Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9)

Chapter 12

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À cette époque, le premier consul s'occupa du rétablissement du culte; il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succès fut complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent fort mal le projet; mais rien n'en arrêta l'exécution. Le premier consul avait jugé le culte public dans le goût et les besoins de la nation: quoique je n'aie jamais été porté à l'irréligion, que j'aie souvent même envié le bonheur de ceux dont la croyance est profonde, à cause des consolations qu'ils en tirent, j'avais été frappé de l'irritation de quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prévention. L'établissement d'un clergé comme corps, avec sa puissance, sa hiérarchie et ses distinctions, était si éloigné de tout ce qui avait précédé et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me démontra que la France était religieuse et catholique, que la seule manière d'être maître du clergé et de diriger son influence était de le rétablir, de l'organiser, de l'honorer et de pourvoir à ses besoins; il ajouta: «Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doublé en France, et j'aurai pris racine dans le coeur du peuple.»

Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvénient grave résultant pour les pays catholiques du grand nombre de fêtes, autant de jours enlevés au travail et à l'industrie. Le premier consul, s'étant peu occupé d'économie politique, ne crut pas à cet inconvénient; j'ajoutai, je ne sais plus d'après quelle autorité, que le temps perdu par les fêtes expliquait la différence de prospérité des pays catholiques et des pays protestants; et on le comprend quand on réfléchit qu'il y a dans ceux-là jusqu'à soixante-dix jours, c'est-à-dire le cinquième de l'année employé à consommer sans produire. La réflexion le convainquit, car le concordat supprima toutes les fêtes, excepté les quatre pour lesquelles l'Église a une dévotion particulière. Ce que m'avait annoncé le premier consul se vérifia, les murmures d'un petit nombre de mécontents passèrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation furent satisfaits d'avoir la possibilité et la liberté de remplir les devoirs de leur religion; ils bénirent le premier consul. La cérémonie qui eut lieu à Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de Boisgelin prononça un beau discours en cette circonstance.

Tout prenait un caractère d'utilité sous une direction éclairée, tout s'exécutait avec rapidité par la main puissante qui tenait le pouvoir. Cette époque est remarquable par les établissements utiles qui furent créés; l'administration acquit en peu de temps une régularité, une économie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement le bien dont on jouissait, qu'on était parti de plus loin pour l'acquérir. Temps d'espérances, elles semblaient devoir être sans bornes, car les progrès du bien étaient rapides, et la plus haute sagesse marquait chaque pas de l'autorité.

Alors on conçut l'idée de mettre de l'uniformité dans notre législation civile: on commença la rédaction de ce Code immortel destiné à être, dans les siècles les plus reculés, une des gloires de cette époque.

Le premier consul choisit trois jurisconsultes célèbres: Tronchet, défenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet. Le travail imprimé, distribué aux tribunaux, on provoqua les observations de tout le monde. Ces observations de même imprimées et distribuées au conseil d'État, on ouvrit une discussion solennelle. J'y ai assisté régulièrement, et, quoique étranger à la matière, j'écoutai avec l'intérêt le plus vif les maîtres en législation développant avec clarté les besoins de la société et les moyens d'y pourvoir. Le premier consul était toujours présent à la discussion et y prit souvent la plus grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement que les Cambacérès, les Portalis, Tronchet, etc., eussent établi leurs doctrines et développé leur opinion; ensuite il prenait la parole, présentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une sagacité, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manière la plus sage. Bonaparte n'avait pas d'éloquence, mais une élocution facile, une dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tête était abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse d'expressions, dans ses pensées une profondeur que je n'ai vues chez personne: son esprit prodigieux a brillé du plus vif éclat dans cette discussion, où tant de questions lui avaient été toujours étrangères. M. Locré, secrétaire général du conseil d'État, tenait le procès-verbal de ces discussions: c'est un modèle de clarté et d'exactitude. Ce procès-verbal démontre toute la vérité de mes assertions.

Le Code, adopté maintenant par une grande partie de l'Europe, a été l'objet de quelques critiques fondées, et ne les aurait pas méritées s'il avait été fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement pressé de faire, y a consacré le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu'il présente et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une république, et il devait servir à une monarchie: si on l'eût fait trois ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes.

La paix avait été signée à Lunéville avec l'Autriche, et les meilleurs rapports étaient établis avec toutes les puissances continentales. Un seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut enfin signée à Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on éprouva une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande encore. J'étais à un conseil chez lui, aux Tuileries, à l'instant où le courrier, porteur du traité signé, arriva. Le conseil interrompu, M. de Talleyrand nous en fit la lecture à l'instant même. Ce ne devait être qu'une courte trêve: il était dans l'intérêt comme dans les désirs du premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas lui qui l'a rompue. Il avait à satisfaire, avant tout, aux besoins intérieurs de la France, et c'est à ces travaux qu'il voulait consacrer cette époque de sa carrière. Peu après, il créa la Légion d'honneur. Il devança encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes supérieurs reconnaissent, avant les autres, le véritable état de la société, ce qu'il exige, et savent hâter, par leurs efforts, l'arrivée du moment où chacun le voit également. Cette institution, devenue la cause d'une si vive émulation, destinée à inspirer de si généreux sentiments, à faire faire de si belles actions; cette institution, devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et, pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi l'établit, et le Corps législatif, malgré sa composition et son habitude d'obéissance, ne la vota qu'à une faible majorité. Je fus un des orateurs du gouvernement chargés de présenter et de soutenir le projet de loi, et je prononçai un discours au Corps législatif à cette occasion. Quelque temps après, je fus chargé d'aller présider le collége électoral du département de la Côte-d'Or, circonstance favorable pour voir mon père et ma mère, et je pris mes arrangements en conséquence. Je partis avec une suite assez nombreuse. Arrivé tard à Troyes, les mauvais chemins qui toujours, dans l'arrière-saison, existent entre cette ville et Châtillon devant m'empêcher d'arriver avec ma voiture avant le lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit à attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp à franc étrier, et j'arrivai à dix heures du soir, couvert d'une croûte de boue, ramassée dans une chute faite avec mon cheval. Mon père fut transporté de joie de me voir dans cet état, touché de mon attention, mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas amolli.

Je reçus à Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes compatriotes me montrèrent un intérêt et une affection dont le souvenir ne s'est pas effacé de ma mémoire.

Mon travail sur l'artillerie, après avoir été discuté et modifié par le comité, et adopté par le gouvernement, devait être exécuté. Il était naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au sénat M. le général d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma à sa place. Il était sans exemple d'occuper, à vingt-huit ans, le premier poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingué, aussi savant que celui de l'artillerie; de remplir la place où, à la fin de leur carrière, MM. de Vallière et Gribeauval étaient arrivés. Le corps m'y vit cependant avec plaisir: j'étais actif, entreprenant, désireux de laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du premier consul, et j'étais sûr de trouver appui et facilité près de lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les plus belles et les plus intéressantes que l'on puisse exercer pendant la paix.

Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs: je vais citer un exemple de ces disparates.

J'avais été fort lié, à l'École des élèves, avec un jeune homme appelé Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait émigré avec son père, officier supérieur du corps, et servi à l'armée de Condé jusqu'à sa dissolution: rentré alors, il demanda du service dans l'artillerie; ayant quitté ce corps comme élève sous-lieutenant, il ne pouvait y rentrer qu'en la même qualité, et je le fis admettre: il devint ainsi le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et son condisciple, je me trouvais en être le premier.

Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matériel; mais, comme il importait de procéder avec ordre, il fut décidé que l'artillerie de campagne ancienne serait conservée, réparée et mise en dépôt jusqu'au moment où la nouvelle serait faite et complète, ensuite elle serait consacrée à l'armement de la frontière des Pyrénées. Une guerre de ce côté était alors peu probable; mais, dans tous les cas, elle se trouvait bien placée, puisque les Espagnols ont le même calibre et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne, on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une nature conforme à nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux canons avec du bronze nouveau ou avec des pièces hors de service et des pièces étrangères; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et je recevais ses ordres.

Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère, où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi dire les _états_ de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus, et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance. Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également instruits et homogènes.

J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix. Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée: on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la mémorable campagne de 1805.

La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied, forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents. Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée, d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté, l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais, appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables. Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer, et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats, armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc., et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant.

On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec certitude, avec assurance: _Oui_, cette expédition a été le désir le plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps. Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra heureusement à Rochefort, d'où elle était partie.

L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'_Aigle_, qui l'y attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions. Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra, au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation; ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain, Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix. Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort, prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le forcer à se rendre en un moment.