marche inopinée de l'ennemi sur elle, est sur la rive gauche de cette rivière, j'ai fait construire trois ponts, dont un, celui qui est sur la route de Placencia, est couvert par une tête de pont. Cette disposition est nécessitée par la nature de la rivière du Tietar, qui en douze heures de pluie croît de six à huit pieds. Toute mon artillerie est à Navalmoral, et la division de dragons dans les points des bords du Tage qui peuvent la nourrir. Enfin mon quartier général est à deux lieues du Tage, et je sais tous les jours, à douze heures de date au plus, ce qui se passe dans le coeur de l'Estramadure et dans les environs de Coria.

«Votre Altesse me mande que l'intention de l'Empereur est que, pour préparer l'offensive, j'occupe Alcantara et que je le fasse mettre en état de défense. C'est une opération que j'exécuterai aussitôt que j'en aurai les moyens, mais aujourd'hui je ne pourrais pas l'entreprendre, et voici mes raisons: pour qu'Alcantara soit mis en état de défense, il faudra au moins un mois de travail; il faudra, vu la proximité de l'ennemi, tenir à portée des forces assez considérables; mais je ne saurais comment les faire vivre; il faut donc auparavant que j'aie ici des magasins considérables formés qui puissent suivre le mouvement des troupes, assurer leurs subsistances, et permettre de les tenir réunies; une fois cet objet rempli, rien ne sera plus aisé que d'exécuter les intentions de l'Empereur. D'ici à cette époque je ferai également rassembler les bois nécessaires aux réparations du pont d'Alcantara, afin que ce travail, qu'on regarde tomme difficile, mais cependant comme praticable, puisse être exécuté sans retard. Indépendamment des motifs ci-dessus et qui me paraissent sans réplique, il devient indispensable de laisser l'armée en repos pendant les grandes chaleurs, sous peine de la voir fondre par les maladies; elle a besoin, non-seulement de repos pour sa santé, mais aussi de repos pour se réparer.

«J'espère que Sa Majesté conclura, du compte que je viens de vous rendre, que j'ai pris toutes les mesures convenables pour soutenir et secourir l'armée du Midi de tous mes moyens; et, quoique l'expérience m'ait déjà prouvé qu'il était bon de ne pas trop compter sur la parole de M. le duc de Dalmatie et sur sa fidélité à remplir ses engagements, Sa Majesté ne rendrait pas justice à mon amour pour le bien public et à mon dévouement à son service si elle doutait que je ne fisse plus que mes devoirs en cette circonstance comme en toute autre. La promptitude, au surplus, avec laquelle je suis parti de Salamanque, le peu de moyens que j'avais à ma disposition, et qui m'auraient autorisé à retarder de quelque temps mon mouvement pour les augmenter, sont, j'ose le croire, un garant de ce que je ferais à l'avenir, s'il en était besoin. Je n'hésiterai jamais à aller avec toutes mes forces au secours du maréchal duc de Dalmatie lorsqu'il le faudra; mais j'avoue que je redouterais extrêmement d'être dans une situation inverse.

«Il me reste à parler à Votre Altesse de la situation dans laquelle se trouve l'armée. Sa Majesté suppose que depuis plus d'un mois j'ai reçu les chevaux d'artillerie de la garde que le duc d'Istrie devait me fournir. Je les ai réclamés à plusieurs reprises, toujours en vain, et en ce moment le comte Dorsenne refuse d'une manière formelle de les donner avant d'en avoir reçu un pareil nombre de France, ce qui évidemment est contraire aux intentions de l'Empereur; car, s'il n'eût pas voulu me donner un secours immédiat, il aurait donné l'ordre de me les envoyer directement de France. Le comte Dorsenne annonce que, quand il aura reçu cinq cents chevaux, il n'en enverra que trois cent quatre-vingt-sept; attendu, dit-il, qu'il doit faire entrer en compte cent treize chevaux que le duc d'Istrie a donnés au prince d'Essling il y a trois mois, et qui me paraissent tout à fait étrangers à ceux-ci.

«Il résulte de la non-exécution des ordres de Sa Majesté que l'artillerie de l'armée est aujourd'hui dans une situation pire que celle où elle était à l'époque où j'ai commencé mon mouvement, puisqu'il y a eu quelques pertes de chevaux, quelques pertes de boeufs qui n'ont pas été remplacés, et, d'un autre côté, que les voitures d'artillerie qui doivent être prises à Salamanque et conduites à Madrid pour y être réparées n'ont pu y être envoyées.

«A l'époque de mon mouvement, voulant le faire avec rapidité, chaque régiment a formé un petit dépôt, dans lequel il a placé tous les hommes malingres et la plus grande partie de ses équipages. J'ai réuni tous ces petits dépôts à Toro, sous le commandement d'un officier supérieur. Ces dépôts ont avec eux les effets d'habillement, les ouvriers, etc. J'ai de même, pour la cavalerie, laissé à ces dépôts tous les chevaux à refaire qui auraient péri dans nos marches et qui, aujourd'hui, sont en état de servir. Aussitôt après mon arrivée à Badajoz, j'ai envoyé un officier pour faire partir tous ces dépôts pour Talavera, afin que l'armée, en arrivant ici, trouvât tous les secours dont elle aurait besoin; mais le duc d'Istrie s'est opposé à leur départ. J'ai envoyé postérieurement, et à diverses reprises, des officiers pour renouveler les mêmes ordres; mais le comte Dorsenne s'y oppose également; de manière que je suis dans la pénible situation de voir s'écouler, sans fruit et sans utilité, le temps de repos que les corps pourraient employer si utilement à se mettre en état d'entrer en campagne. A mon départ de Salamanque, j'ai fait évacuer tous mes malades sur Valladolid, parce que Salamanque était assez découvert. J'ai placé à Valladolid un officier supérieur, pour réunir et commander tous les hommes sortant des hôpitaux, un officier, et certain nombre de sous-officiers par chaque régiment, afin de former des détachements au fur et à mesure de leur guérison. Quinze cents hommes sont en état de rejoindre; mais, au lieu de me les renvoyer, on leur fait faire des détachements et divers services à l'armée du Nord, de manière que ces hommes, qui sont sans solde, sans aucun secours, qui ont assez d'officiers pour les conduire, mais non pour les commander dans le service, se dispersent partout, désertent ou se soustrayent au service de mille manières différentes, et seront en grande partie perdus pour leurs régiments. J'ai réclamé en vain; il règne en Espagne un esprit d'égoïsme et de localité qui est funeste au service de l'Empereur et qu'il est urgent de réprimer. Je demande, avec la plus vive instance, à Votre Altesse d'écrire à M. le comte Dorsenne d'une manière tellement impérative, qu'il envoie, sans plus de retard, les cinq cents chevaux qui me sont destinés, et qu'il ne se permette plus de retenir ni un seul soldat ni un seul cheval qui appartienne à l'armée de Portugal. Enfin, monseigneur, puisque le Nord me devient à peu près étranger, je demande également à Votre Altesse qu'on relève et qu'on me renvoie la garnison de Rodrigo.

«Les rapports que je reçois des mouvements de l'ennemi sont: que deux divisions anglaises se sont portées dans le Nord et sont cantonnées près de la Coa, qu'une division est à Castel-Branco, et que la plus grande partie du reste de l'armée, qui était restée sur la rive gauche du Tage, est en marche pour prendre des cantonnements en arrière.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 4 août 1811.

«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, votre lettre du 13 juillet. Des secours de toute espèce sont en mouvement pour renforcer votre armée; de nouveaux régiments de marche se forment à Paris. Sa Majesté espère qu'au moment de la reprise des hostilités, qu'on suppose devoir être en septembre, vous aurez plus de six à sept mille hommes de cavalerie et quatre-vingts pièces d'artillerie bien approvisionnées et bien attelées.

«Par les nouvelles de Londres, il paraît que les Anglais renforcent leur armée. Tout porte à penser qu'ils parviendront à remplacer les pertes qu'ils ont éprouvées dans la campagne qui vient d'avoir lieu.

«La cinquième division, que les Anglais envoient sur le Tage, est vraisemblablement pour observer l'armée du Nord, qui, comme je vous l'ai dit, porte un corps sur la Coa.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

Navalmoral, le 5 août 1811.

«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 6 juillet relativement à l'administration. Les motifs qui ont déterminé un enlèvement de fonds dans la caisse pour les subsistances, lors de mon séjour à Salamanque, ont été qu'il y avait impossibilité absolue de faire subsister les troupes qui étaient à Salamanque par voie de réquisition, et qu'il était également impossible de se procurer les grains nécessaires pour la fabrication du biscuit, à moins de les acheter. Cette situation de choses est tellement démontrée, et les circonstances tellement urgentes, que la mesure, prise d'abord par mon prédécesseur, a dû ensuite être prise par moi. De même ici, pour la subsistance des chevaux, il a dû indispensablement être passé un marché pour trois mille fanègues pour faire vivre les chevaux à Navalmoral, jusqu'au moment où les réquisitions frappées sur les provinces de Talavera, Tolède et Avila, et qui sont fort éloignées, aient pu donner ces produits. A Salamanque, au moment de nous mettre en mouvement, il a fallu se pourvoir par achats de beaucoup d'objets pour le service des hôpitaux, que jamais réquisitions n'auraient produits. Des travaux ayant été indispensables au fort de Salamanque, à la place de Rodrigo et au passage du Tage, il a fallu nécessairement mettre des fonds à la disposition du commandant du génie. Les travaux de l'artillerie ont exigé aussi quelques fonds, mais beaucoup plus encore l'achat des chevaux de rouliers que j'ai fait prendre à Salamanque avant de marcher, et celui de quelques chevaux qui me sont venus de Madrid. L'emploi de tous ces fonds est justifié dans les formes voulues et sera adressé aux ministres respectifs. J'ai joint à cette lettre l'état indiquant l'emploi de chacune des sommes, par chapitre et par nature de services. Les fonds donnés au génie, la plus grande partie de ceux donnés à l'artillerie, et ceux qui ont été employés en dépenses secrètes, se trouvent déjà régularisés par le crédit ouvert par Sa Majesté pour chacun de ces articles. Quant à ce qui regarde les hôpitaux, les subsistances et l'administration proprement dite, j'aurai soin, au fur et à mesure de la rentrée des contributions des provinces affectées à l'armée, de faire effectuer des remboursements successifs aux fonds de la solde, afin de couvrir le déficit qui existe aujourd'hui.

«L'armée de Portugal n'ayant eu jusqu'ici aucun territoire, et les provinces du Nord n'ayant jamais rien versé dans la caisse de cette armée, elle n'a pu avoir aucuns fonds pour l'administration, puisque tous les fonds de France étaient affectés à la solde. Les besoins d'argent s'étant fait sentir d'une manière impérieuse, il n'a donc pas été possible de s'en procurer autrement que d'en prendre sur ceux-ci, sauf remboursement. L'intendant Saint-Lambert, et depuis lors l'ordonnateur Marchand, ont eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse de toutes les mesures qui ont été prises à cet égard, et de lui adresser une expédition de tous les procès-verbaux, ce qui m'a empêché de lui en rendre compte moi-même. J'ai l'honneur de vous adresser la copie de tout ce qui a rapport à cet objet.

«L'Empereur désire savoir ce qui a été payé aux corps. Je ne puis lui donner les détails par corps de ce qui a été payé aux différents régiments, attendu que, les registres du payeur général n'étant pas ici, ne peuvent être compulsés, et que la solde était due à tous les corps à dater d'époques différentes. Il m'a paru que ce qu'il y avait de mieux à faire n'était pas de payer le même nombre de mois de solde à tout le monde, mais qu'il était juste de l'aligner à la même époque. En conséquence, toute l'armée a été mise au 15 novembre. Votre Altesse trouvera ci-joint un état en détail de ce qui reste dû à l'armée jusqu'au 1er juillet.

«Enfin l'Empereur veut savoir quelles sont les contributions qui sont entrées dans la caisse de l'armée. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, l'armée n'a reçu que des fonds de France, et n'a rien reçu du pays, puisqu'elle n'avait ni territoire ni revenus. Aujourd'hui que Sa Majesté lui en a assigné un, j'aurai l'honneur de vous adresser chaque mois, ainsi qu'au roi d'Espagne, l'état des contributions qui auront été perçues, et de leur emploi. La somme restant en caisse aujourd'hui est de ...

«Je pense, monseigneur, que cette lettre, ainsi que les pièces justificatives qui l'accompagnent, répondent complétement aux demandes faites dans vos lettres du 6, et qu'elles justifient tout ce qui s'est fait.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 24 août 1811.

«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, vos dernières dépêches. Sa Majesté voit avec plaisir les ouvrages que vous avez fait faire à Almaraz et sur le Tietar. Elle trouve qu'il serait convenable de faire des ouvrages de campagne en avant du Rio del Monte.

«Sa Majesté espère qu'avant le 15 septembre tous vos dépôts, les trois cent quatre-vingt-sept chevaux qui doivent compléter les cinq cents chevaux du train de la garde, sur lesquels cent treize vous ont déjà été fournis, et les onze cent quarante chevaux du train, que vous mène le général Vandermaesen, vous seront arrivés; que tous vos dépôts quelconques, soit de cavalerie, soit d'infanterie, vous auront rejoint, et que votre armée se trouvera ainsi portée à plus de cinquante mille hommes. La réparation de votre armée est la grande affaire en ce moment; elle doit occuper tous vos soins; mais l'Empereur trouve que vous n'envoyez aucun état détaillé qui puisse mettre à même de disposer à subvenir à tous vos besoins.

«J'envoie mon aide de camp, le chef d'escadron baron de Canouville, dans les provinces du Nord, avec des ordres pour que tous les dépôts de cavalerie et d'artillerie, et tous les détachements qui appartiennent à l'armée de Portugal, la rejoignent sans délai. Cet officier a l'ordre de voir tout partir et de rester jusqu'à ce que tout soit en marche; je lui prescris même de se mettre en correspondance avec vous pour l'exécution de ces ordres.

«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous faire connaître que l'armée de Portugal doit prendre sa ligne de communication sur Madrid; que c'est là que doit être son centre de dépôt; que toute opération que l'ennemi ferait sur la Coa ne peut déranger cette ligne. Si l'ennemi veut prendre l'offensive, il ne peut la prendre que dans l'Andalousie, parce que, de ce côté, il a un objet à remplir qui est de faire lever le siége de Cadix. Ses forces dans le Nord, avançât-il même jusqu'à Valladolid, n'aboutiraient à rien. Les troupes que nous avons dans ces provinces, en se repliant, lui opposeraient une armée considérable, et alors, sans doute, l'armée de Portugal devrait faire, pour l'armée du Nord, ce qu'elle ferait pour l'armée du Midi. L'objet important est que votre ligne d'opération soit sur Talavera et Madrid, parce que votre armée est spécialement destinée à protéger celle du Midi. Enfin, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal étant attaquée de front, son mouvement de retraite est encore sur Madrid, parce que, dans tous les cas possibles, ce doit être sa ligne d'opération. Il faut donc que tous les dépôts quelconques appartenant à l'armée de Portugal soient dirigés sur Talavera et Madrid. L'Empereur a même ordonné que la garnison de Rodrigo fût relevée par l'armée du Nord; mais ce dernier ordre ne pourra être exécuté que plus tard.

«Le 26e régiment de chasseurs, qui est un régiment entier, doit vous avoir rejoint. Mandez-le-moi. Il est fort important que vous ayez au moins six mille hommes de cavalerie. Correspondez le plus fréquemment possible avec moi et sur tous les détails tant militaires que d'administration.

«Le général Dorsenne recevra, par mon aide de camp, l'ordre impératif de faire partir, dans les vingt-quatre heures, tous vos dépôts et détachements. Tout ce qui est en état de servir sera dirigé en gros détachements sur Placencia, et le général Dorsenne vous enverra l'état et l'itinéraire. Quant aux hommes malingres, il les dirigera sur Madrid, puisque votre ligne d'opération est désormais sur Madrid, en sorte qu'il ne lui restera plus un seul homme appartenant à votre armée.

«Je vous préviens aussi, monsieur le maréchal, que, vraisemblablement, l'Empereur se déterminera à diriger de Valladolid, par Salamanque, sur Placencia tous les renforts que conduit le général Vandermaesen. Tout ce qui est pour l'armée du Midi se réunira à la colonne du général Vandermaesen et en suivra le mouvement, et ensuite cette troupe se rendra d'Almaraz, par Truxillo, à l'armée du Midi.

«Mon aide de camp, après avoir vu partir les troupes et même le corps du général Vandermaesen, continuera sa route par Avila, Placencia et Almaraz, et reviendra par Truxillo et Madrid; et l'intention de Sa Majesté est que vous le chargiez de rapporter des états exacts de la situation de l'armée.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 24 août 1811.

«L'Empereur trouve, monsieur le maréchal, que vous ne correspondez pas assez avec moi. Sa Majesté désire que vous écriviez aussi souvent qu'il est possible et que vous envoyiez des renseignements très-détaillés sur tout ce qui vous concerne, des états exacts, et toujours très-récents, de la situation et de l'emplacement de vos troupes.

«Sa Majesté pense qu'il serait nécessaire que vous vous assurassiez du passage du Tietar en y faisant un pont pour les hommes à pied, afin que la division que vous avez à Placencia puisse se porter à vous rapidement. C'est sur le Midi que vous devez porter vos regards; toute entreprise de l'ennemi sur le Nord serait insensée, et il trouverait partout des renforts considérables qui compromettraient son existence.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 1er septembre 1811.

«Monsieur le duc, par la première lettre que vous m'avez écrite, vous me fîtes connaître que vous aviez besoin de vingt mille fanègues de blé par mois; je m'empressai d'ordonner que les quarante premiers mille fanègues qui seraient levés dans la province d'Avila et dans le partido de Talavera seraient livrés à l'armée de Portugal; j'espérais, par là, assurer la subsistance de vos troupes pendant les mois d'août et de septembre, et je me réservai à pourvoir par la suite selon vos besoins. Vous me fîtes connaître que vous n'aviez pas d'argent; je vous répondis que le produit des contributions des provinces qui entourent Madrid était tel, que Sa Majesté Impériale, ayant connu l'insuffisance de ces moyens, avait daigné venir à mon secours par un prêt mensuel, qu'ainsi vous deviez sentir qu'il était de toute impossibilité que je vous fisse donner de l'argent. Je ne crois pas vous avoir caché ce que tout le monde sait: que mes employés civils ne sont pas payés depuis quinze mois, et ma garde depuis dix; cependant je vous écrivis que je trouvais bon que vous levassiez les contributions de la province d'Estramadure, qui m'étaient dues, et que vous en employassiez le produit pour les besoins de l'armée de Portugal. Je vous ai fait envoyer tout le biscuit, farines, voitures, artillerie, enfin tout ce dont j'ai pu disposer: je n'ai fait aucune distinction entre l'armée de Portugal et celle du Centre, puisque leur but est le même; mais j'avais pensé que les mesures que j'avais prises pour assurer le service des deux armées et des diverses parties de mon administration auraient été respectées par les généraux de l'armée que vous commandez; il n'en a pas été ainsi. On a levé sur divers points, occupés par votre armée, la totalité de la récolte; on a par là exaspéré les habitants et fait abandonner les champs et les villages, surtout dans la province d'Avila; dans celle de Tolède on a d'abord frappé une contribution d'un million; l'ordonnateur de votre armée se permet de donner des ordres à des personnes qui ne doivent obéir qu'aux miens. J'ai aujourd'hui sous les yeux un décret que l'on dit avoir été signé de vous, monsieur le maréchal, et qui en ordonne l'exécution à mes préfets et aux généraux sous mes ordres, sans m'en avoir même donné connaissance. Ce décret met une contribution de quatre millions de réaux sur Tolède, et contremande la levée de toute autre contribution.

«J'ai peine à concevoir que cet ordre émane de vous, monsieur le duc. La province de Tolède fait partie de l'armée du Centre; elle touche Madrid; elle est occupée par les troupes de l'armée du Centre. A Tolède j'ai envoyé en mission mon ministre de l'intérieur, pour faire exécuter le décret qui ordonne la levée d'une contribution en grains, et il n'y a pas de temps à perdre. J'y ai un préfet, un gouverneur, un régiment espagnol. Comment pouvez-vous croire que puisse être accueilli un décret de vous, monsieur le duc, qui ordonne de ne plus payer autre chose que les quatre millions qu'il faut verser à l'armée du Portugal? Mais avec quoi voulez-vous donc que nous vivions? Il n'est pas à ma connaissance que vous ayez le droit de donner des ordres à Tolède. Je ne connais d'autres dispositions de l'Empereur, monsieur le duc, relatives aux rapports que je dois avoir avec l'armée que vous commandez, que celle contenue dans la lettre du prince de Neufchâtel, en date du 1er juin, «qui me donne le commandement des troupes qui entreraient dans l'arrondissement de l'armée du Centre, et même de l'armée du Portugal si cette armée se repliait dans les provinces du Centre.» J'aurais cru inutile d'entrer dans cette explication, monsieur le duc, si le décret que vous avez rendu et les dispositions que vous avez prises ne m'en faisaient sentir la nécessité. Vous concevrez facilement que, ne pouvant y avoir deux chefs suprêmes dans les mêmes lieux, Sa Majesté Impériale a senti la nécessité de prévoir et a prévu ce qui arrive. Je vous prie donc, monsieur le duc, de vous abstenir de donner aucun ordre dans les provinces du Centre.

«Cependant, comme je conçois que vous devez avoir beaucoup de besoins, et que les administrateurs et généraux de votre armée aiment mieux faire que de laisser faire, je consens à ce que vous fassiez verser dans les caisses de l'armée du Portugal les revenus des provinces d'Avila, d'Estramadure, et même du partido décimal de celle de Talavera, conformément au bordereau ci-joint.

«J'ai ordonné la formation d'un hôpital militaire à Tolède, qui pourra recevoir mille malades de l'armée du Portugal, et qui sera formé et entretenu par mon trésor et par les soins de l'intendant de la province et du commissaire que je déléguerai à cet effet. J'espère, monsieur le duc, que, de cette manière, ce que vous devez à mon autorité pourra se concilier avec ce que je dois à l'armée de Portugal et au désir que j'ai eu constamment de vous être agréable.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

Madrid, le 14 septembre 1811.

«Monsieur le maréchal, je reçois votre lettre du 3; vous ne m'accusez pas réception de celle que je vous ai écrite le 1er, qui accompagnait mon décret du même jour, dont, par précaution, je vous envoie une nouvelle copie.