Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9)
Chapter 21
La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo, tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage un assez grand obstacle.
Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.
Tout le pays compris entre les sources du Natisone, excepté le passage de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu'à la hauteur de Canale. Resterait à construire un fort à Canale; il fermerait la vallée et rendrait maître de la grande route qui suit la rivière, et du pont. Ainsi la défense de la frontière avec une armée serait réduite à une assez petite étendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'à Monfalcone et la mer.
Avec ces trois places, c'est-à-dire une place à Malborghetto, un grand fort ou une petite place à Caporetto, et un petit fort à Canale, la frontière deviendrait très-forte.
On a construit, dans la vallée du Tagliamento, un fort inexpugnable, celui d'Osopo. La force de la position a séduit; mais ce fort ne remplit que très-imparfaitement son objet: la vallée est trop large sur ce point pour être fermée. Ce fort peut servir à conserver des magasins, à recevoir des dépôts: c'est un coffre-fort où on peut mettre en sûreté des trésors; mais, sous le rapport stratégique, il n'est qu'une gêne, et non un véritable obstacle, au mouvement d'une armée ennemie.
J'allai, pendant mon séjour à Udine, revoir Venise, où j'avais été plusieurs fois pendant ma première jeunesse. Le général Miollis y commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation à de meilleures mains.
Je fus de là, à Milan, voir Eugène Beauharnais, qui y exerçait les fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'épouser une princesse de Bavière de la plus grande beauté, modèle de douceur et de vertu. Il faut être l'objet de la prédilection du ciel pour rencontrer une pareille femme, aussi accomplie de toutes les manières, quand on est marié par les combinaisons de la politique. Eugène se livrait avec ardeur à l'exécution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu étendu, mais ayant du sens, sa capacité militaire était médiocre: il ne manquait pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait développé ses facultés; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et d'importantes fonctions exercées de bonne heure, mais il a toujours été loin de posséder le talent nécessaire au rôle dont il était chargé.
On l'a beaucoup trop vanté; on a surtout vanté son dévouement et sa fidélité dans la crise de 1814. Ces talents prétendus se sont bornés à faire alors une campagne fort médiocre, et cette fidélité tant proclamée a eu pour résultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait été prescrit, et précisément ce qu'il fallait pour assurer la chute de l'édifice qui a croulé avec tant d'éclat. Il s'était fait illusion sur sa position; il avait cru à la possibilité d'une existence souveraine indépendante, mais peu de jours suffirent alors pour le détromper. Il avait bâti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec détail et de manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte.
Je passais mon temps de mon mieux dans cette délicieuse Italie. Je ne l'ai jamais habitée ou même traversée sans éprouver un sentiment de bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont constamment agi sur moi d'une manière puissante. L'esprit prompt et l'intelligence supérieure de ses habitants m'ont toujours frappé, et plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donné à ces peuples de grandes facultés, la promptitude de la compréhension n'en fait pas partie. Cette facilité à concevoir, notre apanage aussi, à nous autres Français, leur est refusée. Pour pouvoir espérer d'être bien compris d'un Allemand, il faut lui répéter la même chose plusieurs fois et de différentes manières. En quittant l'Autriche, je continuai machinalement la même méthode. Je m'aperçus bientôt combien cela était inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris même avant que mes premières explications fussent achevées, et souvent même ils en avaient tiré des conséquences qui m'avaient échappé à moi-même.
Pour ajouter aux agréments du séjour d'Udine, nous imaginâmes de faire jouer la comédie. Un de mes régiments, le 9e, se recrutait à Paris. Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs, envoyés par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics furent donnés au théâtre, et firent accourir toute la province.
Le souvenir de ce régiment m'engage à dire un mot sur l'esprit militaire. Qui croirait, au premier aperçu, qu'un régiment, entièrement recruté à Paris, dans une population en général faible et souvent énervée par la débauche, fût bon à la guerre et brave devant l'ennemi? Qui n'imaginerait qu'un régiment, recruté par des paysans en Alsace, en Franche-Comté, en Bourgogne, ne fût préférable? Eh bien, il n'en est rien. Un pareil régiment pourra mieux supporter les fatigues de la guerre, être plus discipliné; mais il ne se battra pas avec plus de courage, et souvent se battra moins bien. Notre métier est un métier d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voilà l'explication. Rien de plus difficile à conduire habituellement que de pareils soldats, à cause de mille prétentions, de réclamations incessantes, etc.; mais aussi rien de plus résolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables de fonctions supérieures à celles de soldat; de là leur mécontentement et leurs demandes continuelles.
Pour mettre plus en rapport leurs facultés avec leurs prétentions, il me paraîtrait juste, équitable et conforme aux intérêts du service de répartir dans tous les régiments les conscrits des grandes villes. Leur nombre étant peu considérable dans chaque corps, ils trouveraient plus facilement un débouché et auraient plus de chances de fortune. Les corps manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet arrangement.
On avait envoyé en Dalmatie le général Lauriston, comme commissaire, pour la remise des places, et le général Molitor, avec une division, pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai déjà dit, fit ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prétexte que les Autrichiens n'étaient tenus de garder les villes et de les défendre que jusqu'au 15 février. Cette époque étant passée, ils ne devaient pas se battre pour nous, qui n'étions pas leurs alliés: raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes étaient en possession, et il n'était pas facile de les chasser.
L'Empereur donna l'ordre, à cette occasion, au général Lauriston, de prendre possession de Raguse, c'est-à-dire d'occuper cette place, comme compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux, industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la barbarie, vit disparaître tout son bien-être par ce conflit, dans lequel la fatalité vint le mêler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur lui, me réservant d'entrer plus tard dans de plus grands détails sur ce qui le concerne.
Près de Cattaro est le Monténégro, pays de hautes montagnes, de l'accès le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la religion grecque. De temps immémorial, elle s'est affranchie de la domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu parvenir à l'asservir. Le père du pacha actuel a été tué en combattant contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et dont la politique n'a jamais dévié un moment, a établi, depuis longues années, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec lui par la Servie. Un archevêque, chef de la religion, reconnaît la suprématie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevêque Petrovich, homme d'un esprit supérieur et d'un fort grand caractère, vivait alors; il était décoré du chapeau blanc, la plus haute dignité ecclésiastique de cette église.
Le territoire des Monténégrins se divise en six comtés, dont deux supérieurs et quatre inférieurs. Ces quatre derniers comptent quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de soixante mille âmes. Tout le monde est armé, et cette population peut mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevêque) gouverne ce pays par son influence, mais légalement. Un ordre politique, dont il est seulement une partie, une assemblée nationale, décide toutes les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque année. Le Vladika préside cette assemblée. Elle se réunit souvent et se compose d'un député par famille. Voilà un gouvernement représentatif, dans un pays encore barbare, et, si l'on étudie l'histoire, on voit que tous les peuples ont commencé ainsi. Les assemblées, chez les Francs, le champ de mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes marquants de la société étaient appelés à concourir à la décision des choses importantes; il est donc dans la destinée des peuples d'adopter cette forme de gouvernement à l'origine des sociétés, et d'y revenir ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent à chercher un état meilleur. Ainsi les défenseurs des anciens usages devraient pardonner à ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils rétablissent d'une manière plus régulière ce qui exista un peu confusément autrefois.
Dans les tribus arabes mêmes, le chef de la tribu se fait assister des anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de l'unité de pouvoir. Mais quel caractère a ce pouvoir-là! et quel contre-poids contre son abus la nature a placé dans le coeur des pères!...
Je reviens aux Monténégrins. On comprend quelle sensation produisit parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrivée des troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se resserrèrent, et le général russe eut une armée à ses ordres. Un moyen d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les Monténégrins parlant la langue slave dans toute sa pureté.
L'isolement dans lequel ils ont vécu depuis la conquête (douze ou treize siècles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des paysans monténégrins est restée stationnaire; elle est la même que celle dans laquelle la Rible russe est écrite. Si l'on ajoute que l'éloignement de la Russie la met dans l'impossibilité d'opprimer ce pays, quoiqu'elle puisse le protéger, on conçoit l'union et l'obéissance que ces circonstances établirent promptement de la part des Monténégrins en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers de la religion grecque, et presque tous livrés à la navigation, n'espérant rien de favorable sous notre autorité, devinrent promptement aussi les auxiliaires des Russes.
Le général Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et confiante. Les forces qu'il amenait n'étaient pas très-considérables, mais elles suffisaient à la sûreté du pays s'il avait su en faire un meilleur usage. Brave et honnête homme, mais d'une grande médiocrité, il n'a jamais justifié, même un seul jour, sa fortune. Les Monténégrins firent une irruption dans les canali dépendant de Raguse. De petits détachements, ayant été envoyés sans précaution, furent battus, et des têtes coupées, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimidés; deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut mis dans le plus grand désordre. Les quatre à cinq mille hommes de Lauriston, rejetés dans la place, y restèrent bloqués.
La ville de Raguse a une bonne enceinte en maçonnerie d'un relief très-grand, flanquée par de grosses tours susceptibles d'être armées de canons; la défense maritime est facile, ses remparts étant construits de manière à être couverts d'artillerie. Lauriston ajouta à cette défense l'occupation de la petite île de la Croma, qui couvre le port; il la fit retrancher et armer. L'ennemi y débarqua, mais l'attaqua vainement.
Les fortifications de Raguse sont adossées à la montagne dite de San Sergio, haute de quatre cents toises au moins, très-raide et dominant immédiatement le port. La ville elle-même est défilée par la pente rapide du terrain sur lequel elle est bâtie, par la hauteur des maisons et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait dû être occupé immédiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien préparé à cet effet. Après avoir essayé d'y combattre sans appui, ainsi que dans une première position, il fut chassé de partout. L'ennemi, maître du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilité; il l'assiégea, mais sans intelligence; et, au lieu d'établir des batteries sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications, il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de bouches à feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener à aucun résultat.
Cependant ce blocus, qu'on appelait le siège de Raguse, retentissait dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles étaient disséminées dans cette immense Dalmatie; les communications incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle à un prompt rassemblement et à une opération régulière, avec des moyens organisés pour délivrer Lauriston.
L'Empereur, dans son impatience et son inquiétude, me donna l'ordre de partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en armée. Il m'autorisa à emmener avec moi trois régiments d'infanterie à mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du camp d'Utrecht.
Les ordres de l'Empereur m'étant parvenus le 14 juillet, j'étais en route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarquée avec moi à Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai à Zara aussi promptement que l'état de la mer le permit. À mon arrivée à Zara, j'appris que le siége de Raguse était levé. Molitor avait dégagé Lauriston. Après avoir rassemblé tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire deux régiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines de Pandours, milice employée dans ce pays, fait tout ce que la prévoyance la plus minutieuse lui avait suggéré pour faciliter son entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de nombreux chevaux de bât, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer la conservation et le transport des blessés, Molitor entra en opération. Il exagéra ses forces et les annonça très-supérieures à ce qu'elles étaient réellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crêtes qui le contournent, et, les suivant constamment, il déboucha dans la plaine de rochers qui forme le plateau de San Sergio.
Les commandants turcs sur la frontière correspondaient avec Molitor et lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dévoué aux Français, lui écrivit pour lui annoncer que, grâce à Dieu, l'ennemi n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant n'effraya pas le général, qui savait bien dans quelle erreur les gens étrangers au métier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent dans l'évaluation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille quatre cents Russes et quatre à cinq mille Monténégrins ou Bocquais. C'était déjà beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait avec lui. À son approche, il y eut un léger engagement avec les Monténégrins; mais, ceux-ci s'étant retirés, les Russes en firent autant sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la hauteur qui domine Raguse.
On a loué, avec raison, cette opération de Molitor; mais, certes, il ne pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un général français, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans avoir tenté de les délivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et cependant son opération, conduite tout à la fois avec prudence et vigueur, obtint le succès le plus complet. La garnison de Raguse fut débloquée par une troupe de beaucoup inférieure à sa force.
Lauriston, fort surpris de voir disparaître les Russes des positions qu'ils occupaient et de les y voir remplacés par des soldats portant des uniformes français, eut la simplicité de dire que peut-être c'était un piége de l'ennemi: des soldats russes habillés en Français, dans le but de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en personne fut presque nécessaire pour le convaincre.
Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes de Raguse sont couvertes par un fossé et un pont-levis. Lauriston, par un excès de timidité, les avait fait murer et garnir de terre; et cependant, une porte, placée dans un rentrant, se trouve le point le moins attaquable de la fortification.
On se mit à la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien émigré et aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de prétentions que rien ne justifiait, se hâta d'aller au-devant du général Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport.
«J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier officier que vous ayez rencontré.» Les soldats, en entrant, l'ayant trouvé à la porte, et voyant la clef de chambellan à son habit, l'appelaient le portier de l'Empereur.
Instruit, à mon arrivée à Zara, du succès de la marche de Molitor, j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e régiment (un des régiments en route pour me joindre) l'ordre de rétrograder et de rentrer dans le Frioul.
Je trouvai à Zara M. Dandolo, exerçant, pour le roi d'Italie, les fonctions de provéditeur général ou de gouverneur civil. On le connaît déjà; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797, et aussi de la députation de Venise qui se rendait à Paris dans l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du traité de Campo-Formio. J'ai raconté en son lieu la scène remarquable qui se passa à cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du général Bonaparte, à Milan.
Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'élever des prétentions à mon égard et de disputer le rang avec moi, général en chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prétendait presque trancher du souverain. Quoique logés dans le même palais, nous nous vîmes seulement par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il porta les plaintes les plus vives sur le prétendu manque d'égards dont il avait été l'objet, fut tancé en réponse, et reçut l'ordre de réparer ses torts en venant me voir à mon quartier général, ordre qu'il exécuta quand je fus rentré à Spalatro, où je m'établis pour l'hiver.
J'allai à Zara pour lui rendre sa visite à mon tour. Sa femme, charmante personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des fêtes et prolongeai mon séjour à Zara. Dandolo était jaloux comme un Italien du moyen âge. Alors M. le provéditeur général ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins et de compter mes visites avec lui.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE NEUVIÈME
BERTHIER À MARMONT.
«Braun, le 8 décembre 1805.
«L'Empereur ordonne, monsieur le général Marmont, que vous preniez le commandement de la Styrie, et que vous y cantonniez votre corps d'armée de la manière la plus avantageuse pendant le cours de l'armistice. Vous ferez fournir les subsistances, les fourrages et tout ce qui sera nécessaire à votre troupe par la province que vous occuperez. Vous ferez les dispositions nécessaires pour refaire vos troupes et les mettre le plus promptement possible en état de faire la guerre. Envoyez-moi le plus tôt que vous pourrez l'état des cantonnements que vous aurez choisis.»
BERTHIER À MARMONT.
«Schoenbrunn, le 14 décembre 1805.
«L'Empereur désire, monsieur le général Marmont, que votre correspondance avec moi soit plus détaillée; que vous me fassiez connaître le rapport de tous vos espions; car il est de la dernière importance que je sache tout ce qui se passe dans le pays que vous occupez, ainsi que tout ce qu'on peut connaître de la position et des mouvements de l'ennemi.
«Correspondez avec le maréchal Ney et avec le maréchal Masséna.
«Tout en laissant reposer vos troupes, occupez-vous de les mettre promptement en état de rentrer en campagne; car, de vous à moi, il est probable que nous reprendrons incessamment les hostilités.»
BERTHIER À MARMONT.
«Schoenbrunn, le 16 décembre 1805.
«L'Empereur, général, me charge de vous demander où est le dépôt des deux cents caissons que vous lui avez écrit avoir dans votre commandement.
«Sa Majesté désire que vous rédigiez un mémoire sur la citadelle de Grätz. Combien de canons faudrait-il pour l'armer? Y a-t-il de l'eau, des bâtiments? Combien d'hommes peut-elle contenir? Pourrait-on y loger les dépôts, y établir des fours, des magasins de vivres, un arsenal pour les munitions, enfin des emplacements pour y déposer les bagages d'un corps d'armée de trente à quarante mille hommes? Combien il faudrait d'hommes pour la défendre?
«Si la citadelle de Grätz peut remplir l'objet dont je viens de vous parler, vous devez la faire armer et approvisionner de suite, et même y mettre un hôpital. L'opinion de l'Empereur est que, dans le genre de guerre que nous faisons, les hôpitaux de maladies graves ne peuvent sans inconvénient être placés de manière à les laisser prendre à l'ennemi.
«Vous vous êtes déjà trouvé dans le cas, général, où cette citadelle pouvait être utile, comme sagement vous l'avez fait en vous portant sur Vienne en manoeuvrant de manière à ce que le prince Charles ne pût s'y porter avant vous.
«Faites connaître si la citadelle de Grätz, sous les rapports dont il est question ci-dessus, peut, dans douze ou quinze jours de travail, servir à garder les magasins et les bagages d'un corps d'armée de trente à quarante mille hommes pendant huit à dix jours, étant défendue par trois ou quatre cents hommes, temps nécessaire pour que l'armée qui agirait pût venir prendre sa position.
«L'Empereur désire encore que vous fassiez reconnaître et prendre tous les renseignements pour avoir l'itinéraire bien exact de la route que devrait suivre une armée de trente à quarante mille hommes pour se rendre de Grätz à Pesth. Vous devez faire connaître l'étendue, la nature de la route, les défilés, les ravins, enfin la position que pourrait prendre l'armée. Vous m'enverrez le plus promptement possible ce travail, afin que je le mette sous les yeux de l'Empereur.»
BERTHIER À MARMONT.
«Schoenbrunn, le 18 décembre 1805.