Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9)

Chapter 16

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CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE SEPTIÈME

LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

«Paris, le 2 mars 1804.

«Je vous préviens, citoyen général, que, d'après les observations que vous m'avez faites par votre lettre du 4 ventôse, présent mois, sur la nécessité de pourvoir promptement à la fourniture de la seconde paire de souliers que le premier consul a accordée à chaque soldat, et à celle des capotes qui manquent encore pour compléter les besoins des troupes qui sont en Batavie, j'ai invité de suite le directeur de l'administration de la guerre à prendre toutes les mesures qu'il jugera convenables pour faire opérer la livraison de ces objets: je l'ai également invité à vous faire part des ordres qu'il aura donnés dans cette vue.»

LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

«Paris, le 7 avril 1804

«Le premier consul n'a point approuvé, citoyen général, la manière dont les troupes françaises en Batavie ont été placées l'année dernière; leur répartition était telle, que tous les corps ont considérablement souffert par la maladie.

«Faites les dispositions nécessaires pour prévenir un semblable inconvénient, et, à cet effet, placez le plus de troupes bataves qu'il sera possible dans l'île de Walcheren, et n'y laissez que très-peu de Français.

«Instruisez-moi des ordres que vous aurez donnés pour remplir à cet égard les intentions du premier consul.»

LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

«Paris, le 15 mai 1804.

«J'ai rendu compte au premier consul, citoyen général, de la situation dans laquelle j'ai trouvé l'armée que vous commandez. Je lui ai dit qu'en trois mois vous avez fait tout ce qu'on devait attendre de celui qui, avec des qualités distinguées, avait été à la grande école de Bonaparte.

«Il savait qu'à votre arrivée vous n'aviez rien trouvé de disposé pour l'expédition.

«Je lui ai fait connaître que la flottille du Texel était prête à mettre à la voile; qu'une division de troupes bataves bien organisée occupait Alkmaër et Harlem, et que j'avais été satisfait de son instruction; que la division française aux ordres du général Boudet, occupant Utrecht, était également bien instruite et disciplinée; que celle qui est dans Arnhem, aux ordres du général Grouchy, offrait des résultats également satisfaisants, et que j'y avais surtout remarqué la précision des manoeuvres du 24e régiment; qu'enfin la cavalerie, aux ordres du général Guérin, méritait les mêmes éloges.

«Je lui ai présenté le sort du soldat amélioré par vos soins, des salles de convalescents établies, les casernes assainies, les subsistances meilleures, et les hôpitaux mieux tenus. Je lui ai fait connaître aussi l'enthousiasme avec lequel l'armée à vos ordres s'est unie au voeu du peuple qui porte Napoléon à la magistrature suprême de l'Empire, en établissant l'hérédité dans sa famille. Il a éprouvé la jouissance la plus vive en voyant l'armée pénétrée de reconnaissance pour la sollicitude qu'il a montrée à tout ce qui intéresse son bien-être et sa gloire.

«Le premier consul, citoyen général, me charge de vous témoigner sa satisfaction particulière: vous transmettrez les mêmes sentiments aux officiers et soldats.»

LE GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION D'HONNEUR À MARMONT.

«Paris, le 27 septembre 1804.

«J'ai reçu, monsieur le général et cher confrère, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 29 fructidor.

«La solennité, l'ordre et la magnificence que vous avez mis dans la distribution que Sa Majesté Impériale vous avait chargé de faire sont un nouveau témoignage de votre amour pour la patrie et de votre dévouement à l'Empereur. Il était beau de voir une armée, composée de Français et de Bataves, rassemblée sous les ordres de son général, sur la place même où elle va élever un monument à Napoléon, écouter attentivement le discours énergique que vous avez prononcé, et applaudir, tout entière, aux militaires français que vos mains décoraient de l'aigle de la Légion. J'aurai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté du zèle avec lequel vous avez rempli la mission qu'elle vous avait confiée: de pareilles fêtes récompensent et font naître les héros.

«Je m'empresse de vous envoyer les neuf grands et les sept petits aigles dont vous avez besoin et que vous réclamez.»

«De Lacépède.»

L'AMBASSADEUR SÉMONVILLE À MARMONT.

«La Haye, 3 novembre 1804.

«Monsieur le général, j'ai l'honneur de vous prévenir que je reçois l'ordre de me concerter avec vous pour prendre, relativement aux communications de ce pays-ci avec l'Angleterre, toutes les mesures que nous avions déjà jugé convenable d'adopter. Ainsi, non-seulement nous ne pouvons plus former aucun doute sur l'approbation de Sa Majesté, mais encore nous aurons la satisfaction de lui annoncer que nous avions prévenu la totalité de ses ordres.

«Sa Majesté en a tellement senti la nécessité, qu'elle y ajoute ceux de faire saisir, dans toute l'étendue du territoire batave, les marchandises anglaises qui peuvent s'y trouver, et de contraindre le gouvernement batave à prendre des dispositions de tout point analogues à celles prescrites en France contre les navires neutres qui auraient touché dans les ports d'Angleterre et seraient chargés de marchandises anglaises.

«Nous ne pouvons nous flatter de faire exécuter strictement cette seconde partie des ordres de Sa Majesté; le gouvernement batave paraît plus que jamais disposé à persister dans son système d'inertie et à paralyser vos dispositions, par la défense faite à ses agents de concourir à leur exécution.

«Je viens cependant de lui notifier les volontés de Sa Majesté, en lui annonçant qu'il sera seul responsable des suites que son fol entêtement pourra entraîner.

«Quant à l'acte de préhension des marchandises anglaises, les moyens de le mettre à exécution sont en votre pouvoir, et je ne puis, monsieur le général, que m'en référer à ce que votre prudence vous suggérera pour régulariser, par les formes dont vous prescrirez l'emploi, la rigueur d'une mesure qui ne fût jamais devenue nécessaire si le gouvernement batave eût moins obstinément fermé l'oreille à nos représentations et à nos plaintes.

«Son Excellence le ministre des relations extérieures m'adresse la liste de plusieurs maisons (treize d'Amsterdam et quatre de Rotterdam) qui, d'après le dépouillement de la correspondance saisie à Helvoët, ont paru faciliter l'entrée des marchandises anglaises sur le continent.

«Cette liste n'est rien moins que complète; on n'y lit même pas les noms des maisons les plus connues pour entretenir des relations habituelles avec nos ennemis.--Le séjour que vous avez fait en Batavie a, au surplus, dû vous convaincre, monsieur le général, qu'aucune maison de commerce ne serait, pour ainsi dire, à l'abri de reproches, si toutes ne pouvaient présenter pour excuse la tolérance coupable de leur gouvernement.

«Cette tolérance est telle, que les expéditions de beurre et de fromage sont devenues plus actives depuis la connaissance donnée au commerce du concours des forces françaises pour empêcher la contrebande. On s'est empressé de profiter du temps qui devait naturellement s'écouler jusqu'à l'arrivée des forces distribuées par vos ordres sur les différents points de la côte, et j'ai la certitude que des crédits sont même encore donnés par des maisons de Londres sur des négociants d'Amsterdam pour des achats considérables de beurre dans la province de Frise, où il est plus facile que sur tout autre point d'échapper à la surveillance des troupes.

«Dans un tel état de choses, peut-être jugerez-vous, monsieur le général, devoir charger une personne investie de toute votre confiance de se rendre à la Haye pour m'y faire connaître vos intentions et préparer, de concert avec elle, les instructions définitives des agents, tant civils que militaires, établis sur les côtes.»

LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

«Paris, le 11 novembre 1804.

«Son Excellence le ministre de la marine m'a prévenu, général, que, d'après la demande que vous en avez faite, il avait donné des ordres pour faire stationner, à l'embouchure de la Meuse, les deux bricks le _Phaéton_ et le _Voltigeur_, à l'effet d'empêcher les communications et la contrebande qui ont lieu entre la Hollande et l'Angleterre.

«Le ministre de la marine m'annonce en même temps que, si ces deux bâtiments vous paraissaient insuffisants pour le service auquel ils sont affectés, il ferait en sorte d'y destiner en outre quelques canonnières ou bateaux canonniers.»

LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.

«Paris, le 11 novembre 1804.

«Je vous adresse, général, les lettres de Sa Majesté Impériale, qui vous appellent à assister à la cérémonie de son couronnement et du sacre, qui aura lieu le 2 décembre.

«L'intention de l'Empereur étant que l'un des généraux de division et deux des généraux de brigade employés à l'armée française en Batavie viennent assister à cette auguste cérémonie, vous voudrez bien désigner ces généraux à votre choix, leur faire tenir les lettres ci-jointes qui leur sont destinées, et me faire connaître, par le retour de mon courrier, les noms de ceux que vous aurez choisis.

«Vous remettrez, pendant votre absence, le commandement de l'armée au général de division Vignole, auquel vous laisserez les instructions que vous jugerez être nécessaires.»

M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.

«La Haye, le 8 décembre 1804.

«Mon cher général, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; le général Vignole a reçu la sienne quelques heures après, et est accouru de suite. Pendant qu'il est chez Peyman, je commence à m'entretenir avec vous. Je veux répondre à votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se passe ici, les effets qui en sont résultés et que je crois qui en résulteront, et enfin les remèdes qui me semblent appropriés aux maux que ce damné de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays.

«Votre armée l'occupe: votre gloire est intéressée maintenant à la tranquillité intérieure, comme elle le sera un jour à l'expédition: j'en conclus que, fussé-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais gré.

«Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons révoltés qui perdent toute mesure; et qui cherchent un éclat pour venger leur orgueil humilié.

«Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connaître les intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser); peut-être eût-il été prudent d'attendre à se prononcer sur les personnes l'instant où elles seraient privées d'un reste de pouvoir.

«Lors de la première conférence de M. Schimmelpenning, la stupeur a commandé l'obéissance. D'ailleurs, chacun était incertain si le collègue à côté duquel il était assis n'obéirait point, s'il n'avait point son marché fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc donné tous les pouvoirs à M. Schimmelpenning pour céder aux volontés de Sa Majesté Impériale.

«Mais peu à peu le gouvernement est revenu de son étonnement; on s'est expliqué, chaque membre s'est assuré que la disgrâce atteindrait à peu près l'universalité des membres.

«La première résolution avait été d'obéir; la seconde fut de laisser faire; la troisième, d'adopter petit à petit les dispositions propres à se faire proscrire plutôt que chasser, parce que la proscription est accompagnée de quelque renommée, et que la honte, au contraire, est la compagne fidèle de ceux qui souffrent qu'on les mette à la porte sans mot dire.

«C'est ainsi, mon cher général, que le gouvernement s'est successivement monté à ce point de démence où vous le voyez aujourd'hui. Les délais qui se sont écoulés, la maladie de Schimmelpenning, le retard du couronnement, ceux que l'on prévoit encore pour son retour, tout a merveilleusement servi cette marche. Elle a été celle de tous les corps constitués à qui on a laissé le temps de se reconnaître avant d'exécuter leur destruction prononcée; et, ainsi que je le mandais au ministre, on peut reconnaître là ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clergé, les parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province.

«Depuis trois semaines je m'aperçois de ces progrès, et j'ai écrit à différentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrêté désorganisateur a paru, j'étais encore bien loin de le craindre, et en voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette idée.

«Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractère de Peyman, et que je lui supposais un peu plus d'énergie.

«Je pensais donc qu'il agirait à votre égard comme le sous-secrétaire Boscha avait agi avec moi pour les affaires étrangères.

«Lorsque ce dernier s'est aperçu que son gouvernement entrait en délire, il a pris la résolution de supprimer toutes les paperasses, protestations, arrêtés qui devaient m'être remis. Il s'est borné à les adresser à l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis avec des lettres confidentielles, qui le prévenaient qu'usage n'en avait point été fait, et que, l'envoi n'étant que pour la forme, M. Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'état du pays et la nécessité de son prompt retour.

«Cette conduite de Boscha fait honneur à ses bonnes intentions, surtout dans la position secondaire où il est placé. Je devais penser que Peyman en adopterait une semblable, ou que, en qualité de ministre, il la porterait plus loin et refuserait l'obéissance en offrant sa démission. La seule menace eût empêché une pareille délibération.

«Quel a été mon étonnement lorsque j'ai appris que l'arrêté tenu secret par Boscha devait être expédié le matin par Peyman! J'ai couru chez lui: la sottise était faite. J'ai demandé alors l'arrêté à Boscha, et me suis empressé de l'envoyer à Paris par courrier, en priant le ministre de me transmettre ses ordres; car, en pareille matière, il me semblait que nulle réponse officielle n'était assez forte, et qu'on devait garder le silence ou déclarer au gouvernement qu'il était en hostilité, et qu'ainsi on allait les commencer.

«Ma dépêche, expédiée par un courrier de Boscha, porteur des mêmes nouvelles à M. Schimmelpenning, a dû arriver à Paris le jour où vous me faisiez l'honneur de m'écrire.

«Tels sont, mon cher général, les antécédents dont je voulais vous rendre compte et les causes de ce qui s'est passé.

«Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connaître en détail, et vous en tirerez la conséquence que, si le changement arrêté dans la pensée de l'Empereur était nécessaire à Cologne, il est devenu indispensable du moment que le projet a été connu, et qu'aujourd'hui il ne saurait être trop prompt.

«Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons de le provoquer, le général Vignole et moi, après une conférence avec Peyman; après avoir fait agir Boscha de son mieux auprès de ces entêtés. Nous nous sommes réunis chez le président avec deux de ses collègues. Là, les bonnes raisons ne nous ont point manqué pour confondre leur absurdité. Nous nous sommes annoncés comme des hommes mus par le seul intérêt du pays où nous exercions de grandes fonctions, aucun motif personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement bâtard ou refus, la volonté de l'Empereur n'en sera pas moins exécutée.--On s'est retiré pour délibérer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera le résultat, et je vous écris en l'attendant, afin de ne point retarder le départ de votre courrier.

«En tout état de cause, le gouvernement s'adressera directement à l'Empereur. À cela nous n'avions aucune objection à faire, et nous ne nous y sommes point opposés.

«Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obéir? Voilà ce qui est en délibération.

«Leur grande majorité, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour la tranquillité publique sur le résultat des ordres qu'on pourrait leur donner. Mais cette disposition à l'insubordination, tout avantageuse qu'elle soit à notre cause, n'en est pas moins un mal, et je préfère, sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place point dans cette position.

«Si cependant elle se réalisait, je vous supplierais, mon cher général, d'accélérer de tout votre pouvoir les décisions de Sa Majesté relativement à l'organisation définitive de ce pays, car, si une mesure violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi du gouvernement, devait avoir lieu, nécessité serait qu'il fût immédiatement remplacé. Tous les interrègnes sont funestes, et l'on ne peut prévoir les terribles résultats de celui-ci dans un pays artificiel qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures.

«Le temps nécessaire pour cette organisation peut être court si elle succède à une organisation existante; mais, dans la supposition d'une cessation absolue de pouvoirs, l'autorité même de Sa Majesté Impériale serait entravée par une multitude de difficultés, toutes source des plus grands malheurs.--Les prévoir, mon cher général, c'est vous mettre à portée de les prévenir. Vous êtes, à Paris, investi de la confiance de Sa Majesté; elle daigne accorder le même sentiment à M. Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent être contrariées par la commission batave, à qui je connais peu de caractère et à laquelle je suppose peu de crédit. Les fêtes du couronnement seront déjà loin pour celui qui ne s'occupe que de la postérité. Efforcez-vous de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprès de ses grandes destinées, mais dont l'importance commerciale est encore assez grande pour la prospérité française.

«Surtout veuillez, je vous supplie, prévenir Sa Majesté, avant votre départ, sur la nécessité de profiter ici de l'installation du nouveau gouvernement pour assurer aux Français, dans ces contrées, divers avantages dont ils ont été privés malgré la conquête.

«Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore ici sous le régime stathoudérien, et que pas une d'elles n'a été changée depuis cent trente ans.

«Lorsque je me suis rendu à Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les approches de la paix étaient le temps propre à faire décider ces questions politiques. Les occupations des ministres les ont empêchés d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers objets. Si nous laissons passer l'époque présente, nous courons risque de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave après qu'il sera établi, soit de la part de l'Angleterre si la paix devait nous obliger ici à négocier au lieu de commander.

«Ces considérations sortent un peu, je le sais, de vos occupations habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'étiez que général d'armée; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous êtes en état de les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le général rejette ces détails, le conseiller d'État m'entendra.»

«_P. S._ Ma lettre finie, mon cher général, je m'empresse de vous annoncer que le gouvernement a cédé; mais, pour conserver une sorte de liberté dans ses délibérations, il a demandé que je lui adressasse une note à l'effet de lui déclarer:

«1° Que c'est la volonté expresse de Sa Majesté.

«Assurément il ne pouvait pas en douter; je le lui ai écrit et dit assez de fois.

«2° Que l'arrêté entraîne l'insubordination de l'armée, etc., etc.

«La chose était évidente sans ma déclaration.

«N'importe; je vais la faire dans des termes convenables à la dignité de mon gouvernement, et l'arrêté sera retiré jusqu'à la décision de Sa Majesté, laquelle bien certainement ne l'approuvera point.

«À quoi bon ces notes? direz-vous.--À trouver un moyen de délibérer sans avoir l'air de céder à la lettre dans laquelle vous parlez de votre voyage à la Haye avec une _assistance convenable_.

«C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne veut point l'avoir vue, et on demande note officielle à l'ambassadeur.»

M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.

«La Haye, le 13 décembre 1804.

«Mon cher général, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'est parvenue, j'étais déjà informé, par le général Vignole, qui m'avait envoyé son aide de camp Meynadier, du mécontentement de l'Empereur et de sa résolution d'exiger le rapport de l'indécent arrêté du 23 novembre dernier.

«Je vous avais marqué que le gouvernement batave, en se déterminant à suspendre son exécution, s'était proposé d'adresser des représentations à Sa Majesté Impériale. Quelques gens sages sont parvenus à le faire renoncer à ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon résultat; et, lorsque M. Meynadier est arrivé, j'ai promptement obtenu, par le concours des mêmes personnes, la révocation formelle de l'arrêté. Elle vient de m'être officiellement annoncée par le sous-secrétaire d'État pour les affaires étrangères, et le général Vignole pourra, dans son ordre du jour de demain, donner à cette rétractation toute la publicité que vous avez jugée convenable.

«Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour l'obtenir.--On n'était point encore revenu de l'effroi causé par votre lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reçu du ministre des relations extérieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas où l'arrêté ne serait pas révoqué, ils ne se seraient pas montrés plus soumis. Ces gens-ci ne résistent jamais qu'à demi; ils deviennent souples dès qu'on se montre prêt à exécuter la menace.--C'est une observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq ans.

«J'ai écrit à Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation, des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-être ne s'est-on pas pressé de les expédier, parce que je répondais du maintien de la tranquillité. Le 18, j'ai marqué que le gouvernement s'était amendé.--Tout cela est arrivé à Paris avant, pendant ou depuis l'époque à laquelle vous écriviez. N'ayant rien reçu du ministre des relations extérieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est extrêmement prononcée en notre faveur, et qui a expédié un courrier à cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendît la réponse du vôtre.

«Nous ne serions pas exposés à de telles incartades de la part du gouvernement, si l'on avait adopté la mesure que j'ai proposée avec les plus vives instances dans les premiers moments de la déclaration de guerre. J'avais désiré qu'on m'autorisât à faire concentrer, dans une commission de deux ou trois membres désignés par nous dans le gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives à l'armée, à la marine et à la défense. La troupe du gouvernement se serait alors trouvée réduite à délibérer à volonté sur les matières d'intérieur qui eussent été sans intérêt pour nous.--J'ai même joint à ce projet un travail par lequel j'ai démontré à M. de Talleyrand que, dans un espace de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exigé à peu près les mêmes choses, son ambassadeur ayant droit de présence aux séances du conseil d'État; les circonstances étaient les mêmes: nous pouvions établir la parité.

«Mon opinion n'a pas été suivie.--Le gouvernement fit des protestations sans nombre à Bruxelles. Sa Majesté me fit l'honneur de me demander, après les avoir reçues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements: je n'hésitai point à lui répondre que la chose était même impossible en vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle était cependant déterminée à en essayer et à attendre au mois de décembre avant de prendre un parti.--Un an s'est écoulé; vous voyez comme nous l'avons passé à remorquer cette mauvaise galère qui fait eau de toutes parts. Si les circonstances politiques avaient permis à Sa Majesté de prendre plus tôt une délibération, nous aurions évité au gouvernement bien des fautes, au pays bien des malheurs, à vous bien de l'ennui, et à moi bien du tourment.»