Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9)
Chapter 13
La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre, il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde.
J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante, objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où j'étais encore à la tête de l'artillerie.
Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis: «Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.» Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre de l'arrêter; il le sera cette nuit même.»
J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il m'accompagnerait à l'armée.
Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est, pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang parmi les corps qui concourraient à l'expédition.
J'aurais bien désiré conserver cette place de premier inspecteur général, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute faite, un avenir élevé et assuré, à l'abri de tout accident... Je n'hésitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'était offert. C'était au mois de mars 1804: je fus nommé général en chef du camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans.
LIVRE SEPTIÈME
1804-1805
SOMMAIRE.--Le général Victor en Hollande.--Le Directoire batave.--Inspection générale.--Établissement du camp.--Conditions locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?--Retour au camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours d'étrangers.--Députation des magistrats d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements d'armée.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de grand à faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire hollandais.--Il est remplacé par le grand pensionnaire.--Visite des provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.--Voyage dans la Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortégal.--L'armée débarque.--Elle est dirigée sur le Rhin.
Le commandement que je reçus était fort important et présentait quelques difficultés. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un désordre et dans un état dont il est difficile de se faire une juste idée: les troupes abandonnées et dans le plus grand délabrement; les hôpitaux encombrés et renfermant plus de six mille malades.
Le général Victor commandait alors dans ce pays. Chargé d'aller occuper la Louisiane, et au moment de partir, il était resté par suite de la cession de ce pays aux États-Unis d'Amérique. Il était de beaucoup mon ancien, et ne pouvait être placé sous mes ordres. On divisa le commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je commandais les troupes d'expédition. Un mois après, il reçut une autre destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six régiments d'infanterie française, bientôt réduits à cinq, de deux régiments de cavalerie française et de toute l'armée batave. Le total formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, divisés en deux parties: la première, destinée à l'expédition, et nommée le camp d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons français, douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'élevait à vingt-deux mille hommes; la seconde, destinée à la garde du territoire, formée des garnisons et des dépôts, était répartie dans les provinces, divisées en huit arrondissements, savoir: la Zélande, la Nord-Hollande, la Meuse, la Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa force était de treize mille hommes environ. La marine, aussi à mes ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre proportionné de bâtiments légers, et devait être augmentée des bâtiments de transport nécessaires à l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et de deux mille cinq cents chevaux.
J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et composé de gens d'une grande médiocrité, et à l'ambassadeur de France, M. de Sémonville. J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacité et de la fermeté; mon zèle et mon désintéressement étaient connus, et je trouvai tout le monde empressé à m'obéir. Les dépositaires du pouvoir, sentant d'ailleurs que l'état des troupes m'autorisait à leur faire des reproches fondés, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts en s'occupant activement à les réparer. Je n'avais pas autre chose en vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fûmes bientôt d'accord.
Je commençai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les troupes établies de la manière la plus misérable, dans les casernes les plus divisées et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque ville, chambre par chambre, accompagné des magistrats. Les occasions de reproches étant fréquentes, je ne ménageai pas, en présence des troupes, les expressions de mon mécontentement. Il en résulta chez elles une confiance et une satisfaction très-grandes; beaucoup d'humiliations et d'inquiétude parmi les magistrats. Je n'exagérai rien dans mes demandes; mais elles furent faites de façon à ne pas être refusées. Toutes les fois que je vis les troupes logées d'une manière malsaine, je les fis sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu'à ce que des quartiers convenables fussent préparés. Rien au monde n'est plus antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'étais bien sûr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en délivrer. L'habillement, qui était en retard ou en mauvais état, fut remplacé et mis à neuf. On n'était pas dans l'usage de donner des capotes aux troupes, économie absurde et barbare: en un mois, toute l'armée en reçut. Enfin les vivres, qui, généralement, étaient médiocres, devinrent partout de première qualité. Ainsi toutes les parties du service reçurent une régénération complète.
La dispersion des troupes avait nui à leur instruction et à leur esprit militaire; je résolus de les réunir et de les faire camper. J'avais aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manière immédiate à leur instruction et à leur bien-être, mais encore en être connu et m'exercer à les manier, enfin arriver à faire de ce tout un corps homogène, robuste, satisfait et dévoué. Je parvins à tous ces résultats de la manière la plus complète.
Il y avait eu, l'année précédente, des camps de sûreté pour les côtes, et non des camps d'instruction; les effets en avaient été funestes, aucun discernement n'avait présidé au choix des localités. Les côtes étant menacées, on y avait placé les troupes; or tout le monde sait que la Zélande et les côtes de Hollande sont malsaines en été et en automne; quelques-unes mêmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrivée de l'ennemi est fort déraisonnable, car, lorsqu'il se présente, on n'a plus personne à lui opposer. Quand l'ennemi est là, il faut bien risquer de prendre la fièvre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est à deux de jeu, car il est soumis aux mêmes conditions. La raison commande donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position centrale, et de tout préparer pour se rendre promptement sur le point attaqué, quand l'ennemi s'y présente.
À cette époque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut englobé Moreau; assez d'autres ont parlé avec détail de cet événement, et je ne pourrais y porter aucune lumière; je dirai seulement que Bourrienne est tombé dans de grossières erreurs, dans ses Mémoires, au sujet de cette conspiration. En général, ces Mémoires sont d'une grande vérité et d'un puissant intérêt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'après les _autres_, son ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de faits mensongers établis dans des vues particulières.
Il y a de la folie à prétendre que cette conspiration a été provoquée par Fouché et n'a été que le résultat de ses intrigues. Un nommé Lajolais fut arrêté à Rouen, et amené devant le préfet, M. Beugnot. Lajolais était d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur l'amènerait à faire des révélations; il en donna avis, et on le fit condamner à mort. Arrivé au lieu de l'exécution, Lajolais demanda à être entendu; ses dépositions donnèrent les premières lumières sur la conspiration ourdie; on fut bientôt sur la voie, et alors les découvertes arrivèrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mêlée à ces événements: on crut à la présence du duc d'Enghien à Paris, en confondant Pichegru avec lui.
Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hâter l'exécution de ses projets pour monter sur le trône; mais, certes, la conspiration était réelle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette circonstance. Si la conspiration eût réussi, elle n'aurait pas été au profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le désordre, eussent été la suite immédiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa tête sans en être écrasé. Les Bourbons, moins que tous autres à cette époque, étaient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient précéder le moment où ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement, longtemps sage et éclairé, eût perdu tout son prestige et cessé d'inspirer la confiance.
L'érection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'armée; le nouvel ordre de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait vues très-fréquemment, montrèrent la plus grande satisfaction. Tous les commandants de corps d'armée furent faits maréchaux d'Empire, moi seul excepté: j'en éprouvai un véritable chagrin. Il est toujours pénible d'être l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant à celle des autres, et il me sembla que j'étais humilié. Mon mécontentement n'était ni juste ni raisonnable: si j'avais occupé des postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement à la guerre qui me donnât des droits à cet avancement; et, si le choix de Bessières autorisait les prétentions de tout le monde, la faveur dont il était l'objet pouvait être expliquée par son emploi dans la garde. Et puis, en vérité, pour un homme qui se sentait quelque capacité, il valait mieux attendre, et entendre plutôt dire, comme cela m'est arrivé: _Pourquoi n'est-il pas maréchal?_ que d'entendre répéter, comme on n'a cessé de le faire pour Bessières: _Pourquoi l'est-il?_ Mes réflexions me calmèrent bientôt. Je me dis souvent que cette dernière dignité, le comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande action, et devenir ainsi un monument élevé à sa gloire. Ce sont les occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit être jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'armée, destiné à faire partie de l'expédition, je ne devais rien désirer de plus, c'était à moi à faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que j'étais devenu presque insensible à l'idée d'être fait maréchal, et que, lorsque je fus élevé à cette dignité, je n'en éprouvai pas d'abord une grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet avancement, en reconnaissant la différence des manières des généraux envers moi.
Dans le courant de l'été, l'Empereur fut à Ostende. Il ne voulut pas venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore être déclarées; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur l'exception dont j'avais été l'objet les mêmes réflexions que mon esprit m'avait déjà suggérées, et me dit: «Si Bessières n'avait pas été nommé en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en êtes pas là, et vous serez bien plus grand quand votre élévation sera le prix de vos actions.» C'était un langage qui m'allait droit au coeur.
Je vais raconter une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre: eh bien, l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me dit: «Il n'y a que deux choses à faire: ou la réunion à l'Empire, ou lui donner un prince français.» Cette expression nouvelle me frappa, et je fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se mettent en harmonie.
Je reviens à l'établissement de mon camp. Tout le monde y apporta la plus grande opposition: j'en éprouvai de la part de l'Empereur même, qui se rappelait les maladies de l'année précédente et ne s'était pas suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en éprouvai du gouvernement batave, qui prévoyait pour lui une occasion de dépenses: j'en éprouvai des généraux, des chefs de corps, qui regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans relâche de l'exécution. Je jetai les yeux sur les bruyères de Zeist, pays sec et sain, adossé à un territoire fertile et rempli de ressources. La province d'Utrecht, étant centrale, donne aux troupes la faculté de se rendre rapidement partout; enfin l'étendue des bruyères présente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je répondis que je trouverais de l'eau en abondance et de bonne qualité. Je fis faire un puits: l'eau fut analysée, et se trouva excellente. Je fis creuser immédiatement une trentaine de puits, de manière que chaque partie de l'armée eût un puits à portée: leur profondeur variait de trente à quarante-cinq pieds: tout cela fut exécuté en moins de quinze jours. Les effets de campement rendus sur place, les manutentions établies à Zeist et à Utrecht, quatorze bataillons français, huit bataillons bataves avec un équipage de soixante bouches à feu, vinrent s'y établir et former le plus beau camp du monde; douze escadrons furent cantonnés dans les environs. Enfin je vins m'établir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle tente faite exprès pour moi par les soins du gouvernement batave, et chaque général reçut l'ordre de camper derrière sa division ou sa brigade.
À peine campés depuis quelques jours, d'épouvantables pluies survinrent. En trois jours, quatre cents hommes allèrent à l'hôpital, et une grande inquiétude s'empara de mon esprit. Quand on a été seul de son avis, il faut réussir; sans cela, on a doublement tort. Je m'étais mis au-dessus de toutes les représentations, et, dès lors, tout le monde était disposé à la critique et à la plainte: je sentais aussi quelles conséquences aurait pour moi une faute au début d'un grand commandement. Au bout de cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui étaient arrivés ainsi en foule aux hôpitaux étaient des hommes malingres, mal remis encore des maladies de l'année précédente: des établissements de convalescence, faits pour les hommes sortant des hôpitaux, où des soins particuliers leur étaient donnés, prévinrent les rechutes. Les résultats de cette vie nouvelle, de l'activité qui l'accompagna et du bon régime de l'armée, furent prodigieux: les mêmes troupes qui, au commencement de la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes faibles, ne comptaient plus, à la fin de cette campagne, que trois cents hommes aux hôpitaux, et pas un homme présent au corps qui ne fût fort et robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps été extrêmement négligés, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au détail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment employés à l'école de bataillon, et trois jours de la semaine à faire manoeuvrer une division. Le corps d'armée, formé en trois divisions, manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande manoeuvre et exercice à feu: un polygone fut établi pour les troupes d'artillerie. La cavalerie, indépendamment des grandes manoeuvres auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine étaient remplis, et les troupes en repos étaient occupées à voir manoeuvrer les autres.
Les troupes arrivèrent très-promptement à un degré d'instruction dont il est impossible de se faire l'idée. Je ne l'ai jamais vu atteint au même point dans les troupes françaises; et les régiments qui l'ont reçue ont conservé toujours, même après nos longues guerres, des traces de leur séjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zèle à remplir leur devoir les ont constamment distingués. Jamais troupes ne furent mieux traitées et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux toutes les fournitures furent d'excellente qualité; la salubrité du lieu, cette activité constante, si utile au soldat; la bonne humeur, résultat habituel de la réunion d'un corps considérable; enfin le mouvement d'espérance, de gloire et d'avenir que j'avais imprimé chez tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents, les mieux disposés et les plus disponibles. Chacun s'occupa à orner sa tente et son camp, et la plus grande émulation s'établit à cet égard entre les colonels et les généraux. La réputation des troupes, et la beauté de leurs manoeuvres attirèrent des étrangers curieux de les voir. On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de prix à s'amuser le dimanche et à faire des parties de campagne; ils affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist, venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres à feu, j'ai vu jusqu'à quatre mille curieux, arrivés dans de beaux équipages, passer la journée entière dans notre camp. La nécessité de pourvoir à leurs besoins et l'industrie des cantiniers créèrent bientôt de véritables villages dans le voisinage, où ils trouvaient tout ce qui leur était nécessaire. Des comédiens s'établirent et bâtirent une salle de spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux représentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y venaient en ordre, commandés ce jour-là comme pour une corvée, mais en bonne tenue, les sous-officiers en tête, chaque corps à son tour.
Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.
Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma vie.
J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.