Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)
Part 10
«Par la seconde, vous me dites qu'il a été employé cinq cent mille francs de l'argent de la solde pour acheter des grains, et que je dois les faire rembourser. D'abord, je n'ai point d'argent; j'ai des troupes auxquelles il est dû, aux unes un an de solde, à d'autres huit mois, et à d'autres quatre. Le trésor de France ne m'envoie point un sol. Mes dépenses d'hôpitaux et de consommation sont triplées à Valladolid, parce que j'ai deux mille malades de l'armée de Portugal. Je dois aux fournisseurs plus de deux millions. Je n'ai point un sou dans les caisses. Les administrations de l'armée de Portugal ont consommé dans le pays trois mille cinq cents voitures; leur désordre et les exactions militaires, joints à la présence des bandes, rendent les rentrées extrêmement difficiles. Je ne puis point envoyer de grains au général Bonnet, faute de transports; je ne puis point faire le million de rations de biscuit que m'a demandé l'Empereur, faute de grains. Telle est ma situation, mon cher maréchal; j'ai néanmoins donné l'ordre au général Wathier de réunir tous les grains qu'il pourra, et de vous les envoyer.
«Quant aux cinq cent mille francs que l'on vous a dit avoir été employés en achats de blé, je vais vous parler avec la franchise qui me caractérise: je n'en crois rien. L'armée à vécu à Ciudad-Rodrigo avec ce qu'elle a emporté de ses cantonnements. Ciudad-Rodrigo et Salamanque ont été approvisionnés avec ce que j'ai envoyé, et quelques milliers de fanegas de blé, qui ont été achetés à Salamanque. Avec le désordre de l'administration de l'armée de Portugal, on mourrait de faim, et toutes les ressources de l'Espagne ne suffiraient point, tant que vous n'en arrêterez pas l'effet.
«J'ai eu l'honneur de vous dire, à Ciudad-Rodrigo, que, tandis qu'il n'y avait point à Salamanque de quoi relever les postes, la consommation de cette place était de dix-huit à vingt mille rations par jour.
«J'avais fait passer un marché pour vous fournir à Salamanque seize mille fanegas de blé; le fournisseur qui s'en était chargé trouva à Arevalo deux commissaires qui avaient tout mis en réquisition pour l'armée de Portugal. Celui qui s'était engagé est revenu sans pouvoir rien acheter, et a rendu l'argent qu'on lui avait avancé.
«L'intendant général de l'armée de Portugal dit qu'on a dépensé cinq cent mille francs pour achats de grains; je pense qu'il vous aura rendu compte également que l'on dépensait à Salamanque trente-cinq mille rations par jour, et que le soldat n'avait point une once de pain; que, pour un bon de douze rations, par exemple, on donnait quatre rations, et on gardait le bon entier; ainsi, si l'on juge des achats qui ont dû être faits par les bons de magasins, il n'est pas étonnant qu'il se trouve cinq cent mille francs de dépense. J'ai la conviction morale qu'il n'a pas été acheté pour cent mille francs de grains.
«Voilà le terrain sur lequel vous marchez, mon cher maréchal; vous n'avez qu'un homme qui puisse diriger votre administration, c'est M. Marchand. Vous avez des administrations pour une armée de deux cent mille hommes; vous avez des hommes accoutumés à administrer dans l'Italie; c'est tout différent de l'Espagne, et, si vous n'y faites attention, vous vous trouverez bientôt dans le plus grand embarras.
«J'ai abandonné le septième gouvernement, les provinces de Toro et de Zamora à l'armée de Portugal; Ségovie et Avila doivent fournir également; si toutes ces ressources ne suffisent point, je suis prêt à vous abandonner le sixième gouvernement; mais, dans ce cas, il faudrait y envoyer vos troupes, parce que je retirerais toutes les miennes. Je viendrai à votre secours autant que je le pourrai, mais, je vous le répète, vous n'avez pas trente mille hommes, et vous dépensez de soixante à soixante-dix mille rations par jour.
«Vous avez pour fournisseur un nommé Clouchester, qui a été chassé de Madrid comme escroc, à ce qu'on m'a dit; vous ne trouverez pas mauvais ma franchise, elle m'est dictée par l'attachement que je vous porte et le désir de vous voir réussir dans vos opérations.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 18 mai 1811.
«Vous me faites connaître par votre lettre que vous avez l'intention de faire bientôt un mouvement. Il m'est impossible d'envoyer des troupes à Salamanque; je suis même forcé de retenir un bataillon destiné pour l'armée du Midi. L'ennemi a fait un mouvement de Ponferrada par le val de Buron sur le général Bonnet; toute cette partie de la Montaña est en insurrection, les habitants ont abandonné leurs villages. J'y ai envoyé les seules troupes que j'avais disponibles. Vous connaissez la situation des autres provinces, elle est aussi peu satisfaisante. Je vous prie au contraire de faire occuper les postes de Babila Fuente et de Canta la Piedra, pour que je puisse disposer du bataillon de Neufchâtel, pour l'envoyer en colonne mobile, contre les bandes.
«Je ne doute point que vous n'ayez des renseignements positifs sur le pays où vous avez le projet de vous porter. Je croyais que votre matériel exigeait encore du temps, surtout vos chevaux d'artillerie, les vivres et votre cavalerie.
«Je vous envoie l'extrait des journaux anglais, vous jugerez de quelle importance a été le mouvement fait sur Almeida puisque Wellington avait ramené toute son armée, même les troupes de Beresford. Le duc de Dalmatie était en marche, le 9, avec vingt mille hommes pour se porter, suivant les circonstances, sur Badajoz ou sur Zamonte.
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 23 mai 1811.
«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre du 22. J'applaudis à votre désir de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi. Sans vouloir commenter votre lettre, je vous prie de trouver bon que je vous dise que je connais très-bien la destination de l'armée de Portugal. Je ne puis qu'applaudir à votre détermination de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi, si elle se borne à vous porter sur le Tage, en laissant une réserve pour observer Ciudad-Rodrigo, maintenir vos communications, et laisser un détachement pour être maître de Salamanque, que je considère comme l'entrepôt de votre armée. Si, au contraire, vous avez l'intention, comme vous me le laissez entrevoir, de passer le Tage et de vous porter au secours de l'armée du Midi, je ne crois point que vous ayez les moyens nécessaires pour faire un pareil mouvement. Vous laisserez la moitié de votre artillerie en route, et, après huit jours de marche, vous aurez perdu un tiers de votre cavalerie. Vous n'avez point de transports; vous n'aurez pas de sitôt ceux qu'on vous a promis, quoique j'aie fait donner les ordres les plus pressants à ce sujet. Je ne pense pas que vous puissiez réunir plus de vingt-cinq mille baïonnettes. Ces forces ne sont pas suffisantes pour lutter avec avantage contre l'armée anglaise et vous mettre à la merci des événements, sans aucun point d'appui, sans réserve et dans l'incertitude des mouvements du duc de Dalmatie. Votre armée n'est pas fraîche, quoiqu'elle soit très-bonne; dix jours n'ont pu suffire pour la réorganiser et la pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire. Je sens tout le prix de la gloire qu'il y aurait à battre les Anglais; je suis plein de confiance dans vos talents militaires; je voudrais pouvoir vous appuyer avec dix à douze mille hommes; je le ferais par le double sentiment d'amitié que je vous porte et le désir que j'aurais de coopérer à la défaite des Anglais; mais je ne le puis: toutes mes troupes sont occupées et loin de moi.
«Je pense que vous rempliriez le même but en jetant deux divisions sur Placencia et quelques troupes de l'autre côté du Tage; en gardant la tête du pont d'_Almaraz_, et menaçant de déboucher; en plaçant une division à _Bejar_ et à _Baños_; en conservant le reste de votre armée à _Salamanque_, _Alba de Tormès_ et environs. Je crois que la diversion aurait le même résultat. Le duc de Dalmatie s'est mis en marche, le 9, avec vingt mille hommes; je compte qu'il a reçu quinze mille hommes de l'armée du Centre ou de l'armée du Nord: cela porte son armée à cinquante-cinq mille hommes. Lorsque le neuvième corps l'aura rejoint, son armée sera de soixante mille hommes. Avec cela il n'a rien à craindre des événements et n'a besoin que d'une démonstration sur le Tage pour se rendre libre de tous ses mouvements et maître de la campagne. Il est organisé en artillerie, cavalerie et transports.
«Vous ne trouverez pas mauvais, mon cher maréchal, les observations que je vous fais. Si je connaissais moins les moyens que vous avez pour agir, et que vous eussiez de trente-cinq à quarante mille baïonnettes et trois mille chevaux, je serais des premiers à pousser à la roue; mais, si vous faites un faux mouvement, vous usez sans utilité les moyens qui vous restent et vous vous mettez hors d'état de rien faire de la campagne. Je souhaite que vous ne voyiez dans mes observations qu'une preuve de l'attachement que je vous porte et le désir que j'ai de vous voir éviter ce qui peut nuire à votre gloire et aux intérêts de l'Empereur. Quant à tout ce que vous me demandez, vous pouvez être sûr que je vous enverrai ce que je pourrai.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 23 mai 1811.
«Il m'est impossible, mon cher maréchal, d'envoyer un seul homme à Salamanque. Ne pourriez-vous pas établir dans cette ville les dépôts de votre armée avec un ou deux bataillons? Cette province va se trouver entièrement dépourvue de troupes. Comment communiquer avec vous si vous ne laissez rien entre Salamanque et le Tage? Vous calculerez sans doute toutes les conséquences que cela peut avoir.
«Comment vous parviendront vos convois? Quelles ressources aurez-vous en cas d'un mouvement rétrograde? Je pense, mon cher maréchal, que vous songerez à l'inconvénient d'abandonner Salamanque. Vous voyez l'effet que cela a déjà produit, puisque tout ce qui est compromis dans cette ville parle de l'abandonner. Cette province a toujours été occupée par l'armée de Portugal, même lorsqu'elle était à Santarem. Je vous prie de vous faire une idée juste de mes moyens en troupes: je ne puis pas disposer d'un homme.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 23 mai 1811.
«Mon cher maréchal, je vous envoie copie de la lettre que j'ai écrite au major général. Je désire que vous voyiez la chose comme moi. Ce n'est point que je ne sente l'importance du mouvement sur le Tage, mais je pense qu'en rapprochant deux divisions de Placencia et d'Almaraz; une division à Bejar et à El-Barco; deux divisions à Salamanca et l'autre à Zamora, vous rempliriez le même but; car je ne pense pas que vous veuilliez vous porter sur Badajoz: c'est un mouvement qui devrait être combiné avec le duc de Dalmatie, et ce serait, ce me semble, compromettre votre opération que de le faire avec le peu de moyens que vous avez. La province de Toro et tout le pays sur la rive gauche du Douero serait votre grenier.
«Je vous prie de m'envoyer un officier, un sergent et deux caporaux par régiment pour en former le dépôt de votre armée; j'ai ici dans les hôpitaux beaucoup de blessés; vous sentirez l'importance de cette mesure, elle est tout à l'avantage de votre armée.»
A S. A. S. LE PRINCE DE WAGRAM ET DE NEUFCHÂTEL, MAJOR GÉNÉRAL.
«Monseigneur, nous n'avons ici rien de nouveau depuis ma dernière lettre; mais le duc de Raguse m'écrit qu'il a l'intention de se porter sur le Tage et de commencer son mouvement au 1er juin. J'aurais beaucoup désiré avoir des moyens suffisants pour l'appuyer dans son mouvement, que je regarde comme très-précipité, quels que soient les événements de l'Estramadure. Le duc de Raguse ne peut agir que dans la direction d'Almaraz. Il n'a point assez de force et de moyens pour agir sur Alcantara. J'ai vu cette armée de près; ses chevaux d'artillerie sont dans le plus pitoyable état; le duc de Raguse ne peut pas réunir vingt-cinq mille baïonnettes. Je sais tout ce que doivent avoir de pénible pour l'Empereur et de désagréable pour moi toutes ces vérités; mais, si le duc de Raguse, trop confiant dans ses moyens, fait une mauvaise opération, il sera forcé de revenir au point d'où il sera parti; il aura fini d'épuiser toutes ses ressources, et son armée sera paralysée pour tout le reste de la campagne. Il n'a point de magasins. Je viens de lui écrire pour qu'il m'envoyât des cadres de dépôts pour son armée; j'ai trois ou quatre mille hommes de son armée dans les hôpitaux ou convalescents. Votre Altesse sentira de quelle importance il est qu'en sortant ces hommes ne soient pas abandonnés à eux-mêmes, et qu'il y ait des officiers, des sergents et des caporaux pour les recevoir et les conduire à leur destination quand ils seront rétablis.
«Je désire que Votre Altesse prenne en considération ce que j'ai eu l'honneur de lui écrire sur la situation de ce pays. Je ne crains point les événements militaires; nous pouvons les prévenir et les faire tourner à notre avantage; mais il est des circonstances où il faut savoir temporiser pour se ménager les moyens d'agir et de prendre l'offensive. Comment l'armée de Portugal peut-elle agir offensivement? elle n'a aucun moyen de transport; elle n'a pas de quoi atteler quinze pièces de canon; si elle en attelle davantage, elle sera forcée de les laisser. Plus tard, tous ses chevaux seraient rétablis, sa cavalerie en état; j'aurai mis la Navarre â la raison; j'aurai rejeté dans la Galice ce qu'il y a devant le général Seras, et aurai dégagé le général Bonnet; et alors il me serait sans doute possible de réunir huit ou dix mille hommes et d'appuyer le duc de Raguse. Si le duc de Raguse se porte sur le Tage, Ciudad-Rodrigo va être livré à lui-même. Dans la situation actuelle des affaires dans le nord de l'Espagne, je ne puis point disposer d'un régiment pour m'opposer aux tentatives que l'ennemi ferait sur cette place, car je pense bien qu'avant tout l'essentiel est le Nord, la côte, les communications et les points qui avoisinent la France. Dans un moment où il s'agissait d'empêcher les Anglais de s'emparer d'Almeida, je n'ai pu amener de l'infanterie au prince d'Essling. Je le puis encore bien moins aujourd'hui, à cause des mouvements de l'ennemi, de la force des quadrilles sur tous les points, de la consistance de Mina et de la situation des esprits dans cette province.
«Il faut renoncer à administrer ce pays comme l'Empereur l'avait ordonné. La présence de deux armées dans le sixième et le septième gouvernement ne permettra aucun plan fixe d'administration. Tant que l'armée de Portugal sera sur le territoire d'Espagne, et jusqu'à ce que cette armée ait les moyens de reprendre sa conquête (ce qui ne peut être de longtemps), il faut qu'elle ait des ressources qu'elle ne peut trouver que dans le sixième gouvernement; il faut même qu'il lui soit uniquement affecté. Le cinquième, le troisième et la quatrième peuvent seuls être administrés comme l'entend l'Empereur, et, pour en avoir bientôt fini avec la Navarre, il serait nécessaire d'y envoyer trois ou quatre mille hommes de plus.
«Je prie Votre Altesse de peser toutes mes réflexions; elles sont le résultat d'un long et mûr examen et de la connaissance que j'ai de la situation de ce pays.
«Je suis avec respect, etc.
«_Signé_, LE MARÉCHAL DUC D'ISTRIE.»
SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.
«Llerena, le 27 mai 1811.
«M. le capitaine Fabvier, votre aide de camp, m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Salamanque le 16 de ce mois. Je me suis entretenu avec lui de l'état des affaires dans le midi de l'Espagne, particulièrement en Estramadure, et je lui ai fait concevoir la nécessité indispensable que l'armée de Portugal marche au plus tôt en son entier vers la Guadiana, dans l'objet de nous réunir, de livrer bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. C'est avec une bien grande satisfaction que j'ai reçu de M. Fabvier l'assurance que vous étiez disposé à prendre en conséquence des dispositions, et que votre projet était de vous mettre, pour cet effet, en marche dans les premiers jours de juin; vous voulez bien aussi me le confirmer par votre lettre.
«Je suis d'autant plus sensible à la démarche que vous avez faite, qu'elle est la première communication directe que j'aie eue de l'armée de Portugal depuis qu'elle existe, et que j'y reconnais la détermination prononcée de concourir, avec tous les moyens dont vous pouvez disposer, aux succès des armes de Sa Majesté l'Empereur, quel que soit le théâtre. Ainsi je ne crains pas de trop hasarder en vous proposant de ne laisser qu'une garnison suffisante à Ciudad-Rodrigo et de marcher avec toute votre armée sur la Guadiana, dans la direction de Merida ou de Badajoz. Dans les premiers jours de juin, je me porterai moi-même sur Merida, où je compte rallier les troupes que le général Drouet conduit à l'armée du Midi, avoir des nouvelles de votre marche, et opérer notre jonction. Lorsque nous serons réunis, nous conviendrons des mouvements ultérieurs qui devront être faits, dont l'objet sera de livrer bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. Il n'y a pas un instant à perdre pour obtenir ce dernier résultat.
«Je ne pense pas que vous puissiez rien compromettre en laissant pendant quelque temps Ciudad-Rodrigo livré à ses propres forces, d'autant plus que M. le maréchal duc d'Istrie sera sans doute disposé à former un corps pour contenir les détachements que le général ennemi pourra engager dans cette direction, et que, d'ailleurs, il est vraisemblable qu'aussitôt que les ennemis auront connaissance de votre mouvement ils s'empresseront de porter leurs forces vers le Midi; mais vous pouvez les prévenir par la rapidité de votre marche, et la place de Badajoz peut être dégagée par la seule impulsion de votre mouvement avant que lord Wellington ait pu joindre, sur la rive gauche de la Guadiana, le général Beresford. Alors les succès de la campagne sont assurés, quelles que soient les dispositions et les forces des ennemis.
«J'ai envoyé ordre au général Drouet de presser sa marche et de se diriger sur Medellin dans le cas où il ne pourrait pas arriver à Merida (ce qui ne me paraît pas vraisemblable). Si, par événement, ce général se trouvait encore en arrière, je vous serai très-obligé, monsieur le maréchal, de lui enjoindre de la manière la plus formelle de se conformer aux dispositions que je viens d'énoncer.
«Le 16 de ce mois, j'ai livré bataille aux ennemis à la Albuhera. Cette affaire serait pour nous d'un grand avantage; nous pourrions même la considérer comme une victoire signalée[4] si Badajoz, qui en était le but, eût été dégagé; mais je n'ai pu y parvenir. Les ennemis ont perdu, de leur aveu, sept mille hommes, dont quatre mille cinq cents Anglais. Nous leur avons fait mille prisonniers, pris six drapeaux et cinq pièces de canon. Les 3e, 31e, 48e et 66e régiments ont été à peu près détruits. Depuis je manoeuvre en Estramadure, et je n'ai cessé d'offrir le combat aux ennemis. Leur circonspection les a tenus jusqu'à présent à une distance respectueuse; mais je ne suis pas assez fort pour engager à moi seul une nouvelle affaire sous les murs de Badajoz, d'autant plus que lu gauche de mon armée se trouve engagée contre celle de l'ennemi, qui vient de Murcie, et que j'ai toujours à craindre du côté de Cadix et de Gibraltar, le dois donc compter sur le concours efficace de l'armée de Portugal, que vous voulez bien m'offrir. J'ai l'espoir que je ne serai pas trompé dans mon attente.
[Note 4: Excellente plaisanterie, que de représenter comme une victoire signalée une bataille offensive dont le but, celui de bloquer une place, n'a pu être atteint! Sublime inspiration qui c'est renouvelée depuis, quand le maréchal duc de Dalmatie à essayé de faire passer aussi pour une victoire la bataille défensive de Toulouse, où il a été chassé d'une position qui semblait et aurait dû être inexpugnable! (LE DUC DE RAGUSE.)]
«Il me tarde beaucoup, monsieur le maréchal, que notre réunion soit opérée, et que nous puissions convenir des dispositions que l'un et l'autre nous devons exécuter pour que les intentions de l'Empereur soient remplies et le succès de ses armes assuré. Aussitôt que je serai instruit de votre marche, j'irai à votre rencontre.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 27 mai 1811.
«Je vous envoie, monsieur le duc de Raguse, divers numéros du _Moniteur_, parmi lesquels il s'en trouve plusieurs qui contiennent des nouvelles d'Espagne.
«Ainsi que je vous l'ai déjà mandé, monsieur le maréchal, l'Empereur me charge de vous faire connaître de nouveau que vous avez un entier pouvoir pour réorganiser votre armée, en former six ou sept divisions, et renvoyer les généraux que vous ne jugeriez pas convenable de garder. Vous pouvez prendre les colonels en second du corps du général Drouet, pour leur donner le commandement des régiments vacants, en choisissant des officiers vigoureux. Vous devez renvoyer les administrations que vous jugeriez inutiles, et concentrer votre armée dans la main.
«Il y a beaucoup de mulets dans la province de Salamanque et sur vos derrières; faites lever tous ces mulets pour rétablir vos attelages. Le maréchal duc d'Istrie a l'ordre de vous seconder de tous ses moyens et de vous donner même tout ce qu'il pourra tirer de la garde impériale; et, indépendamment de cela, des marchés sont passés pour l'achat à Bayonne de quatre mille mulets de bât et du train d'artillerie, mais il faudra nécessairement du temps pour cette opération.
«L'Empereur, monsieur le duc, vous recommande de bien reformer votre armée et de livrer bataille aux Anglais s'ils se portent sur Ciudad-Rodrigo; dans ce cas, le duc d'Istrie pourra vous renforcer d'une division d'infanterie de dix mille hommes de la garde impériale.--Annoncez la prochaine arrivée de l'Empereur et votre marche sur Lisbonne aussitôt que la récolte sera faite.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 1er juin 1811.
«Je reçois votre lettre du 30. Vos dispositions sont parfaites, et je vous en fais mon compliment de tout mon coeur. Je vais me mettre à même de vous appuyer au besoin. Je vous prie de m'écrire le plus souvent possible: personne ne prendra plus de part à votre marche et à vos succès que moi.
«J'ai envoyé cette nuit l'ordre au général Roguet de rentrer. Je vais porter une partie de la cavalerie sur Salamanque et m'échelonner de manière à pouvoir me mettre en marche au premier avis que vous m'en donnerez.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
Paris, le 3 juin 1811.
«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, qu'il est nécessaire que votre artillerie soit bien remontée et bien approvisionnée avant de faire aucun mouvement important; qu'il faut quel vous ayez au moins soixante pièces de canon attelées, avec leur approvisionnement, et que votre armée soit parfaitement reposée et réorganisée.
«Vous êtes autorisé à donner l'ordre au duc d'Abrantès, et à tous les généraux qui ne vous conviendraient pas, de rentrer en France. Enfin, monsieur le maréchal, vous devra arranger votre armée de manière qu'elle soit parfaitement dans votre main et que vous n'éprouviez aucun obstacle.
«Indépendamment de la brigade du général Wathier, M. le maréchal duc d'Istrie a l'ordre de vous remettre cinq cents chevaux d'artillerie et de lever tous les mulets qu'il sera possible de trouver.
«Rappelez tous les détachements de votre armée qui se trouvent isolés dans les villes du sixième et du septième gouvernement. Des troupes doivent remplacer incessamment, dans la Biscaye et dans la Navarre, les régiments provisoires et de marche qui s'y trouvent et qui sont composés d'hommes appartenant à l'armée de Portugal; vous vous trouverez par là obtenir une augmentation d'environ neuf mille hommes. Deux mille chevaux d'artillerie sont en mouvement pour se rendre à Bayonne, et quatre mille hommes de cavalerie appartenant à votre armée vont incessamment vous rejoindre.