Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

Part 11

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«L'Empereur aurait désiré, monsieur le maréchal, avoir l'état de situation de l'armée de Portugal. J'ai reçu le petit état d'organisation que vous m'avez envoyé, mais qui ne contient aucune force ni même l'indication des bataillons et escadrons. Témoignez à votre chef d'état-major combien l'Empereur est impatient d'avoir ces états, et prescrivez-lui la plus grande exactitude à me les envoyer aux époques prescrites. Sa Majesté s'occupe essentiellement de son armée de Portugal, et je suis dans l'impossibilité de lui en présenter la situation récente.»

NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DU DUC D'ISTRIE ET DU MAJOR GÉNÉRAL.

Quelques mots d'abord sur les lettres du maréchal duc d'Istrie, commandant l'armée du nord de l'Espagne, lettres que l'on vient de lire tout à l'heure. Les deux premières me sont adressées, la dernière est la copie de celle qu'il écrit au prince de Neufchâtel. Il est difficile de peindre d'une manière plus exacte l'état déplorable dans lequel j'ai trouvé l'armée quand j'en ai pris le commandement. Ce que je dis dans le texte de mes _Mémoires_ est donc corroboré par le récit d'une personne étrangère qui était en situation de voir et de juger, et dont l'intérêt se trouvait plutôt à embellir ma position qu'à en exagérer la misère, afin d'être dispensé de m'envoyer une partie des secours qu'il avait l'ordre de me faire passer. Mon récit est encore corroboré par la crainte extrême que le duc d'Istrie éprouvait de me voir exécuter l'opération que je méditais. Il n'est peut-être pas sans quelque mérite d'avoir trouvé le moyen de donner si promptement de la consistance et de la valeur aux débris qui m'avaient été confiés, et d'être parvenu à pouvoir opérer avec eux, si peu de moments après leur retour en Espagne. On peut voir par la lettre du major général, du 3 juin, que les ordres de l'Empereur, loin d'être impératifs pour agir, étaient bien plutôt restrictifs, puisqu'il me recommandait de ne pas faire de mouvements importants avant d'avoir soixante pièces de canon attelées et approvisionnées. Je n'en avais que trente-six; mon infanterie ne s'élevait pas au delà de vingt-cinq mille hommes; ma cavalerie n'était remontée qu'en partie; mais la confiance était revenue, l'esprit de l'armée était régénéré et le caractère de chacun était retrempé. M. le lieutenant-colonel Napier, dans son très-médiocre ouvrage sur les campagnes de la Péninsule, où l'erreur des faits et le défaut de sincérité le disputent à l'ignorance des règles élémentaires du métier, a donc eu tort de dire que le mouvement opéré dans le Midi par l'armée de Portugal, dont l'effet a été la délivrance de Badajoz, m'avait été ordonné. Le mérite en appartient tout entier à moi seul, et le succès était indispensable, puisque cette marche avait été exécutée en opposition avec les instructions reçues.

Le mouvement sur Badajoz m'a paru le seul qui pût sauver cette place. Il était commandé par l'intérêt de la gloire de nos armes. J'ai eu la conviction que son exécution était possible, et je me suis décidé à l'entreprendre; le duc de Dalmatie le réclamait avec raison; j'ai entendu sa voix; et, quoique mes intérêts d'amour-propre fussent en jeu, je n'ai pas pensé un seul jour à le différer. J'ai été bien aise de saisir la première occasion de montrer que des considérations de cette nature ne doivent jamais intervenir quand il s'agit du bien de son propre pays et de sa gloire, exemple que, plus tard, j'ai reconnu avec douleur avoir donné en vain.

Je ne discuterai pas ici les ridicules propositions du duc d'Istrie, consistant à occuper la tête de pont d'Almaraz sur le Tage, à placer une division à Bejar et à Baños, et à tenir le reste de l'armée réuni à Salamanque et Alba-sur-Tormès. Il était absurde de penser que de semblables dispositions, prises à soixante lieues de Badajoz, eussent pu ralentir d'un seul jour les opérations commencées contre cette place.

Mes combinaisons ont été telles, que les craintes et les alarmes si vives du maréchal duc d'Istrie se sont changées complétement en confiance quand le mouvement s'exécuta, ainsi qu'on le voit en lisant sa lettre du 1er juin, où il me félicite de mes dispositions et de la résolution que j'ai prise et dont commence l'exécution.

_Signé_: LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 17 juin 1811.

«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre chiffrée du 31 mai.

«Sa Majesté a vu avec peine que vous ayez gardé une grande quantité d'hommes à pied du train d'artillerie, Sa Majesté ayant fait diriger sur Bayonne beaucoup de chevaux d'artillerie. Je vous prescris qu'aussitôt la réception du présent ordre vous ayez à faire partir tous les hommes à pied du train d'artillerie, que vous avez gardés, et que vous les dirigiez sur Bayonne.

«Sa Majesté a vu aussi avec peine que vous n'ayez mené que trente-six pièces de canon. Il vous en eût fallu soixante, ce qu'elle croyait possible, avec les cinq cents chevaux que vous avez dû recevoir de la garde, et qui lui sont remplacés par cinq cents autres. A la fin de juillet, mille chevaux d'artillerie, avec les munitions qui vous sont nécessaires, passeront la Bidassoa; mais, je vous le répète, l'Empereur ordonne que tous les hommes à pied du train, que vous avez conservés, soient envoyés tout de suite à Bayonne. Quand vous serez sur le Tage, l'intention de l'Empereur est que vous frappiez des réquisitions dans les provinces d'Avila, de Talavera et de Truxillo, même dans la Manche, pour former vos magasins. Vous ne devez pas employer l'argent de la solde à acheter des vivres. Si Alcantara est susceptible d'être mis en état de défense, cela serait avantageux.

«Madrid étant abondamment pourvu d'approvisionnements de guerre, vous pourriez de là compléter l'approvisionnement de vos munitions, à raison de douze pièces par division et de douze obusiers en réserve. Tout est en mouvement pour diriger de grandes forces en Espagne. Sa Majesté attend avec la plus grande impatience l'état de situation de votre armée.

«A Saintes est établi un dépôt pour les dragons; à Niort, un pour la cavalerie légère; à Auch, pour le train d'artillerie; à Pau, pour les équipages militaires; il arrive dans ces dépôts des chevaux, des selles, des harnais et tout ce qu'il faut pour remonter les hommes à pied; à mesure que vous en aurez de démontés, renvoyez-les à Bayonne, d'où ils seront dirigés sur les dépôts.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

Badajoz, 21 juin 1811.

«Je viens de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de la levée du siége de Badajoz et de la retraite de l'ennemi en Portugal. Je vais aujourd'hui, conjointement avec M. le duc de Dalmatie, faire une reconnaissance sur Elvas et Campo-Maior. Si, comme tout l'annonce, l'ennemi a renoncé à toute espèce de projets sur l'Estramadure, je repasserai le Tage, sans retard, avec la plus grande partie de l'armée et ferai prendre des cantonnements dans les montagnes sur le Tietar et sur le Terté, occupant Baños et Bejar, et j'aurai mes avant-postes dans la Sierra de Gata, qui m'approcheront de Rodrigo, et à Coria, qui m'instruiront de ce qui se passe dans la vallée du Tage. Je laisserai une division à Truxillo pour observer Badajoz et me mettre en communication avec l'armée du Midi. Je vais faire mettre en bon état de défense le passage du Tage à Lugar-Nuevo, près d'Almaraz. Ce poste sera un de mes principaux dépôts de vivres et de munitions. Les instructions générales données aux troupes, en cas d'attaque de l'ennemi, seront, pour celles de la rive gauche, de repasser le Tage, et pour celles de la rive droite de repasser le Tietar, sur lequel je vais faire construire une bonne tête de pont. J'établirai mon quartier général aux environs de Navalmoral, et je me trouverai ainsi en mesure de me porter également, soit sur Rodrigo, soit sur Badajoz. Les troupes, cantonnées dans ces pays sains, passeront ainsi l'époque des grandes chaleurs.

«Mon intention est de mettre à profit ce temps de repos pour réorganiser complétement l'armée et la mettre le mieux possible en état d'exécuter les ordres de Sa Majesté, rétablir une bonne discipline, former des magasins sans lesquels il est impossible ici de faire aucune espèce de bonne opération; enfin, tout en faisant reposer les troupes qui en ont un extrême besoin, les faire exercer et les mettre à même de rentrer en campagne avec tous leurs avantages.

«Lorsque l'armée de Portugal aura passé ainsi six semaines ou deux mois, et aura reçu quelques recrues et les chevaux de cavalerie, d'artillerie et d'équipages qui lui manquent, et si son bon esprit est soutenu par quelques récompenses, il n'y a rien que Sa Majesté ne puisse exiger d'elle et qu'elle ne puisse exécuter.

«Tels sont, monseigneur, mes projets, de l'exécution desquels je vais m'occuper; mais, pour le faire avec fruit, il est nécessaire que Sa Majesté fasse connaître quelles sont les ressources qu'elle attribue à l'entretien de l'armée de Portugal. Il est indispensable, ou qu'il soit fait des fonds réguliers et fixes pour faire face à toutes les dépenses de l'administration, ou qu'on détermine le territoire dont les produits lui seront affectés et le mode d'après lequel il en sera disposé. Il est impossible de continuer, sans les inconvénients les plus graves, à vivre, comme on l'a fait jusqu'ici, de réquisitions. Ce système, qui laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est tout à fait impraticable à la longue, lorsqu'une armée est stationnaire; car, comme les réquisitions nécessitent toujours l'emploi de la force, elles ne peuvent se faire qu'à une petite distance, et alors la totalité des ressources d'un pays est bientôt épuisée. Il en résulte une impossibilité absolue de vivre, à moins d'une dispersion totale de l'armée, et l'armée n'est plus en état d'agir. Indépendamment de cela, ce système, faisant naître beaucoup de désordres, entraîne presque toujours une double consommation. C'est par suite de ce système que les provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravagées et que les deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance suffisants, et l'Empereur n'y perd rien puisqu'on peut établir des impôts en conséquence; car, en supposant que la charge fût trop forte, elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y contribuerait, tandis que, par les réquisitions, elle est soutenue par un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est toujours dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le système des réquisitions y a cessé. Mais, indépendamment des subsistances, il y a d'autres dépenses de l'armée qui exigent de l'argent comptant: celles de l'artillerie, celles du génie, des hôpitaux, les traitements extraordinaires accordés par l'Empereur, etc.; il faut donc, ou que Sa Majesté accorde des fonds réguliers versés dans la caisse de l'armée pour faire face aux dépenses de l'administration, ou qu'elle daigne déterminer un territoire dont les impôts, étant versés dans cette caisse, fassent face à ses besoins.

«Si Sa Majesté se décide pour ce dernier parti, il semblerait que le territoire naturel à donner aujourd'hui à l'armée de Portugal serait celui de l'armée du Centre, en laissant toutefois dans cet arrondissement, et aux ordres du général de l'armée de Portugal, les troupes qui s'y trouvent pour les garnisons et la police du pays, afin de laisser toujours l'armée de Portugal entièrement disponible. Si Sa Majesté adopte cette proposition, il est possible qu'elle trouve à propos de soumettre Madrid à un système particulier; mais, dans ce cas, il serait encore nécessaire que l'armée de Portugal pût en tirer des ressources; car une grande armée ne peut pas se passer d'une grande ville. Votre Altesse appréciera sans doute combien l'intérêt de Sa Majesté est qu'on centralise, autant que possible, l'autorité sur la frontière faisant face aux Anglais, car le peu d'ensemble qui y règne doit, à la longue, produire les plus funestes effets. Si, étant à Salamanque, le pays qui pouvait m'aider et me secourir eût été sous mes ordres, j'aurais pu commencer mon mouvement cinq ou six jours plus tôt. Il est possible que le retard qui a eu lieu eût pu occasionner la perte de Badajoz, dont la prise aurait mis en feu tout le midi de l'Espagne. Si j'eusse commandé à Madrid, j'aurais trouvé un pont à Almaraz; j'y aurais trouvé huit cent mille rations de vivres qui étaient nécessaires à mon mouvement; et les promesses faites se seraient accomplies, tandis qu'elles se sont trouvées jusqu'ici sans effet. Jusqu'ici l'Espagne n'a pas été pour l'armée française le pays de l'union et de la concorde, et cependant ce n'est que par l'ensemble dans les opérations que l'on pourra rapidement mener à une bonne conclusion toutes les affaires de Sa Majesté. Lord Wellington a ici un grand avantage; tout ce qui doit contribuer à ses opérations lui est subordonné: ainsi tout part d'un même principe, conduit vers un même but et marche avec méthode.

«Telles sont, monseigneur, les réflexions que l'intérêt du service de l'Empereur m'a suggérées; je vous prie de les soumettre à Sa Majesté, et de me faire connaître ses ordres.

«Le capitaine Denis de Damrémont, mon aide de camp, qui aura l'honneur de vous remettre ces dépêches, pourra donner à Votre Altesse, sur la situation de l'armée, tous les renseignements qu'elle pourra désirer; je prends la liberté de le recommander à vos bontés.»

LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Séville, le 2 juillet 1811.

«Il était très-urgent que j'arrivasse à Séville; les corps espagnols, commandés par Blake et par Balleysteros, qui sont descendus de l'Estramadure, menaçaient déjà cette ville, où on n'était point en mesure de se défendre. D'autre part, j'ai ma gauche extrêmement engagée; l'ennemi y fait des progrès, et peut-être en ce montent ai-je des corps compromis, tandis que, sur mon centre, l'ennemi devient de jour en jour plus entreprenant et augmente le corps qui agit dans les montagnes entre Ronda, Algesiras et Gibraltar.

«Cette situation, qui est la conséquence naturelle des détachements que j'ai dû faire pour secourir Badajoz, me force à presser la marche des troupes que je fais venir de l'Estramadure, pour les mettre aussitôt en campagne et tâcher de rétablir les affaires. Pour le moment, je n'en retire cependant que celles dont j'ai eu l'honneur de faire part à Votre Excellence; mais je dois la prévenir que, si elles étaient insuffisantes, mon devoir m'obligerait à avoir recours au cinquième corps et à la cavalerie commandée par M. le général Latour-Maubourg. Alors Votre Excellence serait sans doute disposée à mettre l'armée de Portugal en position de secourir au besoin Badajoz et d'empêcher les ennemis de faire de nouvelles incursions en Estramadure.

«C'est au nom du service de l'Empereur que j'ai l'honneur de vous faire cette proposition, en attendant que Sa Majesté ait déterminé l'arrondissement de l'armée de Portugal, et que celle du Midi puisse se renfermer dans ses limites, ou au moins que j'aie été renforcé par les troupes de cette même armée que le général Belliard retient à Madrid malgré les ordres exprès de l'Empereur.

«A ce sujet, je renouvelle à Votre Excellence la demande de vouloir bien tenir une division d'avant-garde et de la cavalerie à Merida, afin que nos communications soient bien établies, au moins jusqu'à ce que l'armée anglaise ait pris un parti et que la place de Badajoz soit réapprovisionnée.

«Je laisse, le cinquième corps et la cavalerie du général Latour-Maubourg en Estramadure; je ne changerai la destination de cette troupe qu'à la dernière extrémité; et, dans ce cas, Votre Excellence en sera toujours prévenue à l'avance. Mais, je le répète, il n'est pas en mon pouvoir de me défaire des ennemis que j'ai en ce moment à combattre sans le concours de ces troupes; et, pour cela, il vous paraîtra sans doute raisonnable, monsieur le maréchal, que l'armée de Portugal contribue, par sa présence sur la Guadiana, à les rendre en partie disponibles et à contenir les ennemis, d'autant plus que je prends l'engagement de remarcher moi-même avec vingt mille hommes en Estramadure si les ennemis cherchaient de nouveau à y pénétrer en armes, afin d'y seconder les opérations de Votre Excellence, et même d'y rétablir auparavant un gros corps d'observation sitôt que j'aurai terminé les affaires de l'Andalousie.

«L'intérêt que vous portez au service de l'Empereur et l'empressement que vous avez mis, monsieur le maréchal, à venir au secours de l'armée du Midi, lorsque, par suite de la diversion qu'elle avait faite en faveur de l'armée de Portugal, sa droite s'est trouvée engagée, me donnent l'assurance que vous accueillerez ma proposition et que même vous jugerez devoir prendre des dispositions en conséquence, en appréciant l'urgence des motifs qui me portent à renouveler ma demande.»

LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Séville, le 3 juillet 1811.

«J'ai l'honneur de vous adresser duplicata de la lettre qu'hier j'ai écrite à Votre Excellence.

«L'état des affaires devenant de jour en jour plus embarrassant en Andalousie, et me trouvant pressé sur tous les points par les ennemis, je suis dans l'impérieuse nécessité d'appeler encore une division du cinquième corps et la division de dragons commandée par le général Latour-Maubourg. Je ne puis pour le moment laisser en Estramadure qu'une division d'infanterie et quatre régiments de cavalerie légère aux ordres de M. le général comte d'Erlon. Lorsque je me serai débarrassé des ennemis qui m'accablent, je rétablirai en Estramadure le corps d'observation dont nous sommes convenus.

«Plusieurs convois de subsistances et de poudre de guerre sont en route pour Badajoz. Je donne l'ordre a M. le général comte d'Erlon de les y faire entrer avant d'opérer son mouvement. Je pense aussi que, de son côté, il aura pu faire rentrer quelque chose. Ainsi il devra y avoir à Badajoz un approvisionnement de quelques mois.

«Ces considérations me portent à vous demander expressément, monsieur le maréchal, de vouloir bien, jusqu'à ce que l'Empereur ait fait connaître ses intentions, tenir l'armée de Portugal entre le Tage et la Guadiana, ayant son avant-garde à Merida, afin de pouvoir, au besoin, secourir Badajoz, et d'empêcher que l'armée anglaise pénètre de nouveau en Estramadure, et compromette ainsi la droite de l'armée du Midi.

«Je fonde ma proposition sur une instruction du prince major général que j'ai retrouvée à Séville, laquelle dit expressément que l'armée impériale de Portugal est chargée d'observer l'armée anglaise et de l'empêcher de faire des progrès en Espagne. Je m'appuie aussi de la considération que j'ai déjà exposée de la nécessité de rendre les troupes de l'armée du Midi disponibles pour agir contre les corps ennemis qui, en ce moment, l'attaquent de toute part.

«J'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien me communiquer les dispositions qu'en conséquence elle jugera à propos de prendre.

«J'ai l'honneur de lui faire part que, depuis quelques jours, on remarque de très-grands mouvements dans l'escadre anglaise qui est en baie de Cadix. Le 30, on a vu paraître, à la hauteur de Rota, une flotte ennemie de quarante et une voiles, dont quinze vaisseaux de haut bord, plusieurs à trois ponts, venant de l'ouest et faisant voile pour le détroit. On disait à Cadix que l'escadre impériale de Toulon était sortie.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL SOULT.

«Merida, le 6 juillet 1811.

«Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 juillet. L'armée de Portugal n'a jamais eu à combattre la totalité de l'armée anglaise, car une division en a toujours été détachée sur cette frontière; elle n'a jamais été chargée non plus d'une portion de l'armée espagnole lorsqu'elle était dans toute sa force. Ce n'est point avec l'affaiblissement en hommes et en moyens, qu'elle a éprouvé, qu'elle peut changer de rôle aujourd'hui et tenir tête aux armées anglaise et portugaise réunies et augmentées des forces de Castaños.

«Le cinquième corps a toujours été considéré par Sa Majesté comme devant concourir aux opérations générales de l'armée de Portugal, et, de fait, il y a toujours été employé. Je m'empresse donc de vous annoncer, d'une manière bien formelle, que, le jour ou vous rappellerez le cinquième corps et la cavalerie, l'armée de Portugal repassera le Tage, et qu'elle ne marchera de nouveau au secours de Badajoz que lorsque les forces disponibles de l'armée du Midi auront débouché des montagnes. Si, au contraire, le cinquième corps et la cavalerie continuent à rester en Estramadure, l'armée de Portugal gardera les positions que je vous ai annoncé qu'elle allait prendre, et sera en communication avec l'armée du Midi et toujours prête à venir à son secours. La position de l'armée de Portugal n'est pas telle en Estramadure, qu'elle puisse stationner sur la Guadiana avec des forces inférieures, parce qu'elle a une mauvaise communication, impossible à défendre, et qu'un seul revers pourrait causer sa perte. Les troupes de l'armée du Midi, au contraire, ont une communication que rien ne peut compromettre, et, en se retirant devant un ennemi supérieur, elles arrivent dans de fortes positions, et s'approchent de leurs magasins, de leurs ressources et de leur réserve. C'est donc pour éviter cette équivoque que je me hâte de vous écrire cette lettre. Rien ne pourrait modifier les résolutions qu'elle contient, parce qu'elles sont fondées sur des calculs raisonnables et sur les véritables intérêts du service de l'Empereur. J'en envoie, au surplus, une copie au prince major général, avec prière de la mettre sous les yeux de Sa Majesté.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

Paris, le 10 juillet 1811.

«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous témoigner sa satisfaction du mouvement que vous avez opéré sur Badajoz et de son résultat. L'intention de Sa Majesté, monsieur le maréchal, est que la province de l'Estramadure, depuis Merida, Medellin, et toute la rive droite de la Guadiana, soit sous vos ordres, sans comprendre toutefois Badajoz ni un rayon à sept ou huit lieues autour de cette place, qui continueraient à faire partie de l'armée du Midi. L'intention de l'Empereur est également que la province de Talavera, celles de Tolède, Placencia et Avila, soient immédiatement sous vos ordres, ayant soin de rendre compte au roi de ce qui se passera dans ces provinces; mais vous devez employer les contributions de ces provinces et toutes leurs ressources pour fournir à votre armée tout ce dont elle pourra avoir besoin. Ainsi donc, monsieur le duc, Tolède, Talavera, Placencia, Avila, Coria et la province de Ciudad-Rodrigo font partie de votre commandement, pour en tirer, je vous le répète, les contributions, les subsistances et les moyens de toute espèce dont votre armée peut avoir besoin. Le roi, qui est à Madrid et commande l'armée du Centre, vous enverra de sa capitale, de Ségovie et de la Manche, tout ce qu'il pourra.

«Le maréchal duc d'Istrie a dû vous envoyer cinq cents chevaux d'artillerie de la garde. Vous trouverez, ci-joint l'état des troupes qui sont en marche pour vous rejoindre. Par ces moyens, vous verrez que votre artillerie et votre cavalerie seront bientôt en état.

«L'Empereur vous ordonne, monsieur le duc, d'exécuter l'ordre que vous avez déjà reçu plusieurs fois d'envoyer à Bayonne les hommes à pied, soit de cavalerie, soit du train d'artillerie ou des équipages militaires. L'Empereur a formé, dans les départements du midi de la France, des dépôts où il y a des chevaux, des équipements et tout ce qui est nécessaire pour remonter promptement ces hommes.

«Votre artillerie, comme je vous l'ai dit, doit être de quatre-vingt-quatre bouches à feu. Le matériel existe à Ciudad-Rodrigo et à Madrid; le personnel est à votre armée; les chevaux nécessaires pour le train vous arrivent: il ne vous reste donc rien à désirer.