Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9)

Chapter 9

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La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches, populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur.

Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie. Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur cette vaste et belle conception militaire.

LIVRE SIXIÈME

1800-1804

Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre 1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.

Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois, avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile. J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la campagne suivante.

La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore, et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet. Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution, comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe; aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat, fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M. Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole, qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence, tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont, sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités, au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse, influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.

Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir; l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie; l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était accordé.

Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après, l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve, habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre.

L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps, indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval, pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers objets.

Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles était attachée aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'armée, forte, belle, admirablement bien pourvue de toutes choses, composée de soldats aguerris, dont le courage et la confiance étaient soutenus par le souvenir de Gênes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce chef lui manquait.

Brune n'avait jamais servi quand la Révolution éclata. Prote d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des Cordeliers, il se lia avec Danton. À l'époque de l'invasion des Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espèce. Brune fut employé à la réquisition des chevaux. Comme à cette époque les moyens les plus prompts et les plus violents étaient préférés, on le chargea d'arrêter les voitures dans les rues et de les faire dételer. On le nomma adjudant général pour lui donner une sorte d'autorité; et le voilà en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employés des équipages. Tels furent son début et son premier fait d'armes. Sa liaison avec Danton le fit choisir pour commander une armée révolutionnaire; il reçut à cette occasion le grade de général de brigade et fut envoyé à Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux représentants et au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici, par esprit de justice et de vérité, qu'il ne fut nullement sanguinaire dans cette horrible mission; il contribua, au contraire, à diminuer les maux redoutés à son arrivée: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps après, conservé le souvenir. De retour à Paris, il fut employé à l'armée de l'intérieur, se trouva au 13 vendémiaire, et de cette époque date sa connaissance avec Bonaparte. Il était l'un des courtisans et des familiers de Barras, il fut envoyé à l'armée d'Italie à la fin de notre immortelle campagne de 1796, et servit, comme général de brigade, à la division Masséna. À l'occasion d'une petite affaire à Saint-Michel, on lui fit une réputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le général Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il céda sans doute pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais officiers, à l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il devint général de division, reçut plus tard le commandement du corps d'armée dirigé contre la Suisse, et prit Berne. De là il eut le commandement de l'armée gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors du débarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi, ou plutôt ses troupes le battirent par miracle, car il fut étranger à leurs succès (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la deuxième armée de réserve, à Dijon, devenue plus tard l'armée des Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800, pour remplacer Masséna et commander cette belle armée d'Italie, alors forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent soixante bouches à feu attelées.

Brune était alors âgé de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus: sa tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés. Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans son langage; tout à fait sans courage et sans caractère, son coeur était sans méchanceté: on pouvait même le dire bon homme. Il aimait l'argent, prenait volontiers, mais donnait de même; souvent prodigue dans ses dons, il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au delà de toute expression dans le cours de sa carrière; car, sans talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a attaché son nom à d'assez grands succès. Les souvenirs et les hommes de la Révolution avaient beaucoup d'attraits pour lui.

Voilà le chef qui nous fut donné. Le général Oudinot était son chef d'état-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le génie. Il s'établit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Dès ce moment, nous résolûmes de conduire l'armée et d'agir toujours dans le même sens, sur l'esprit du général en chef, et, à cet effet, de ne le perdre jamais de vue. Mais, malgré cet accord et nos soins, nous ne pûmes jamais le décider à entreprendre des opérations dont le succès était certain et qui auraient rendu cette campagne très-brillante: il nous échappait tout à coup, et, après avoir tendu le ressort péniblement, la moindre circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous l'avions tiré.

L'armistice fut dénoncé, et les troupes sortirent de leurs cantonnements pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia. Une simple démonstration fit repasser le Mincio à l'armée autrichienne, dont une grande partie s'était établie, pour vivre, en avant de cette rivière, et les deux armées furent placées sur leur terrain naturel pour opérer et pour combattre. L'armée autrichienne, très-belle et très-bonne, dépassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la campagne de l'année précédente étaient présents à son esprit: elle avait vaincu devant Vérone, à la Trébia et à Novi, pris Mantoue, et chaque pas avait été marqué par un succès; à la bataille de Marengo, elle avait soutenu sa réputation, quoique le sort des armes lui eût été contraire. Reposée et augmentée par des renforts, elle se présentait au combat avec confiance. Elle était commandée par le général de cavalerie comte de Bellegarde, homme d'un esprit très-distingué et qui avait pour quartier-maître général le même baron de Zach, pris à Marengo, l'un des meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Cette formidable armée était appuyée à deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le lac de Garda et le Pô, et son front par le Mincio. Elle avait donc à défendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien appuyés, et qui se prête merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous avions devant nous des obstacles matériels et une brave armée, bien commandée, à combattre. Eh bien! malgré l'incapacité de notre chef, des succès constants ont couronné toutes nos entreprises, et il n'a tenu à rien que l'armée autrichienne ne fût détruite. Mais le général français fut son sauveur, en se refusant à profiter des occasions favorables offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne.

Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda, traverse Peschiera, où existe un petit port pour recevoir la marine du lac, et se rend à Mantoue, en faisant diverses sinuosités dans son cours: une des rives est presque constamment plus élevée que l'autre; tantôt la rive droite domine, tantôt la rive gauche. Les longs détours du fleuve forment des coudes très-favorables aux passages de vive force. Ainsi, pour opérer un passage de l'armée française, il y a deux points indiqués: ceux de Monzambano et de Molino, près de la Volta; à tous les deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne le moyen d'établir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre côté, un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est à trois lieues au-dessous de Peschiera et à une lieue et demie de Valeggio; le second entre Valeggio et Goïto, en descendant le Mincio. De son côté, l'ennemi a un point de passage offrant les mêmes avantages: c'est à Valeggio, situé entre les deux points qui nous sont favorables. Nous nous réunîmes chez le général en chef, et nous discutâmes sur la manière d'opérer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui réussit, quoiqu'il ne fût pas exécuté avec précision, ni même complétement dans l'esprit dans lequel il avait été formé. Au lieu de nous servir des deux points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en adopter qu'un seul véritable. Mes motifs étaient ceux-ci: en en prenant deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des opérations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen de nous séparer en deux, et par conséquent de nous combattre partiellement. Restait à savoir s'il fallait choisir Monzambano ou Molino; ce dernier point est d'un accès plus facile, avantage assez grand; l'ennemi pouvait déboucher, mais il était plus éloigné de Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgré ces considérations, je conclus pour Monzambano: le passage, une fois opéré sur ce point, menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus près que lui. En menaçant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque pendant le moment de l'opération de Monzambano, on contiendrait toutes les troupes destinées à former la garnison de Mantoue, et on les empêcherait de prendre une part active à la bataille, car les troupes ne s'éloigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de ne pouvoir s'y jeter aussitôt après le passage effectué, et ainsi nous aurions dix mille hommes de moins à combattre.

Nos moyens de passage étaient considérables: nous avions assez de bateaux pour faire plusieurs ponts à la fois. Il fut convenu qu'à Monzambano on en ferait deux pour déboucher, à la Volta un seul pour tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manière suivante: après avoir présenté plusieurs têtes de colonne sur différents points du Mincio, le corps de droite, commandé par le général Dupont, se présenterait devant Goïto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de vive force; pendant la nuit, il viendrait s'établir à Molino, jetterait son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des batteries de la rive droite, tandis que le général Suchet, avec le centre, se placerait devant le débouché de Valeggio pour contenir l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et passerait, soutenu par la gauche, commandée par Moncey, qui, après avoir masqué Peschiera, viendrait à Monzambano et suivrait Delmas en seconde ligne, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens de passage. Suchet viendrait passer après Moncey et serait remplacé par Dupont; celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et opérerait enfin son passage après Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma réserve d'artillerie devait être placée sur les hauteurs de Monzambano, protéger les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de l'espace nécessaire à leur déploiement. Tel fut le projet que je présentai; il fut converti en ordre général pour l'armée. L'opération commença à s'exécuter comme il avait été convenu, mais le caractère du général Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent pas funestes.