Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 12

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«Il a été envoyé à l'armée de Portugal, jusqu'à ce jour, neuf millions cinq cent mille francs, et il part un sixième convoi, du 13 au 15 juillet, qui vous porte quatre millions.

«Le ministre de la guerre a l'ordre de mettre à votre disposition cent mille francs pour le génie, cent mille francs pour l'artillerie, cent mille francs pour vos dépenses extraordinaires, et ce qui aurait été déjà dépensé pour ces trois services sera imputé et régularisé sur ces sommes.

«Je dois vous faire observer, monsieur le duc, que, dans l'état d'agitation et de trouble dans lequel se trouve l'Espagne, elle ne peut être administrée que militairement. Faites payer fortement le pays et établissez le plus grand ordre; empêchez les vols et gaspillages de toute espèce. J'écris au roi pour qu'il vous envoie un million de rations de biscuit. De votre côté, vous devez profiter du moment de la récolte pour former de grands magasins à Truxillo, Placencia, Talavera, etc.

«Après vous avoir félicité sur votre mouvement, Sa Majesté me charge de vous dire qu'elle est très-mécontente que vous n'ayez pas encore envoyé l'état de situation de votre armée. Prenez donc à l'avenir des mesures pour que tout marche ensemble. L'Empereur a besoin de connaître, dans les plus petits détails, la situation de ses armées pour les commander.

«Sur l'état joint à cette lettre, vous verrez que le général Vandermaesen réunit à Burgos une division de huit cent cinquante hommes de cavalerie et de six mille hommes d'infanterie, qui partiront vers les quinze premiers jours d'août. Vous y verrez aussi les détachements partis avec le roi et ceux qui partiront avec le sixième convoi de fonds. Vous recevrez ainsi un renfort de six mille cinq cent huit hommes d'infanterie, huit cent cinquante-quatre hommes de cavalerie, et de onze cent quarante chevaux d'artillerie.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 10 juillet 1811.

«L'Empereur, monsieur le due de Raguse, me charge de vous parler de vos relations avec le roi.

«Les provinces de Tolède, d'Avila et de Talavera étant distraites de l'armée du Centre, pour vous servir à en tirer les contributions et les autres ressources nécessaires aux besoins de votre armée, vous devez vous entendre avec le roi et lui adresser l'état des contributions et des objets de toute espèce que vous emploierez pour votre armée. Vous lui en ferez connaître l'emploi et vous m'enverrez les mêmes comptes.

«Les agents du roi doivent continuer leurs fonctions, la justice doit être rendue au nom de Sa Majesté Catholique; les agents de l'administration et les membres du clergé seront nommés par elle. Vous devez rendre compte au roi des opérations administratives, y mettre le plus grand ordre, de manière à ce que les agents espagnols aient la conviction qu'il n'y a rien de soustrait dans les deniers publics. Correspondez avec le roi sur les événements militaires afin qu'au besoin il puisse vous soutenir avec ce qu'il aura de disponible. De son côté, Sa Majesté Catholique vous fera connaître ce qui pourra vous intéresser.

«L'Empereur, monsieur le duc, désire que le roi aille passer la revue de votre armée; cela l'intéressera davantage pour subvenir à vos besoins. Sa Majesté Catholique aura les honneurs du commandement, mais c'est vous, monsieur le maréchal, qui commandez et qui répondez à l'Empereur des événements. Vous sentirez assez tous les avantages que vous retirerez de ce que le roi soit bien accueilli à votre armée; cela fera un bon effet moral parmi les Espagnols et portera Sa Majesté à vous seconder de tous ses moyens pour contribuer à vos succès.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«10 juillet 1811.

«L'Empereur, monsieur le duc, après avoir lu vos dernières dépêches, me charge de vous faire connaître qu'une division ne suffit pas à Truxillo, qu'il faut deux divisions, votre cavalerie et quinze pièces de canon. Vous donnerez le commandement de ce corps, soit au général Régnier, soit au général Montbrun. Vous devez tirer des vivres de Merida et Medellin, et ne pas laisser l'ennemi s'y établir. Vous vous tiendrez en correspondance immédiate avec Rodrigo et le cinquième corps d'armée. Le reste de votre armée doit se placer à Almaraz, Talavera, Placencia et sur les rives du Tage, pour se reposer et être en position de se réunir promptement. Il faut établir un pont sur le Tage à Almaraz ou au point de Szarovislas, où jadis il en a existé un. Vous devrez faire construire le pont sur pilotis et y faire établir une double tête de pont, de manière à avoir un ouvrage important sur le Tage et qui soit à l'abri des incursions des guérillas et de tous autres partis. Vous pouvez faire faire des ouvrages dans le genre de ceux que l'Empereur a faits au Spielz, mais sur une petite échelle. Il faut occuper Alcantara, le fortifier comme poste, ce qui donnera un autre pont sur le Tage et une nouvelle communication directe avec Badajoz. Cet objet est de la plus grande importance et deviendra très-avantageux lorsqu'on sera sur le point d'opérer sur le Portugal, puisque d'Alcantara on aura un fort dépôt qui servira d'appui. Les Anglais, qui avaient d'abord réparé Almeida, l'ont fait sauter et raser en entier, dans le dessein de porter la guerre dans le Midi. L'Empereur pense, monsieur le duc, qu'avant de retourner sur le Tage vous vous serez assuré que les fortifications de Badajoz sont réparées et la ville approvisionnée pour six mois. Cela supposé, il reste à voir ce que fera le général anglais. Il ne paraît pas probable qu'il veuille recommencer la campagne pendant la canicule, et notamment la commencer par un siége dans la saison la plus malsaine en Espagne. Si, contre toute probabilité, il le faisait, c'est, monsieur le duc, au secours de l'Andalousie que vous devez marcher avec toute votre armée. L'Empereur a donné le commandement de son armée du Nord au général Dorsenne, et ce général sera bientôt en mesure de couvrir Ciudad-Rodrigo et de présenter une forte colonne pour inquiéter l'ennemi du côté de cette place et menacer le Portugal; il pourrait même, en cas d'événement, réunir des forces assez nombreuses pour couvrir Ciudad-Rodrigo. L'Empereur vous recommande de faire retrancher le col de Baños, de manière à y maintenir un poste qui assure vos communications avec l'armée du Nord. Aussitôt que l'armée du général Dorsenne sera plus considérable, on le chargera entièrement de la province et de la place de Rodrigo, ce qui pourra vraisemblablement avoir lieu vers le 15 août. Alors l'armée du Nord aurait néanmoins un corps sur la Coa et l'armée de Portugal garderait Alcantara et serait à cheval sur le Tage, ayant sa gauche appuyée sur la Guadiana. L'armée du Midi occuperait Badajoz avec un corps d'observation pour soutenir cette place. Dans cet état des choses, monsieur le maréchal, si l'ennemi se portait sur Ciudad-Rodrigo avec toutes ses forces, l'armée de Portugal marcherait au secours de cette place, de concert avec l'armée du Nord, ce qui amènerait une force de soixante-dix mille hommes sur Ciudad-Rodrigo.

«Si, ce qui est beaucoup plus probable, le général anglais marchait sur Badajoz, l'armée de Portugal se porterait sur la Guadiana, se réunirait à vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, ce qui ferait soixante-cinq mille hommes. Enfin, si l'armée ennemie débouchait sur l'armée de Portugal par l'une ou l'autre rive du Tage, l'armée du Nord pourrait envoyer au secours de l'armée de Portugal dix mille hommes, l'armée du Midi quinze mille hommes, celle du centre six mille hommes, ce qui ferait une réunion de plus de soixante-dix mille hommes, car, avant que l'ennemi eût franchi l'espace depuis Alcantara ou Alfaiatès jusqu'à Almaraz, l'armée de Portugal aurait eu le temps de recevoir tous ses secours. Vous sentez, monsieur le duc, qu'on parle de ce projet pour parler de tout, car les localités doivent faire considérer ce projet de l'ennemi comme impraticable. Mais l'Empereur a voulu parcourir les différentes chances afin de vous convaincre davantage que l'ennemi ne peut plus avoir de but aujourd'hui que de se porter sur l'armée du Midi. Sa Majesté désire donc que votre quartier général soit sur le Tage au point le plus près de la Guadiana; que l'armée soit placée sur les deux rives; que votre droite soit sur Placencia, au lieu d'y avoir votre centre, parce qu'il est plus probable que l'armée de Portugal sera obligée de se porter sur l'Andalousie que vers le Nord. Voilà pour la défense.

«Quant à l'offensive, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal ne peut faire autre chose que de se reposer, se refaire, se réorganiser, atteler son équipage à quatre-vingt-quatre pièces de canon; nommer à tous les emplois d'officier (envoyez-moi promptement le travail); compléter les généraux; former des magasins; bien asseoir le passage du Tage par des ponts sur pilotis; faire des doubles têtes de pont; enfin occuper et fortifier Alcantara. Après la canicule, si l'offensive doit avoir lieu sur le Portugal, cette opération se fera par un mouvement combiné de trois corps d'armée, celui du Nord, de Portugal et du Midi, formant plus de cent mille baïonnettes, une immense artillerie et tous les moyens de transport nécessaires. L'Empereur, monsieur le maréchal, aura le temps de donner ses ordres et de connaître vos projets, à mesure que vous serez instruit sur les lieux. La guerre de Portugal n'est plus une expédition; on ne doit plus songer à aller à Lisbonne dans une campagne, mais dans deux, s'il le faut. Ainsi donc, monsieur le duc, tout ce que vous pourrez faire dans ce moment pour préparer l'offensive est d'occuper Alcantara, la fortifier et en faire un dépôt de vivres et de munitions. L'Empereur, monsieur le maréchal, compte sur votre zèle, sur votre activité et sur vos moyens pour qu'il ne puisse arriver rien de désastreux à l'armée du Midi. Vous devrez, monsieur le maréchal, avoir un chiffre avec le roi, le duc de Dalmatie et le général Dorsenne pour les dépêches importantes.»

LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Séville, le 11 juillet 1811.

«Monsieur le maréchal, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 m'est parvenue au même instant que celle du 7. En réponse, je m'empresse de vous faire part des ordres qu'hier j'ai envoyés à M. le général comte d'Erlon. Il lui est prescrit d'envoyer une brigade et un régiment de cavalerie à Xerès de los Caballeros et Frejenal pour observer les directions qui aboutissent à Ayamonte, par où les troupes espagnoles feront des mouvements si elles veulent se reporter en Estramadure. Un régiment se rendra à Séville.

«Un autre régiment sera établi aux débouchés des montagnes pour assurer les communications.

«Ainsi il restera dans les plaines de l'Estramadure une division d'infanterie, composée de quatre régiments et six régiments de cavalerie, le tout sous les ordres de M. le général Claparède, lequel reçoit pour instructions d'observer l'armée anglaise, d'entretenir la communication avec Badajoz, et de faire entrer sans cesse des approvisionnements dans la place. Il fera aussi ce qui sera en son pouvoir pour communiquer avec les troupes que l'armée de Portugal laissera sur la Guadiana.

«Je donne ordre à M. le général comte d'Erlon de se rendre de sa personne à Séville, où il commandera toute ma droite jusqu'à Badajoz, M. le maréchal duc de Bellune ne pouvant, à cause du blocus de Cadix, être chargé de ce soin.

«J'attends que ces mouvements soient un peu avancés pour marcher, avec toutes les troupes dont je puis disposer, au secours du quatrième corps, qui a été repoussé jusqu'à Grenade par l'armée insurgée de Murcie, et pour chasser un corps de cette même armée, qui s'est mis en bataille sur les hauteurs de Santa-Helena, où passe ma ligne d'opérations, la seule communication que j'aie avec la Manche et Madrid.

«Pour le moment, il m'est impossible d'en faire davantage. Je n'ai pris aucun engagement que je ne sois disposé à tenir; Votre Excellence me trouvera toujours invariable. Si elle me connaissait mieux, elle se serait dispensée de me témoigner de la méfiance, et, si elle eût réfléchi sur ma situation, elle eût trouvé raisonnable que je pensasse plutôt au salut de l'armée dont le commandement m'est confié qu'à paralyser des troupes dont le secours m'est indispensable, sur un théâtre où je ne puis paraître que comme auxiliaire, et non comme partie principale. Je ferai mieux aussitôt que cela me sera possible, sans y être provoqué.

«Je suis fort aise que Votre Excellence ait envoyé copie de sa lettre du 6 à Son Altesse Sérénissime le prince major général; elle pourra contribuer à nous faire connaître, à l'un et à l'autre, les intentions de l'Empereur. J'ai aussi écrit à ce sujet.

«Toutefois, si Votre Excellence changeait les dispositions qu'elle m'a annoncées, je la prierais de vouloir bien m'en instruire. Je recevrai cette communication sans méfiance pour l'avenir.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Trianon, le 21 Juillet 1811

«Je vous préviens, monsieur le duc de Raguse, que je donne l'ordre à M. le général comte Dorsenne de faire relever les troupes que vous pouvez encore avoir dans les garnisons de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque par des troupes de son armée, et de diriger tout ce qui vous appartient sur Avila et Placencia.

«L'Empereur approuve, monsieur le maréchal, que vous n'ayez pas consenti à former, avec les troupes de votre armée, la garnison de Badajoz. Sa Majesté pense que l'Estramadure doit être défendue par l'Andalousie considérée sous tous les points de vue, et notamment sous celui des vivres. C'est à l'Andalousie à fournir tout ce qui est nécessaire pour approvisionner Badajoz pour un an, s'il est possible; cependant, monsieur le duc, l'intention de l'Empereur est que vous vous teniez le plus à portée possible, pour pouvoir, marcher franchement au secours de Badajoz, s'il y avait lieu.

«L'Empereur pense que peut-être un ouvrage à Merida ou à Medellin serait utile pour être maître du passage de la Guadiana; mais c'est à vous, qui êtes sur les lieux, à en juger.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 26 juillet 1811.

«Monsieur le duc, je reçois votre lettre du 20; je vous remercie de tout ce qu'elle contient d'aimable pour moi; vous ne doutez pus non plus de mon attachement.

«L'Empereur aurait désiré que je vinsse vous voir; mais ce n'est pas le moment, puisque l'armée n'est pas réunie. Je sens la difficulté de votre position et l'extrême justesse de vos observations; je viens de donner l'ordre pour qu'il soit prélevé, sur la contribution extraordinaire que je lève en grains, la quantité de vingt mille fanégas, en août, et vingt mille en septembre, qui seront versées dans les magasins de l'armée de Portugal. Je trouve très-bien aussi que vous fassiez usage de toutes les contributions en argent dues par la province d'Estramadure, et je donne les ordres en conséquence aux agents civils, qui ne pourront toutefois réussir qu'autant qu'ils seront protégés, soutenus et dirigés par vous, monsieur le maréchal, dont le zèle et les lumières me sont connus.--L'empereur espère beaucoup de vous et de son armée de Portugal; il est disposé à venir à votre secours avec de l'argent et avec des hommes et des chevaux: vous ne tarderez pas à sentir les effets de ces dispositions. Quant à moi, je ne puis pas vous secourir autrement; je n'ai pas de fonds à ma disposition, et je dois même vous dire que je ne pourrais pas exister ici sans un prêt qui m'est accordé par l'Empereur par mois.

«Si vous pouviez vous étendre un peu par votre droite, vous occuperiez un plus riche pays; et, avec les secours que je vous indique, vous devriez pouvoir atteindre la saison des événements militaires. La récolte n'est pas très-bonne à Ségovie ni dans les pays environnant Madrid.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Navalmoral, le 1er août 1811.

«Je reçois les dépêches que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire par mon aide de camp. J'ai lu avec une grande attention l'instruction qu'elles renferment. J'avais conçu, comme Sa Majesté, le système qu'il convenait de suivre aujourd'hui pour l'armée de Portugal et le but qu'elle avait à remplir, et c'est dans cet esprit que j'ai agi jusqu'à présent. Les localités, les différentes circonstances, rendent cependant indispensable d'apporter diverses modifications dans ces dispositions.

«Je ne puis pas placer plus d'une division à Truxillo, attendu qu'il y a impossibilité absolue d'y vivre. Une division et cinq cents chevaux qui y sont aujourd'hui éprouvent les plus grandes difficultés pour les subsistances, et peut-être leur sera-t-il impossible d'y rester. Je ne puis pas avoir de troupes sur la Guadiana à moins que la plus grande partie de l'armée ne soit à Truxillo; car elles y seraient compromises, puisqu'il n'y a que trois marches d'Albuquerque, où l'ennemi a habituellement des troupes, et où il peut rassembler inopinément des forces considérables qui sont cantonnées à Portalègre, Campo-Maior et environs, et que, s'il parvenait à s'emparer de la chaussée, les troupes qui seraient sur la Guadiana n'auraient d'autre retraite que de se jeter dans la Manche après avoir abandonné leurs canons, n'ayant point de ce côté de routes praticables aux environs ou en Andalousie. D'un autre côté, comme je l'ai dit plus haut, six mille hommes ont grand peine à vivre; à plus forte raison, douze à quinze mille y seraient-ils dans l'embarras. Tout le pays que l'Empereur donne à l'armée de Portugal, entre la Guadiana et le Tage, est un vaste désert absolument inculte, couvert de bois ou consacré aux pâturages. Les environs de Cacerès et de Montanchès seuls offrent quelques ressources, et encore ces cantons ne produisent-ils guère que du vin.

«L'Empereur ayant une sollicitude particulière pour le Midi, il semblerait que l'armée devrait stationner sur les bords de la Guadiana; mais, outre que, dans cette saison, tout le pays est pestilentiel, le même raisonnement que je fais pour un petit corps s'applique à l'armée entière; car, dans cette hypothèse, évidemment l'ennemi, marchant à Truxillo, où il peut se rendre avec la plus grande facilité, attendu qu'il existe de toutes parts de bonnes communications qui arrivent sur ce point de la frontière du Portugal, l'armée serait fort compromise, et, dans tous les cas, serait forcée à une prompte retraite, qui équivaudrait presque à une défaite dans l'opinion. D'ailleurs, l'armée de Portugal, n'étant pas aujourd'hui assez forte pour combattre seule l'armée anglaise, ne doit pas se placer de manière à être obligée de livrer bataille malgré elle, et avant que d'autres troupes soient entrées en communication avec elle. Il me semble que la communication de l'armée de Portugal avec l'Estramadure, étant parallèle à l'ennemi, et par suite découverte dans toute son étendue, s'oppose à ce que cette armée soit chargée de Badajoz et habituellement de cette frontière, tandis que, la communication de l'armée du Midi étant directe, quelle que soit la faiblesse du corps qu'elle porte en avant, celui-ci n'a rien à craindre, même en se repliant devant des forces supérieures, puisqu'il se rapproche de ses magasins et de ses renforts sans jamais risquer de perdre sa communication, aucun autre débouché n'étant offert à l'ennemi. Au pis aller, ce corps arrive sur une chaîne de montagnes, où peu d'hommes équivalent à beaucoup, ce qui donne le temps de rassembler les troupes de l'Andalousie pour déboucher ensuite. Il me paraît qu'il résulte de la situation des choses et des localités que l'armée de Portugal, stationnée sur le Tage, ne peut pas se charger de la défensive immédiate en Estramadure, mais bien de délivrer l'Estramadure, tandis que les troupes de l'armée du Midi sont merveilleusement placées pour garder le pays sans se compromettre. Enfin que, dans l'hypothèse d'une guerre sérieuse sur la rive gauche du Tage, ce n'est jamais à l'armée du Midi à venir au secours de l'armée de Portugal, mais à l'armée de Portugal à aller au secours de l'armée du Midi. En conséquence, c'est à celle-là à s'engager la dernière, et, en dernière analyse, l'armée de Portugal doit toujours agir en offensive en Estramadure. Truxillo est en outre un mauvais poste, et la division qui l'occupe ne devrait jamais y combattre, quand même l'ennemi se présenterait en force égale, parce qu'elle est encore trop loin du Rio del Monte, que l'ennemi pourrait passer avant elle. D'après cela, voici quelles sont les instructions que j'ai données au générai Foy, qui commande à Truxillo: l° de pousser de fréquents partis sur Merida et sur Cacerès, afin d'avoir des nouvelles de l'ennemi et communiquer avec les troupes légères de l'armée du Midi; 2° de placer une portion de son artillerie et de ses troupes à Jaraicejo, sur la droite du Rio del Monte, et, dans le cas d'attaque de la part de l'ennemi, de se replier sans combattre sur Jaraicejo, où il serait en sûreté pour quelque temps, attendu que le Rio del Monte, par la profondeur de son lit et l'escarpement de ses rives, présente un grand obstacle, surtout dans sa partie intérieure, et que l'ennemi ne pourrait le tourner qu'en remontant cette rivière et en s'exposant lui-même à perdre sa communication si, sur ces entrefaites, le général Foy recevait des renforts qui le missent en état de reprendre l'offensive. Si le général Foy était forcé dans cette position, il se retirerait sur les hauteurs du Tage; les localités offrent la plus facile défense contre des forces extrêmement supérieures. J'y fais exécuter en outre des travaux qui en feront en peu de jours un excellent camp retranché pour une division. Je fais exécuter également des travaux qui assurent sa communication avec le fort construit sur le bord du Tage, empêchent que cette division, en stationnant, ne soit jamais séparée de la rivière, et lui donnent toujours la faculté de la repasser. Ainsi, au moyen des dispositions prises, 1° j'ai des troupes sur le plateau de l'Estramadure, qui voient ce qui se passe et m'informent des mouvements de l'ennemi; 2° ce corps, forcé, par la marche de l'ennemi, à se replier, occupe des positions d'où il est inexpugnable, et qui m'assurent la position, non-seulement de la rive gauche du fleuve, mais encore des hauteurs qui le dominent à environ une lieue, hauteurs que je regarde comme un beaucoup plus grand obstacle que le fleuve lui-même; 3° enfin, dans la position que j'ai donnée aujourd'hui à l'armée, cinq divisions pourraient être réunies au delà du Tage en quarante-huit heures si les circonstances l'exigeaient, et la sixième un peu plus tard. Il me paraît donc que j'ai résolu le problème, puisque l'armée ne peut pas perdre la faculté de se porter en masse sur la rive gauche; qu'elle peut le faire toujours en très-peu d'instants, et que, de là, pouvant se jeter sur tous les points de l'Estramadure, elle garde cette province comme si elle y était stationnée, mais sans danger, et toujours maîtresse de ses mouvements.

«Dans le cas où il y aurait une impossibilité absolue à la division du général Foy de vivre à Truxillo, cette division repasserait le Tage; mais, afin de conserver toujours la possession des hauteurs de Miravete, je fais construire, comme faisant partie du camp retranché, deux forts qui pourront être abandonnés à eux-mêmes, et qui, défendus par cent hommes, assurent toujours la possession du col, et, par conséquent, un débouché. Dans ce cas, j'enverrai de fortes reconnaissances toutes les semaines à Truxillo, sur la route de Merida et sur celle de Cacerès, afin d'être instruit des mouvements de l'ennemi.